LA MORPHOLOGIE NOMINALE AU XIIe SIÈCLE

Dès le XIIe siècle, l'abondance de matériau linguistique permet de mieux cerner les particularités morphologiques de la nouvelle langue. Cet état de langue constituant la première des coupes synchroniques que nous opérons dans la diachronie du français pour laquelle nous disposons d'un matériau suffisant, nous en donnerons une vue détaillée — comme nous avons déjà été amenés à le faire pour le système graphique, ce siècle étant aussi celui de la mise par écrit du français.

1.   Le nom

L'ancien français a hérité du latin vulgaire une déclinaison nominale réduite à deux cas.

Dans le domaine du nom, la déclinaison dissocie quatre types de paradigmes — selon que la différenciation casuelle est marquée à la fois au singulier et au pluriel, est marquée à l'un des nombres uniquement ou n'est pas marquée.

Pour des raisons relevant essentiellement de l'évolution phonétique, l'opposition entre les deux cas est essentiellement marquée par l'opposition entre une forme sans désinence et une forme à désinence –s. Cette même opposition permet également de distinguer au sein d'un même paradigme le singulier au pluriel, une ambiguïté qui sera un des facteurs qui feront abandonner la déclinaison nominale.

Plus rarement, l'opposition casuelle se marque par l'opposition entre deux radicaux différents, là encore pour des raisons originellement phonétiques (les mots concernés ne comptent pas le même nombre de syllabes au cas sujet et au cas régime ; la forme du cas sujet n'est donc pas accentuée comme la forme du cas régime).

1.1.   Différenciation casuelle au singulier et au pluriel

Connaissent une différenciation casuelle aux deux genres la plupart des noms masculins.

Type I

  Étymon1 XIIe s.
Singulier CS múrus > murs –s
CR múrum > mur –ø
Pluriel CS múri > mur –ø
CR múros > murs –s

Type II

  Étymon XIIe s.
Singulier CS hómo > hom/huem R1–ø
CR hóminem > home/homme R2–ø
Pluriel CS hómini > home/homme R2–ø
CR hómines > homes/hommes R2–s

Type III

  Étymon XIIe s.
Singulier CS cómes > cuens/cons R1–s
CR cómitem > conte R2–ø
Pluriel CS *cómiti > conte R2–ø
CR cómites > contes R2–s

Les types II et III sont représentés par un petit nombre de noms, mais ces noms sont d'un usage particulièrement fréquent, d'où la résistance de ce paradigme au principe d'analogie :

Noms qui suivent la déclinaison de type II

Singulier CS ber emperere compain lerre
CR baron empereor compagnon larron
Pluriel CS baron empereor compagnon larron
CR barons empereors compagnons larrons

Noms qui suivent la déclinaison de type III

Singulier CS niés enfes
CR neveu enfant
Pluriel CS neveu enfant
CR neveus enfanz

1.2.   Différenciation casuelle au singulier uniquement

Connaissent une différenciation casuelle uniquement au singulier quelques rares noms féminins.

Type I

  Étymon XIIe s.
Singulier CS fínis > fins –s
CR fínem > fin –ø
Pluriel CS fínes > fins –s
CR fínes > fins –s

Type II

  Étymon XIIe s.
Singulier CS sóror > suer R1–ø
CR sorórem > sereur R2–ø
Pluriel CS soróres > sereurs R2–s
CR soróres > sereurs R2–s

Les noms qui suivent le second modèle sont essentiellement des féminins imparisyllabiques en –a de création romane : nonna > nonne / *nonane > nonain, *putta > pute / putanam > putain, Berta > Berte / Bertane > Bertain…

1.3.   Différenciation casuelle au pluriel uniquement

Connaissent une différenciation casuelle uniquement au pluriel des noms exclusivement masculins :

  Étymon XIIe s.
Singulier CS páter > pere –ø
CR pátrem > pere –ø
Pluriel CS *pátri > pere –ø
CR pátres > peres –s

1.4.   Indifférenciation casuelle

L'indifférenciation en cas touche deux groupes de noms bien distincts :

Type I

Un premier groupe est constitué par les noms féminins en –e (issus donc de noms latins en –a) :

  Étymon AF
Singulier CS cáusa > chose –ø
CR cáusam > chose –ø
Pluriel CS *cáusas > choses –s
CR cáusas > choses –s

Type II

Un second groupe est constitué par les noms dont le radical se termine par –s, le –s du radical se confondant avec le –s désinentiel. Les noms concernés sont réputés indéclinables.

  Étymon XIIe s.
Singulier CS ménsis > mois –ø
CR ménsem > mois –ø
Pluriel CS *ménsi > mois –ø
CR ménses > mois –ø

2.   Les déterminants du nom

2.1.   Les adjectifs

On a déjà vu se dessiner au siècle précédent deux grandes classes d'adjectifs, se différenciant par le statut des formes du féminin, différenciées ou non de celles du masculin. Ces deux classes restent l'une et l'autre bien présentes dans la langue du XIIe siècle (et bien au-delà).

