LA MORPHOLOGIE VERBALE AU XIIe SIÈCLE

Comme on a pu le voir dans les étapes précédentes de l'évolution, dans le passage du latin au français, de nombreux éléments du système verbal se sont réorganisés :

Par ailleurs,

Il résultera en ancien français de l'ensemble de ces bouleversements une hésitation paradigmatique, qui se marque par exemple au niveau de l'infinitif, de nombreux verbes disposant de plusieurs infinitifs et alignant le reste de leur conjugaison sur l'un ou l'autre, voir sur l'un et l'autre des différents paradigmes :

Exemple
finer >< finir
taisir >< taire
ardre >< ardoir

Pour la description de la morphologie verbale comme pour la description du système graphique ou de la morphologie nominale, le matériau linguistique abonde au XIIe siècle et nous permet de nous faire une idée relativement précise et complète de la situation linguistique.

1.   Le présent

Le tiroir français du présent (l'« indicatif présent » de la nomenclature traditionnelle) est hérité de l'indicatif présent latin. C'est l'un des tiroirs verbaux les plus courants, il a donc plus que les autres subi les actions contrecarrées de la phonétique et de l'analogie. Mais en raison de cette même grande fréquence d'emploi, les désinences du présent vont s'étendre par analogie à d'autres tiroirs, au mépris des lois phonétiques ; une étude distincte des désinences et des radicaux s'impose donc ici.

1.1.   Les désinences

La 1re personne du singulier

En latin classique, la 1re personne du singulier se marquait, pour tous les groupes de conjugaison, au moyen de la désinence –o. Or on se souvient qu'en gallo-roman toutes les voyelles finales, à l'exception de –a, s'amuïssent au VIIIe siècle. Dans un premier temps, les formes françaises du présent de la 1re personne du singulier se caractériseront donc par l'absence de désinence :

Exemples
cánto > chant
ámo > ain

L'amuïssement de la voyelle finale peut entraîner l'assourdissement de la consonne devenue finale :

Exemple
mándo > mant

Lorsque l'amuïssement de la voyelle finale a pour effet de rendre final un groupe de plusieurs consonnes (primaire ou secondaire), une voyelle d'appui fait son apparition :

Exemples
íntro > entre
dúbito > dote

La 2e personne du singulier

Toutes les formes latines présentent à la 2e personne du singulier un –s final que le français a conservé dans la graphie jusqu'à nos jours ; au XIIe siècle, il se prononce toujours :

Exemples
cántas > chantes
ámas > aimes

La 3e personne du singulier

Toutes les formes latines présentent à la 3e personne du singulier un –t final.

Précédé d'une voyelle, ce –t va s'amuïr en français à partir de la fin du IXe siècle et disparaître dans la graphie au XIIe siècle (v. supra pour son maintien dans les graphies du protofrançais et du français du XIe siècle).

Précédé d'une consonne, ce –t va résister, dans la prononciation comme dans la graphie :

Exemples
quærit > quert
pérdit > AF pert FM perd
vénit → vient

La 1re personne du pluriel

Toutes les formes latines présentent à la 1re personne du pluriel une finale –mus combinée à différentes voyelles thématiques (–amus, –emus, –imus) et qui aboutira uniment en français à une finale –ons :

Exemples
cantámus → chantons
dicémus → disons
venímus → venons

Cette finale non héréditaire va s'imposer partout dès l'ancien français.

La 2e personne du pluriel

Toutes les formes latines de la 2e personne du pluriel présentent une finale –tis, qui donnera le dénominateur commun des formes du français, à savoir la finale –z, ancienne abréviation de t + s. Au plan vocalique toutefois, le latin dissociait, selon les groupes, –atis/–etis/–itis, alors que le français va généraliser partout –atis > –ez :

Exemples
cantátis > chantez
dicétis → disez
venítis → venez

Seuls deux verbes résistent alors à l'action de l'analogie : faites, dites, qui restent aujourd'hui encore les deux seules exceptions.

