Le lexique du gallo-roman

Le lexique du gallo-roman est essentiellement constitué par ce qu'on appelle le fonds latin — un ensemble de mots issus du latin classique et du latin vulgaire. Mais ce fonds latin ne suffit pas à caractériser strictement la langue française ; le lexique des autres langues romanes (italien, espagnol, portugais et roumain) présente également un fonds latin. Le lexique français se distingue d'emblée du lexique de ses langues-sœurs (c'est-à-dire des autres langues qui sont issues du latin) par la présence d'un substrat gaulois et d'un superstrat francique.

1.   Le substrat celtique

Le celtique pratiqué en Gaule avant que le latin ne s'y généralise a laissé des traces importantes dans le lexique français, des traces que l'on appelle techniquement du nom de substrat.

Le substrat celtique se manifeste notamment

Certaines mesures gauloises se sont de même conservées durablement (lieue, arpent).

Le lexique français actuel compte 71 mots d'origine celtique ; le lexique de la langue du Moyen Âge en comptait bien davantage — au fil du temps, l'évolution de la société a en effet progressivement conduit à abandonner certains mots qui renvoyaient à des réalités dépassées pour ouvrir le lexique aux innovations, et les mots d'origine celtique ont été fort touchés dans ce processus.

Il faut toutefois noter que les champs dans lesquels le lexique celtique s'est imposé dans le lexique français sont révélateurs des domaines dans lesquels la civilisation gauloise pouvait s'affirmer comme supérieure à la civilisation latine.

Le cas le plus frappant est celui du mot « chemise » : si le mot a été emprunté au celtique, c'est sans aucun doute parce que le vêtement qu'il désignait était beaucoup plus pratique à porter que les vêtements romains (les toges et les drapés étaient sans doute plus encombrants que les chemises, dont le principal avantage était de posséder des manches, ce qui contribue à stabiliser le vêtement sur le corps et rend les mouvements plus aisés). Le mot « chemise » s'est d'ailleurs imposé dans d'autres langues romanes (italien, espagnol, portugais, roumain), qui n'ont pour le reste pourtant pas connu d'influence gauloise : la chemise a vraiment dû être à l'époque ce que nous appelons un succès de mode pour marquer à ce point et si durablement les lexiques de différentes langues européennes. Les « braies » (‘pantalon'), autre vêtement gaulois, semblent avoir eu davantage de succès dans le nord de l'Europe : si le mot est désormais sorti de l'usage français, on le retrouve encore en écossais (breeks) et en anglais (breeches). Les vêtements gaulois devaient décidément être bien pratiques.

2.   Le superstrat francique

Le francique pratiqué par les Francs qui s'installèrent sur le territoire auquel ils donnèrent leur nom, la France, laissera lui aussi son emprunte sur le lexique français, sous la forme cette fois de ce qu'on appelle un superstrat.

Le francique, langue maternelle de l'envahisseur franc, a influencé le latin, la langue parlée en Gaule romaine à l'époque des invasions franques ; le francique est resté langue minoritaire sur ce territoire, il a influencé le latin sans jamais le remplacer, le latin est resté langue majoritaire en Francie, le pays des Francs.

Comme pour le celtique quelques temps auparavant, les champs dans lesquels le lexique francique a supplanté le latin est révélateur des domaines dans lesquels la civilisation franque pouvait s'affirmer comme supérieure à la civilisation gallo-romaine.

Les domaines du lexique français les plus touchés par le francique sont ceux de

Aux domaines lexicaux qui viennent d'être énumérés, il faut ajouter les adjectifs de couleurs (bleu, gris, brun, blanc) et les adverbes de quantité (guère, trop, etc.), ainsi que les suffixes –ard (que l'on trouve dans Bernhart, Reginhart, mais aussi dans vieillard, chauffard, trouillard) et –aud (finaud, nigaud…).