LA MORPHOLOGIE NOMINALE AU XVe SIÈCLE

Le XVe siècle prolonge les évolutions qui caractérisent le XIVe siècle, aussi bien au plan de la perte de la déclinaison nominale qu'au plan de la diversification des adjectifs.

1.   Le nom

Au XVe siècle, le système flexionnel du nom, en perdition depuis le XIIIe, est complètement abandonné ; l'opposition –ø/–s ne traduit plus que l'opposition de nombre.

À la fin du siècle, la déclinaison nominale appartient résolument au passé de la langue française, à tel point que François Villon peut réintroduire les marques casuelles pour viser un effet archaïsant dans la ballade que Clément Marot intitulera un siècle après la Ballade en vieil langage françois.

On a vu que c'est le cas régime qui s'est généralement maintenu.

Le cas sujet ne se conserve plus au XVe siècle que pour les noms qui étaient statistiquement plus usités au cas sujet qu'au cas régime, à savoir principalement ceux qui sont utilisés comme termes d'adresse : fils, sœur, sire… et qui sont tous des noms dont l'opposition casuelle reposait sur une alternance de radical.

Dans certains cas, la langue a conservé les deux formes du cas sujet et du cas régime, spécialisant chacune d'elles

Exemples
pastre (CS) >< pasteur (CR)
copain (CS) >< compagnon (CR)

Exemples
on (CS) >< homme (CR)
on (pronom) >< homme (nom)

2.   Les déterminants

La disparition de la déclinaison bicasuelle, au plan morphologique, a pour corollaire le développement des articles, au plan morphosyntaxique.

Au XVe siècle, dans certaines expressions, l'usage de l'article est tellement courant que les locuteurs ne parviennent plus toujours à faire la part entre ce qui est l'article et ce qui est le nom, principalement dans la séquence l' + nom à initiale vocalique : l'endemain devient ainsi le lendemain, l'agriotte devient la griotte.

Les formes élidées du déterminant personnel (m', t', s') en usage devant les noms à initiale vocalique depuis les premiers états du français sont progressivement éliminées au profit des formes du masculin (mon, ton, son). Les formes résiduelles connaissent des réinterprétations semblables à celles que l'on vient de signaler pour les groupes à article l' : t'ante devient ta tante, m'amie devient ma mie.

Dans le domaine des démonstratifs, l'ancien français connaissait deux paradigmes, cist-cil, qui fonctionnaient l'un et l'autre aussi bien comme adjectifs que comme pronoms. Au XVe siècle, chaque paradigme va se spécialiser : le paradigme cest fournira les adjectifs, le paradigme cel fournira les pronoms, seul le paradigme ce jouera sur les deux tableaux :

  Adjectif Pronom
Masculin Singulier ce / cest ce / celui
Pluriel ces ceux (< cels)
Féminin Singulier ceste celle
Pluriel ces celles

C'est à la même époque que les démonstratifs s'adjoindront les extensions –ci et –, qui se souderont à ce pour former ceci et cela, le dernier évoluant vers le pronom ça.

On a vu par ailleurs le XIVe siècle développer un nouveau paradigme concurrent des adjectifs démonstratifs combinant l'article le et l'adjectif dit). Dans certains textes des XVe et XVIe siècles, cet adjectif démonstratif novateur évince complètement l'adjectif de type cest. Sporadiquement, une combinaison cedit, voire mondit viendra d'ailleurs concurrencer ledit, durant la même période.

Exemples
[…]puis tout cela mectés esdictes poelles tout doulcement avecques le grein desdiz feies […]
(Maistre Chiquart, Du fait de cuysine, f. 86r)
[…] laisse la cruche bonne et grasse et celle dicte cruche que reste ou tamis mecte en ung bacin beau et nect et de belle eaue fresche dedans […]
(Maistre Chiquart, Du fait de cuysine, f. 96r)