La 3e personne du pluriel

Toutes les formes latines de la 3e personne du pluriel présentent une finale –nt, qui subsistera dans la graphie de toutes les formes du français et se prononce encore au XIIe siècle. Au plan vocalique toutefois, le latin dissociait selon les groupes –ant/–ent/–unt, dont le français ne retiendra que –ant > ent (le processus analogique qui joue ici est le même que celui qui joue pour la 2e personne du pluriel)1 :

Exemples
cántant > chantent
dícunt → disent
plácent → plaisent

En synthèse

On peut synthétiser l'évolution des finales du présent du latin vers le XIIe siècle comme suit :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. –o –ø
2e pers. –s –s
3e pers. –t –e/–t
Pluriel 1re pers. *–umus –ons
2e pers. –atis –ez
3e pers. –ant –ent

1.2.   La conjugaison

La conjugaison française du présent est construite sur le radical de l'infectum latin2. Entre ce radical et les désinences que l'on vient de voir, le latin introduisait une voyelle thématique, caractérisant les différents groupes de conjugaison, voyelle thématique qui ne s'est que partiellement conservée en en gallo-roman, et donc en français.

Selon que la combinaison voyelle thématique + désinence qui se greffe sur le radical est monosyllabique ou dissyllabique, l'accent tombera sur le radical verbal ou sur la désinence. Cette dernière donnée va avoir une importance capitale : dans nombre de cas, les formes fortes, accentuées sur le radical, ne vont pas évoluer de la même manière que les formes faibles, accentuées sur la désinence, du fait de la place différente de l'accent et de l'évolution divergente des voyelles toniques et des voyelles atones, situation qui va entraîner une disparité des radicaux dans la conjugaison française (alors que le radical était stable dans la conjugaison latine).

Par ailleurs, les lois de la phonétique historique entrant ici en jeu, certains radicaux vont connaître des altérations indépendantes de l'accent, la désinence pouvant par exemple conditionner l'évolution de la finale du radical. Il en résulte, pour tout l'ancien français, une grande variété et une grande complexité dans la conjugaison des verbes, complexité que l'analogie réduira au fil du temps.

Les verbes à alternance vocalique

L'alternance vocalique dans la conjugaison est liée à la place de l'accent ; la loi phonétique principalement en cause ici est la diphtongaison des voyelles toniques libres (placée sous l'accent, la voyelle du radical va se diphtonguer).

De nombreux verbes de l'ancien français alternent deux radicaux dans leur conjugaison du présent, l'un pour les formes fortes, l'autre pour les formes faibles :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. clámo claim
2e pers. clámas claimes
3e pers. clámat claime
Pluriel 1re pers. *clamúmus clamons
2e pers. clamátis clamez
3e pers. clámant claiment

Certains verbes de l'ancien français alternent même trois radicaux, la 1re personne du singulier développant un –i– final de radical. Dans le cas du verbe pouvoir, ce –i– est étymologique si on prend comme point de départ les formes, refaites, du latin vulgaire :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. *póssio puis
2e pers. *pótes puez
3e pers. *pótet puet
Pluriel 1re pers. *potúmus poons
2e pers. *potátis poez
3e pers. *pótent pueent

Dans le cas des autres verbes concernés, on suppose une analogie au verbe pouvoir :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. trópo truef truis
2e pers. trópas trueves
3e pers. trópat trueve
Pluriel 1re pers. *tropúmus trovons
2e pers. tropátis trovez
3e pers. trópant treuvent

Les verbes à alternance syllabique

Le déplacement de l'accent tonique peut aussi modifier le nombre des syllabes, du fait de l'amuïssement des voyelles post-toniques et prétoniques. Le radical de certains verbes de l'ancien français va ainsi compter une syllabe de moins aux formes faibles qu'aux formes fortes :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. paráulo parol
2e pers. paráulas paroles
3e pers. paráulat parole
Pluriel 1re pers. *paraulúmus parlons
2e pers. paraulátis parlez
3e pers. paráulant parolent

Les verbes à alternance consonantique

Indépendamment de la place de l'accent, certains verbes connaissent en ancien français une alternance de la consonne finale du radical, sous l'action des désinences :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. bíbo boif
2e pers. bíbis bois
3e pers. bíbit boit
Pluriel 1re pers. *bibúmus bevons
2e pers. *bibétis bevez
3e pers. *bíbunt boivent

Selon le type de consonne concerné, le radical sera essentiellement altéré à la 1re personne du singulier (assourdissement des sonores en position finales) ou aux 2e et 3e personnes du singulier (amuïssement de certaines consonnes au contact de –s ou de –t, combinaison de t+s > z…).
Être et avoir

La conjugaison des verbes être et avoir, irrégulière en latin, restera irrégulière en ancien français.