Conformément à leur étymologie, les formes, synthétiques, du comparatif s'alignent sur les adjectifs indifférenciés au masculin et au féminin :

  Étymon XIIe s.
Masculin Singulier CS péior > pire
CR peiórem > peieur
Pluriel CS *peióri > peieur
CR peióres > peieurs
Féminin Singulier CS péior > pire
CR peiórem > peieur
Pluriel CS peióres > peieurs
CR peióres > peieurs
Neutre Singulier CS péius > pis
CR péius > pis
 
  Étymon (LV) 2 XIIe s.
Masculin Singulier CS *grándior > graindre
CR *grandiórem > graignor
Pluriel CS *grandióri > graignor
CR *grandióres > graignors
Féminin Singulier CS *grándior > graindre
CR *grandiórem > graignor
Pluriel CS *grandióres > graignors
CR *grandióres > graignors
Neutre Singulier CS *grándior > graindre
CR *grándior > graindre

alors que les formes du superlatif s'alignent, conformément à leur étymologie également, sur les adjectifs différenciés au masculin et au féminin :

  Étymon XIIe s.
Masculin Singulier CS péssimus > pesmes
CR péssimum > pis
Pluriel CS péssimi > pis
CR péssimos > pesmes
Féminin Singulier CS péssima > pesme
CR péssimam > pesme
Pluriel CS péssimas > pesmes
CR péssimas > pesmes
Neutre Singulier CS péssimum > pis
CR péssimum > pis

2.2.   Les articles

Les articles, installés dans la langue dès le gallo-roman, connaissent une déclinaison bicasuelle comme l'ensemble des éléments nominaux, à l'exception de l'article partitif qui doit à sa combinaison originelle avec une préposition le fait de n'apparaître d'emblée que sous la forme du cas régime (les prépositions françaises régissant presque exclusivement le cas régime) :

Type le

  Masculin Féminin
Étymon XIIe s. Étymon XIIe s.
Singulier CS *illi > li illa > la
CR illum > le/lo3 illam > la
Pluriel CS illi > li *illas > les
CR illos > les illas > les

Type un

  Masculin Féminin
Étymon XIIe s. Étymon XIIe s.
Singulier CS unus > uns una > une
CR unum > un unam > une
Pluriel CS uni > un *unas > unes
CR unos > uns una > une

Type du

  Masculin Féminin
Étymon XIIe s. Étymon AF XIIe s.
Singulier CR de + le > deu/dou de + la > de la
Pluriel CR de + les > des de + les > des

Les faits d'enclise qui touchent l'article de type le dès le protofrançais se maintiennent, seule l'évolution phonétique, parfois contrecarrée par l'analogie, différenciant les formes enclitiques du XIIe siècle de celles des siècles précédents :

  PF XIIe s.
a + le > al al/au
a + les > als as
de + le > del deu/dou
de + les > dels des
en + le > enl el/eu/ou
en + les > enls es

2.3.   Les adjectifs numéraux

Certains des adjectifs numéraux se déclinent au XIIe siècle selon le système bicasuel propre à l'ancien français, cette capacité à se décliner ,touchant parfois des numéraux qui étaient indéclinables en latin classique :

  Étymon XIIe s.
Masculin Singulier CS unus > uns
CR unum > un
Féminin Singulier CS una > une
CR unam > une
  Étymon XIIe s.
Masculin Pluriel CS *dui > dui/doi
CR duos > deus
Duel CS *ambi dui > andui/ambedui
CR ambos duos > andeus/ambesdeus
Féminin Pluriel CS *duas > deus
CR duas > deus
Duel CS *ambas duas > andeus/ambesdeus
CR ambas duas > andeus/ambesdeus
  Étymon XIIe s.
Masculin Pluriel CS   troi
CR tres > trois
Féminin Pluriel CS tres > trois
CR tres > trois
  Étymon XIIe s.
Masculin Pluriel CS viginti > vingt
CR *vigintes > vinz
Féminin Pluriel CS *vigintes > vinz
CR *vigintes > vinz
  Étymon XIIe s.
Masculin Pluriel CS centum > cent
CR *centes > cenz
Féminin Pluriel CS *centes > cenz
CR *centes > cenz

3.   Les pronoms personnels

Les adjectifs se démarquent des noms en ce qu'ils incorporent dans leur déclinaison des formes résiduelles du neutre . Ainsi font également les pronoms, qui se démarquent encore des uns et des autres en ce qu'ils opposent des formes toniques à des formes atones, d'une part, et, d'autre part, en ce que, pour la 3e personne du singulier, deux cas régimes distincts se sont conservés. Il en résulte un microsystème relativement complexe, mais qui dans sa complexité n'est pas sensiblement différent de celui que nous connaissons encore à l'heure actuelle :

