LA MORPHOLOGIE NOMINALE DU GALLO-ROMAN

Du latin vulgaire au gallo-roman, le système nominal n'évolue que peu.

1.   La déclinaison

Au VIe siècle, le système casuel du latin est totalement réduit à un système bicasuel opposant un cas sujet, issu du nominatif, à un cas régime1 (généralement issu de l'accusatif, ce qui explique, entre autres choses, que les spécialistes de la phonétique historique donnent comme étymon des noms et déterminants du nom en français la forme de l'accusatif).

Les vestiges des autres cas dans ce qui deviendra la langue française relèvent de l'anecdote : AF chandelor < festa candelorum, lundi < lunae dies et les autres jours de la semaine sont des génitifs fossiles, de même que tous les adverbes en –ment sont des vestiges d'un ablatif mente.

Au plan strictement morphologique, le gallo-roman adopte très tôt au cas sujet féminin pluriel une marque –s, vraisemblablement sous l'influence de formes attestées dans différents dialectes italiques — là où le latin classique avait la marque -e :

Exemple
causae → *causas

ce qui a pour effet d'effacer la distinction entre cas sujet et cas régime au pluriel pour les noms et adjectifs concernés (causas est la forme de l'accusatif en latin classique).

Un peu plus tardivement, le cas sujet masculin pluriel en –es des noms de la 3e déclinaison s'aligne sur celui des masculins de la 2e déclinaison (un processus similaire a lieu avec les adjectifs) :

Exemples
homines → *homini (*homene)
grandes → *grandi (*grande)

Cette seconde réfection est toutefois encore loin d'être généralisée en protofrançais.

2.   L'abandon des monosyllabiques

Le système phonétique gallo-roman, dans la lignée de celui du latin vulgaire, se caractérise par une perte importante de la masse phonique des mots : syncope des post-toniques et des prétoniques, amuïssement des finales, etc. (cf. § 3.3). Lorsque l'aboutissement naturel de l'évolution phonétique est une forme réduite à une seule syllabe, voire parfois une unique voyelle, la langue populaire lui substitue des formes composées ou suffixées. Les diminutifs seront ainsi la source de nombreux noms nouveaux. On en trouve des traces dans l'Appendix Probi :

Exemples
auris non oricla
neptis non nepticla
anus non anucla

Ce rejet des formes monosyllabiques sera sans doute l'un des moteurs de l'alignement de nombreux cas sujets (anciens nominatifs) sur le radical différencié du cas régime (anciens accusatifs), notamment pour les noms de la 3e déclinaison dont le référent est inanimé :

Exemples
flos/floris → *floris/floris
bos/bovis → *bovis/bovis

3.   La classe des articles

C'est au latin vulgaire que remonterait la formation des articles, un trait qui distingue fondamentalement les langues romanes de leur langue-mère ; le processus reste toutefois difficile à localiser dans le temps.

Ce sont essentiellement les démonstratifs latins qui fourniront leurs formes aux articles romans : le gallo-roman récupère ainsi le démonstratif latin illum/illam pour former l'article de type le mais le numéral unum/unam pour former l'article un.

La tendance à la perte de sémantisme des démonstratifs latins est attestée dès le IVe siècle, notamment dans les traductions latines de la Bible (« Est tamen ille daemon sodalis peccati » = ‘le diable est compagnon du péché'), où l'usage de l'article s'est peut-être instauré du fait que le texte traduit en latin était initialement en grec, c'est-à-dire dans une langue où l'article existe.

1     Aussi appelé cas oblique.