Pour le verbe être, seules les formes de 1re personne connaîtront une évolution contrecarrée par l'analogie, encore qu'on ne sache pas trop bien quelle influence la forme du pluriel a pu subir :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. súm sui
2e pers. és es/ies
3e pers. ést est
Pluriel 1re pers. súmus somes
2e pers. éstis estes
3e pers. súnt sont

Pour le verbe avoir, la 1re personne du pluriel sera refaite, conformément à toutes les 1re personnes de toutes les conjugaisons ; la 3e personne du pluriel s'alignera, dès l'ancien français, sur celle du verbe être :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. hábeo ai
2e pers. hábes as
3e pers. hábet a
Pluriel 1re pers. *habúmus avons / avomes3
2e pers. habétis avez
3e pers. *hábunt ont

2.   L'impératif

L'impératif n'était pas le seul moyen d'exprimer l'injonction en latin classique, où de nombreux tours entraient en concurrence.
Ainsi en sera-t-il en français, avec comme conséquence que le français renoncera rapidement aux formes héritées de l'impératif latin.

En ancien français, la seule différence entre présent et impératif, si l'on excepte la défection personnelle de l'impératif, réside dans la désinence de la 2e personne du singulier, –s au présent, –ø à l'impératif — différence héréditaire. Pour la 2e personne du pluriel, la forme adoptée par l'impératif est d'emblée une forme non héréditaire en –z, refaite sur le présent, de même que pour la 1re personne du pluriel, qui opte à l'impératif pour la finale –ons commune à l'ensemble de la conjugaison.

Mais, même pour la forme distinctive de la 2e personne du singulier, l'usage de l'ancien français est déjà hésitant, les deux paradigmes s'embrouillant intimement : on trouve en effet des 2es personnes du singulier sans –s au présent et avec –s à l'impératif, montrant bien que pour le locuteur de l'époque, la distinction entre un présent et un impératif n'est pas pertinente.

3.   Le subjonctif

Le subjonctif français (le « subjonctif présent » de la nomenclature traditionnelle) est hérité du subjonctif présent latin. Il peut être étudié dans la lignée du présent en ce sens qu'il soulève les mêmes difficultés et que les difficultés soulevées connaissant les mêmes solutions.

Comme le présent, ce subjonctif est formé en latin sur le radical de l'infectum, sur lequel se greffe une voyelle thématique –e– ou –a–, et comme pour le présent, selon que la combinaison voyelle thématique + désinence qui se greffe sur le radical sera monosyllabique ou dissyllabique, l'accent tombera sur le radical verbal ou sur la désinence ; la plupart des paradigmes de l'ancien français hérités du subjonctif présent latin sont donc à alternance de radical, l'opposition se faisant pour les mêmes personnes que dans la conjugaison du présent.

Les formes héritées des subjonctifs latins en –e–

Les formes héréditaires des subjonctifs latins en –e– connaissent pour la plupart une alternance de radical, du fait de la place variable de l'accent :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. clámem claim
2e pers. clámes clains
3e pers. clámet claint
Pluriel 1re pers. *clamúmus clamons
2e pers. clamétis clamez
3e pers. cláment claiment

Dans le passage du latin au français, la voyelle thématique –e– s'est, tout à fait normalement, amuïe en position finale, pouvant conduire à l'altération de la finale, vocalique ou consonantique, du radical. On le voit, le processus est totalement identique à celui qui conduit à la formation du présent.

La plupart des formes héritées du subjonctif présent latin sont par ailleurs homonymes des formes héritées de l'indicatif présent latin (identité de formes à la 1re personne du singulier et à toutes les personnes du pluriel).

