LA MORPHOLOGIE NOMINALE DU PROTOFRANÇAIS

Le protofrançais consolide la morphologie nominale acquise à la fin de la période gallo-romane, comme le révèle un examen minutieux des quelques sources dont nous disposons pour cette époque — nous nous focaliserons ici essentiellement sur les Serments de Strasbourg, la Séquence de sainte Eulalie et le brouillon du Sermon sur Jonas.

La déclinaison nominale bicasuelle est clairement attestée dans les Serments de Strasbourg : Deus, Lodhuuigs, Karlus s'y opposent à Deo, Lodhuuig, Karlo.

La Séquence de sainte Eulalie, de son côté, montre l'existence de deux classes d'adjectifs, l'une dont le féminin n'est pas marqué (a grand honestet), l'autre dont le féminin est spécifique (Buona pulcella), prolongeant les deux classes d'adjectifs latins.

Le Sermon sur Jonas atteste la mise en place de formes nouvelles pour les démonstratifs (acheder ço que…, de cest pagano) que l'on retrouve également dans la Séquence (a cels dis, A czo, celle kose), des formes dérivées des démonstratifs latins renforcés au moyen de la « particule »1 ecce (‘voici').

Dès le latin classique existait déjà cette tendance à renforcer les adjectifs démonstratifs au moyen de cette « particule » ; ecce intégrera complètement le paradigme des adjectifs démonstratifs du français :

Le démonstratif latin de type ille a en outre été réutilisé aux fins de former le pronom représentant de 3e personne du singulier. La Séquence atteste trois formes distinctes de ce pronom pour le seul cas sujet au féminin singulier :

Exemples
Elle non eskoltet les mals conselliers
Ell' ent aduret lo suon element :
El li enortet

ainsi que différentes formes du cas régime :

Exemples
Uoldrent la ueintre
Uoldrent la faire diaule servir
vs
El li enortet
Ad une spede li roueret tolir lo chief

préfigurant le système qui s'installera durablement au XIIe siècle.

Enfin, l'une des principales caractéristiques qui démarque le français (et les autres langues romanes) du latin, à savoir la présence de l'article, ne se manifeste pas dans le texte des Serments, mais est en revanche abondamment illustré dans la Séquence (li inimi, lo nom, enl2 fou, la domnizelle… ; une spede).

L'article de type le connaît de nombreux faits d'enclise :

 

PF
a + le > al
a + les > als
de + le > del
de + les > dels
en + le > enl
en + les > enls

Exemple
Enz enl fou la getterent, com arde tost (Séquence)

1     En fait, un verbe si on en réfère à son comportement syntaxique.

2     Enclise de en + le.