Le lexique au XVIe siècle

Au XVIe siècle, époque de la Renaissance en France, une Renaissance qui signe à la fois une relance intellectuelle et un retour aux sources de la culture française, la redécouverte des modèles antiques donne un coup de pouce supplémentaire au processus de relatinisation de la langue française enclenché au XIIe siècle ; le lexique se dote d'une nouvelle série de doublets. La découverte des modèles grecs contribue à l'hellénisation du lexique. Le lexique français s'en trouve considérablement enrichi, mais la langue du XVIe siècle est à ce point envahie par les latinismes que certains érudits réagissent.

La réaction la plus virulente, celle du poète Joachim du Bellay, se manifeste dans sa Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse : du Bellay y encourage l'enrichissement du vocabulaire français par la création de nouveaux mots à partir de matériau proprement français (mots composés, mots abrégés, dérivation à partir de racines déjà utilisées) et met directement en pratique ce qu'il préconise, n'hésitant pas à inventer les mots qui lui permettent d'exprimer plus justement sa pensée — à les inventer à partir de mots français existants, non plus en puisant dans le latin (comme on le fait depuis le XIIe siècle) ou dans le grec (comme on commence à le faire).

Une autre caractéristique de l'époque est l'invasion fulgurante de la langue française par les italianismes. Au XVIe siècle, le modèle intellectuel et culturel de presque toute l'Europe est l'Italie — la France, qui vient de sortir d'une guerre longue de plus d'un siècle, est en retrait. L'influence culturelle de l'Italie se reflète dans le lexique de l'époque par le biais de multiples emprunts. Des milliers de mots italiens s'introduisent en effet en français, dans tous les domaines :

Cette influence italienne sur la langue française dépasse et dépassera en importance toutes les influences étrangères qui ont agi et agiront sur le français jusqu'au milieu du XXe siècle.

La découverte du Nouveau Monde (Amérique), la découverte de la route maritime des Indes contribuèrent en outre à faire entrer dans la langue française des mots d'origine espagnole (300 à peu près), et quelques mots d'origine portugaise (une cinquantaine) et d'origine anglaise — rapportés par les navigateurs espagnols, portugais ou anglais des terres nouvelles découvertes. Mais ni l'espagnol ni le portugais ni l'anglais n'exercèrent à l'époque sur le français une influence aussi grande que celle de l'italien.

Les intellectuels de la Renaissance vont évidemment réagir contre cette latinisation et cette italianisation outrancières du lexique français.
Aux côtés de Joachim du Bellay, que j'ai déjà cité, d'autres hommes de lettres réagirent contre la latinisation, cette fois en réhabilitant les régionalismes. Pierre de Ronsard, autre poète, déclare en 1565, dans son Abbrégé de l'Art poëtique françoys, accepter les vocables picards, angevins, tourangeaux, etc., lorsqu'ils comblent les lacunes du français. Plus nuancé, le témoignage de Montaigne, autre homme de lettres, rejoint celui de Ronsard (« Que le gascon y aille, si le françois n'y peut aller »).

Contre l'italianisation de la langue française, citons encore le nom d'Henri Estienne, l'un des hommes les plus érudits de cette époque, également l'un des plus grands pourfendeurs d'italianismes de l'époque. Henri Estienne était des tenants d'une langue française pure qui rejetaient non seulement les latinismes et les italianismes mais aussi les régionalismes.

On le voit, le lexique est un des domaines de la langue française où s'est exprimée le plus tôt la volonté d'une standardisation de la langue, la recherche d'une langue qui n'offre qu'un unique visage — un point de vue sur la langue diamétralement opposé à celui que nous avons adopté dans le cadre de ce cours, où nous ne nous autorisons aucun jugement de valeur sur les faits que nous observons.
Il y eut bien d'autres puristes aux côtés d'Henri Estienne, mais en dépit de toutes ces réactions puristes, les latinismes, les hellénismes, les régionalismes et les italianismes font partie intégrante du lexique français de l'époque, tout comme les emprunts faits aux autres langues que l'italien, un lexique qui se trouve au moins enrichi de l'extérieur, à défaut de l'être avec des moyens propres.

Cet enrichissement du lexique français est d'ailleurs tel que le besoin se fait sentir d'élaborer un dictionnaire des mots français. Le premier dictionnaire des mots français, le Dictionnaire Francois latin contenant les motz et manieres de parler françois tournez en latin, voit le jour à cette époque, dictionnaire que l'on doit à Robert Estienne, par ailleurs inventeur du mot dictionnaire. L'ouvrage contenait 9000 mots français, et comme l'indique le titre, chaque mot y était suivi d'une définition en latin (« tournez en latin ») ; la seconde édition passera à 13 000 entrées1.

1     À titre de comparaison, à la même époque, le lexique de Shakespeare compte 24000 vocables différents. Le dépouillement d'un grand nombre de textes situés entre 1785 et 1965 en vue de la constitution du Trésor de la Langue Française dénombre 71 640 vocables.