LA MORPHOLOGIE NOMINALE AU XIVe SIÈCLE

Deux faits marquent la morphologie nominale du XIVe siècle : d'une part le disparition progressive de la déclinaison, d'autre part, le développement de nombreux déterminants du nom.

1.   La disparition progressive de la déclinaison

L'amuïssement des consonnes finales au XIIIe siècle conduit à un déclin progressif de la déclinaison nominale, plus au moins précoce selon les régions : il s'amorce parfois très tôt (il y a des hésitations sur la déclinaison des noms propres dès la fin du XIIe siècle dans la Chanson de Roland) pour s'accentuer au XIVe siècle. Au XIVe siècle, les derniers dialectes (champenois et picard) sont touchés. Deux types de discordances casuelles se manifestent dans les textes de cette époque :

  1. l'un, homogène (tous les éléments constituant un groupe nominal sont au même cas) ;
  2. l'autre, hétérogène (les éléments constituant un groupe nominal ne sont pas au même cas).

En règle générale, c'est le cas régime qui est maintenu (du fait qu'il est infiniment plus sollicité que le cas sujet, par la variété des compléments qu'il marque ; rappelons qu'il cumule les fonctions de 4 anciens cas latin).

Les premières hésitations concernent la marque casuelle des mots et groupes en fonction d'attribut ou d'apposition.

Originellement porteurs du même cas que le mot sur lequel ils sont prédiqués, c'est-à-dire le cas sujet, ces groupes tendent à adopter uniformément le cas régime :

Exemple
Pour ce avint que uns empereur vaut baillier .I. sien fil pour enseignier a .I. philosophe le quel philosophe estoit nommé Timeo.
(Placides et Timeo, § 8)

Le marquage au cas sujet et celui au cas régime peuvent coexister dans des cotextes tout à fait comparables :

Exemples
Placides ce dist Timeo mon fil serés vous se vous le volés estre.
(Placides et Timeo, § 23)
Donques di ge que vous estes mes fieuls et je suis vos peres se vous volés de moy sapience retenir.
(Placides et Timeo, § 27)

Les hésitations s'étendent ensuite aux deuxièmes termes de comparaison quand la comparaison s'opère par rapport a un sujet :

Exemple
Placide tout ossi belle ame ossi nette ossi grant ossi sage et ossi fourmee non mie fourmee mais creee a li plus petis enfes li plus povres li plus fols li plus lais comme le plus grant le plus riche le plus sage li plus biaus et le plus fort.
(Placides et Timeo, § 224)

Les hésitations s'étendent enfin à la fonction sujet elle-même qui en vient à adopter le cas régime :

Exemple
[…] le fol resamble le coq qui treuve le safir si le sent dur et n'y peut mordre […]
(Placides et Timeo, § 9)

Les hésitations ne convergent pas nécessairement. Un même groupe, quelle que soit sa fonction, peut intégrer des éléments dont partie sera au cas sujet, partie au cas régime — signe de ce que la pertinence des marques casuelles s'estompe.

Ainsi, un groupe sujet pourra être composé d'un nom au cas régime auquel se rapporte un déterminant au cas sujet ou inversement d'un nom au cas sujet auquel se rapporte un déterminant au cas régime :

Exemples
Et uns plus petit rois bailla a celui Timeo .I. sien fil bel damoisel et noble et de bonne complexion.
(Placides et Timeo, § 8)
[…] ains le couvient sous le mauvais corps languir tout ainsi comme la blanche moule et le blanq bos sont sous la rude escorche.
(Placides et Timeo, § 225)

De semblables discordances peuvent être relevées à l'intérieur des groupes apposés. Elles n'apparaissent toutefois pas à l'intérieur des groupes compléments (objet ou circonstants) : les hésitations tendent toujours à substituer aux formes attendues du cas sujet des formes du cas régime, et non inversement, conformément à l'évolution générale qui aboutira à la suppression du cas sujet.

2.   Les adjectifs

Indépendamment de l'évolution phonétique qui entraine la déclinaison nominale à sa perte, le système nominal du XIVe siècle connait différentes évolutions dans le domaine des adjectifs.

2.1.   La tendance à l'uniformisation des paradigmes

La tendance à aligner les adjectifs de la 2e classe sur ceux de la 1re, c'est-à-dire à ne retenir qu'un paradigme où s'opposent formes du masculin et formes du féminin, tendance amorcée dès le XIe siècle (§ 5.1.5.2), poursuit son lent cheminement, même si les formes à féminin non marqué résistent bien.

La tendance à la réduction des paradigmes et à l'élimination des formes perçues comme déviantes se manifeste cependant également sur d'autres plans.

Certains déterminants du nom français devaient à leur étymologie une invariabilité qu'ils perdront au XIVe siècle. Ainsi, l'adjectif personnel leur, était invariable en ancien français, parce qu'issu du génitif illorum ; il s'alignera au XIVe siècle sur les autres adjectifs personnels et opposera une forme du singulier à une forme du pluriel :

Exemple
[…] ces oysillons sauvaiges qui chantoyent en leurs langayges […]
(La Tour Landry, Livre pour l'enseignement de ses filles, prologue)

2.2.   Le relatif lequel

Le français du début du XIVe siècle crée un paradigme de relatifs spécifiques pour prolonger les relatifs dits de liaison du latin, paradigme très prisé au XIVe siècle.

La composition de l'adjectif et du pronom est similaire : ces relatifs combinent l'article du type le et l'adjectif quel, les formes combinées préservant les marques casuelles des formes simples, au masculin :

  MF
Singulier CS liquex
CR lequel
Pluriel CS liquel
CR lesqueus

comme au féminin :

  MF
Singulier CS laquel / laquelle
CR laquel / laquelle
Pluriel CS lesqueus / lesquelles
CR lesqueus / lesquelles

Exemple
C'est assavoir b, c, d, f, g, k, p, q, t, lesquelles sonnent trespou au regard des autres lettres.
(Eustache Deschamps, L'art du dittier, p. 274)

Elles préservent de même la capacité de le à se contracter avec les prépositions monosyllabiques.

Exemple
[…] je regarday emmy la voye et vy mes filles venir, desquelles je avoye grant desir que a bien et a honneur tournassent sur toutes riens […]
(La Tour Landry, Livre pour l'enseignement de ses filles, prologue)

L'évolution consistera ici comme ailleurs à éliminer au fil du siècle les formes du cas sujet et à refaire les féminins sur le modèle des masculins, les pluriels sur le modèle des singuliers.

2.3.   Le démonstratif ledit

Le XIVe siècle crée par ailleurs un paradigme concurrent des adjectifs démonstratifs combinant l'article le et l'adjectif dit — l'érosion sémantique des démonstratifs, constatée dès le début du latin vulgaire, semble ainsi un processus cyclique.

D'introduction plus tardive que les relatifs de liaison, ces formes ne se déclinent pas, se limitant à opposer un masculin et un féminin, au singulier comme au pluriel :

  MF
Singulier Masculin ledit
Féminin ladite
Pluriel Masculin lesdits
Féminin lesdites

Exemple
Et sont lesdictes liquides comme l, m, n, r, qui font la sillabe brieve, si comme est Ysabel, Marion Jehan, Robert et eureux […]
(Eustache Deschamps, L'art du dittier, p. 274)

Elles préservent toutefois la capacité de le à se contracter avec les prépositions monosyllabiques.