Pronoms personnels purs4
  Pers. simples Pers. doubles
1e 2e 3e 1e 2e
Sujet je/jeo/gié tu nos vos
Régime tonique moi toi soi nos vos
atone me te se
Représentants
  3e singulier 3e pluriel
masc. fém. n. masc. fém.
Sujet il ele il il eles
Régime tonique lui li els eles
atone 1 le la le
les
atone 2 li la le
lor

La déclinaison à trois cas est également adoptée par les pronoms relatifs :

  LC XIIe s.
Masculin / féminin CS qui > qui
CR1 quem > que
CR2 cui > cui
Neutre CR quid > quoi/que

4. Les adjectifs-pronoms

Certains adjectifs se distinguent en ce qu'ils adoptent une forme indissociée dans leurs emplois adjectivaux et pronominaux.

Ainsi en est-il des démonstratifs, de formation romane bien que dérivés des démonstratifs latins, qui se déclinent comme les autres éléments de type nominal, mais se caractérisent en ce qu'ils dissocient comme les pronoms, deux formes du cas régime.

La langue de l'époque connaît trois paradigmes de démonstratifs, composés à partir de la particule verbale latine ecce et des démonstratifs latins iste/ille/hoc, chaque paradigme connaissant une variante à initiale en i– :

  Type cist Type cil Type ço
Masculin Singulier CS (i)cist (i)cil
CR1 (i)cest (i)cel
CR2 (i)cestui (i)celui
Pluriel CS (i)cist (i)cil
CR (i)cez / (i)ces (i)cels > (i)ceus
Féminin Singulier CS (i)ceste (i)cele
CR1 (i)ceste (i)cele
CR2 (i)cesti (i)celi
Pluriel CS (i)cestes (i)celes
CR (i)cestes (i)celes
Neutre Singulier CS (i)ço
CR1 (i)ço/(i)ce
CR2 (i)ço/(i)ce

Ainsi en est-il également des personnels, qui se distinguent des démonstratifs en ce qu'ils dissocient leurs formes adjectivales de leurs formes nominales pour les paradigmes unipersonnels, alors que les paradigmes pluripersonnels connaissent des formes indifférenciées pour l'emploi adjectival et nominal :

  Étymon AF
    Adj. Nominal
1re Masc. Sing. CS meus mes miens
  CR meum mon mien
Pl. CS mei mi mien
CR meos mes miens
Fém. Sing. CS mea ma/m' moie
CR meam ma/m' moie
Pl. CS *meas mes moies
CR meas mes moies
2e Masc. Sing. CS tuus tes tuens
CR tuum ton tuen
Pl. CS tui ti tuen
CR tuos tes tuens
Fém. Sing. CS tua ta/t' toe
CR tuam ta/t' toe
Pl. CS *tuas tes toes
CR tuas tes toes
3e Masc. Sing. CS suus ses suens
CR suum son suen
Pl. CS sui si suen
CR suos ses suens
Fém. Sing. CS sua sa/s' soe
CR suam sa/s' soe
Pl. CS *suas ses soes
CR suas ses soes
 
  Étymon AF
    Adj. = nominal
1re Masc. Sing. CS noster nostre(s)
CR nostrum nostre
Pl. CS nostri nostre
CR nostros nostres/noz
Fém. Sing. CS nostra nostre
CR nostram nostre
Pl. CS *nostras nostres/noz
CR nostras nostres/noz
2e Masc. Sing. CS voster vostre(s)
CR *vostrum vostre
Pl. CS *vostri vostre
CR *vostros vostres/voz
Fém. Sing. CS *vostra vostre
CR *vostram vostre
Pl. CS *vostras vostres/noz
CR *vostras vostres/noz
3e Masc. Sing. CS illórum leur
CR illórum leur
Pl. CS illórum leur
CR illórum leur
Fém. Sing. CS ilórum leur
CR illórum leur
Pl. CS illórum leur
CR illórum leur

1     Selon le cas, l'étymon sera la forme du latin classique, ou une forme refaite, soit en latin vulgaire, soit en protofrançais.
2     La forme grandior est une forme qui émerge en latin vulgaire, pour supplanter la forme maior (comparatif de magnus, qui sert également de comparatif à grandis).
3     Lo est attesté jusqu'au XIIe siècle ; ensuite le s'impose.
4     Tableau repris à G. Moignet (1976 : 37), lequel oppose les « personnels purs » aux « représentants » : les premiers n'évoquent les êtres que par leur rang dans l'ordre personnel dans la situation du discours ; les seconds rappellent des êtres déjà évoqués dans le discours.