Le marquage dialectal au Moyen-Âge

Quelques remarques faites à propos de la Séquence de sainte Eulalie, concernant l'hypothèse d'une origine picardo-wallonne de son scripteur, doivent nous rappeler que durant tout le Moyen Âge le français, non plus que le latin vulgaire ou le gallo-roman, n'est pas une langue unifiée, mais une langue fragmentée où la fragmentation dialectale est parfois très marquée :

Nous allons nous intéresser ici à quelques-uns des traits les plus marquants des dialectes les plus présents aux XIe, XIIe et XIIIe siècles, période de l'ancien français.

1.   L'anglo-normand

Au XIe siècle, le dialecte dominant est le dialecte normand, dans sa variante insulaire.

Rappelons brièvement les circonstances de la naissance de cette variante insulaire d'un dialecte gallo-roman. En 1066, le Normand Guillaume le Bâtard décide légitimement de faire valoir ses droits sur le trône d'Angleterre, alors que l'Anglais Harold II, l'homme le plus puissant du royaume, oppose des prétentions tout aussi légitimes à ce trône. Guillaume défait Harold lors de la bataille de Hastings et devient Guillaume Ier d'Angleterre. Guillaume et les Normands qui le rejoignent sur le sol anglais parlent le normand, dialecte d'oïl teinté des mots nordiques apportés par les Vikings un siècle auparavant. Guillaume tente d'imposer ce nouveau dialecte comme langue officielle, mais la population continue de parler anglais. Mises en contact sur le territoire anglais, les deux langues, française et anglaise, connaissent de nombreux échanges : le dialecte français intègre des mots et tournures anglaises, l'anglais intègre du vocabulaire et des constructions françaises. La variété insulaire du dialecte normand qui s'est façonnée au contact de l'anglais à cette époque a été appelée par la suite anglo-normand.

Coupée de ses racines, soumise à l'influence du vieil anglais, cette variété insulaire du français a évolué différemment des dialectes continentaux.

Au plan phonétique, on notera essentiellement que :

Au plan morphologique, si la déclinaison bicasuelle est bien attestée, des infractions apparaissent dès la Chanson de Roland, où on trouve des formes du cas régime là où on attendrait des formes du cas sujet et où les noms de personnes tendent à devenir indéclinables (dans la version du manuscrit d'Oxford, les noms Rolant et Oliver sont invariables), signe avant-coureur d'un abandon précoce de la déclinaison bicasuelle. Dans le domaine verbal, l'anglo-normand connaît une désinence –on à la 1re personne du pluriel que l'on ne retrouve guère dans les autres dialectes, qui adoptent uniformément –ons.

Au plan du lexique, l'anglo-normand se caractérise par la présence de mots qui sont tout à fait propres au normand. L'influence du vieil anglais n'est pas encore perceptible au XIe siècle ; elle se fera plus tard, par la transposition occasionnelle en français de tournures proprement anglaises qui éloigneront davantage l'anglo-normand du français continental.

2.   Le champenois

L'une des régions les plus prospères de la France du XIIe siècle est la Champagne (d'où est notamment originaire Chrétien de Troyes), aussi ne s'étonnera-t-on pas de ce que de nombreux témoins conservés de cette époque se caractérisent par des traits champenois.

Le champenois est très proche de la koinè qu'on désigne communément sous le nom de français. Quelques traits permettent toutefois de le distancier de cette koinè ou des dialectes dits centraux, c'est-à-dire des dialectes dont dérivera plus directement le français ; certains de ces traits sont proches du picard, un dialecte également fort présent au XIIe et surtout au XIIIe siècle.

Au plan vocalique, notons qu'en champenois :

Exemples
AC piercent ~ AF percent
AC floiche ~ AF fleche

Exemple
AC paour ~ AF peour

Exemples
AC mialz ~ AF mieus
AC ials ~ AF eux

Exemples
AC espouse ~ AF espeuse/espouse
AC/AF amour1 

Exemples
AC an ~ AF on
AC dongier ~ AF dangier

Au plan consonantique :

Exemple
AC penre ~ AF prendre

Exemple
AC responent ~ AF respondent

Au plan morphologique, enfin :

Exemples
AC abatié ~ AF abatit
AC nasquié ~ AF nasquit

3.   Le picard

La Picardie est au Moyen Âge une région particulièrement prospère, en raison notamment de pratiques agricoles très modernes, mais aussi en raison de la diversité des commerces2 et savoir-faire regroupés dans des villes très actives, ou encore en raison de ses ports, en regard de l'Angleterre, avec laquelle elle a de nombreux échanges. Se développe alors une abondante littérature en dialecte picard, l'un des anciens dialectes français les mieux étudiés.

L'ancien dialecte picard était essentiellement localisé au nord de la France (jusqu'aux portes de Paris) et en Hainaut, sur une zone qui déborde largement le territoire géographique de la Picardie de l'époque. C'est qu'au départ, le terme picard semble avoir servi à désigner les habitants des régions situées au nord de Paris qui ne parlaient pas flamand, bien plus que les habitants de la région de Picardie.

Nous essayerons ici de mettre en avant les traits les plus caractéristiques de l'ancien picard, qui contrairement au champenois avec lequel il partage toutefois certains traits, est très nettement démarqué de la koinê, notamment au plan du phonétisme.

L'un des traits les plus remarquables du phonétisme du picard est une évolution moins marquée des processus de palatalisation, qui frappent dans la plupart des autres dialectes d'oïl [k] ou [g] devant [j], [i] et [e] toniques, ainsi que devant [a] ou [ò] mais ne touchent pas le picard (et ne touchent que partiellement l'anglo-normand :

Exemples
AP keval ~ AF cheval
AP gambe ~ AF jambe
AP kief ~ AF chief
AP cherf ~ AF cerf
AP cachier ~ AF chacier

On peut résumer les choses ainsi pour l'ancien picard :

D'autres caractéristiques phonétiques sont l'absence d'épenthèse (comme parfois en champenois) :

Exemples
AP venre ~ AF vendre

ou le maintien du [w] germanique à l'initiale (comme en anglo-normand) :

Exemples
AP warder ~AF garder

Au plan du vocalisme, la diphtongaison en picard ne touche pas que les voyelles toniques libres, mais affecte aussi des voyelles toniques entravées, comme en champenois :

Exemples
AP cherge ~ AF charge
AP apriés ~ AF aprés

Au plan morphologique, la déclinaison est généralement mieux respectée par les copistes picards que par les autres copistes de la même époque.

Notons en outre :

Si l'on excepte ce qui relève du phonétisme en général, la conjugaison de l'ancien picard est généralement très proche de celle de l'ancien français. À noter toutefois :

Notons aussi une prédilection pour la négation de type ne…mie là où l'ancien français utilise ne…pas.

Au plan de la syntaxe, l'ancien picard ne se distingue pas fondamentalement des autres dialectes d'oïl.

On notera seulement que dans les constructions injonctives (« impératif »), l'ancien picard postpose le pronom personnel, là où l'ancien français tend à le conserver devant le verbe.

1     Ces mots ont peut être subi aussi l'influence du provençal, les mots touchés étant essentiellement empruntés au lexique des chansons des troubadours
2     Parmi eux, soulignons le commerce de la guède, seule plante tinctoriale bleue connue à l'époque et qui a fait la prospérité de la ville d'Amiens.
3     Ce trait est partagé à la même époque par le wallon.