  Présent Subjonctif
Singulier 1re pers. claim claim
2e pers. claimes clains
3e pers. claime claint
Pluriel 1re pers. clamons clamons
2e pers. clamez clamez
3e pers. claiment claiment

Cette homonymie ne semble toutefois pas perçue comme dérangeante à cette époque, les deux paradigmes coexistant sans que l'analogie intervienne pour les différencier.

Les formes héritées des subjonctifs latins en –a–

De même que les formes héréditaires des subjonctifs latins en –e–, les formes héréditaires des subjonctifs latins en –a– pourront connaître une alternance de radical ou conserver le même radical dans toute leur conjugaison :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. véniam viegne
2e pers. vénias viegnes
3e pers. véniat viegne
Pluriel 1re pers. veniámus vegniens
2e pers. veniátis vegniez
3e pers. véniant viegnent
 
  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. véndam vende
2e pers. véndas vendes
3e pers. véndat vende
Pluriel 1re pers. *vendúmus vendons
2e pers. vendátis vendez
3e pers. véndant vendent

L'homonymie avec les formes du présent est moindre ici, puisqu'elle est inexistante pour les verbes à alternance de radical et qu'elle ne touche que les personnes du pluriel pour les quelques verbes sans alternance :

  Présent Subjonctif
Singulier 1re pers. viens viegne
2e pers. viens viegnes
3e pers. vient viegne
Pluriel 1re pers. venons vegniens
2e pers. venez vegniez
3e pers. viennent viegnent
 
  Présent Subjonctif
Singulier 1re pers. vent vende
2e pers. venz vendes
3e pers. vent vende
Pluriel 1re pers. vendons vendons
2e pers. vendez vendez
3e pers. vendent vendent

Le verbes être et avoir
Le verbe être adoptera au subjonctif des formes partiellement héréditaires, le radical qui s'impose à toutes les personnes, dès l'ancien français, étant celui des formes fortes ; il en ira de même pour le subjonctif du verbe avoir :

  Étymon AF
Singulier 1re pers. síam seie > soie
2e pers. sías soies
3e pers. síat soit
Pluriel 1re pers. siámus soiiens / soions
2e pers. siátis soiiez / soiez
3e pers. síant soient
 
  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. habeam aie
2e pers. habeas aies
3e pers. habeat ait
Pluriel 1re pers. habeámus aiiens / aions
2e pers. habeátis aiiez / aiez
3e pers. habeant aient

Pour les deux verbes, la finale –iiens de la 1re personne est phonétique, mais connaîtra très tôt la concurrence de la finale analogique –ons.

Premiers signes évolutifs

Une première évolution va faire s'aligner très rapidement les formes héritées des subjonctifs latins en –e– sur les formes héritées des subjonctifs latins en –a. Au plan des désinences, les formes héritées des subjonctifs latins en –e– vont alors hériter des terminaisons en –e que connaissent les formes françaises héritées des subjonctifs latins en –a. Toutes ces formes analogiques vont apparaître dès le XIIe siècle.

4.   L'imparfait

En latin classique, l'imparfait se construisait de la manière suivante : radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + infixe aspectuel –ba– + désinence personnelle. L'imparfait français est hérité de l'imparfait latin, à ceci près que la voyelle thématique devient –e– pour tous les verbes. Par ailleurs, dans le paradigme de l'imparfait, du fait de la présence d'un infixe –ba–, l'accent ne tombe jamais sur le radical (il touche soit la voyelle thématique, soit les désinences), de sorte qu'il en résultera en français une conjugaison d'emblée cohérente :

  LV XIIe s.
Singulier 1re pers. *cantéa chanteie
2e pers. *cantéas chanteies
3e pers. *cantéat chanteit
Pluriel 1re pers. *cantéamus chantïens
chantiiens
chantïons
2e pers. *cantéatis chantïez
    chantiiez
3e pers. *cantéant chanteient

Au XIIe siècle, le verbe estre conserve un imparfait héréditaire, concurrencé toutefois (du fait de son homonymie avec les formes héréditaires du futur) par un imparfait analogique formé sur l'infinitif :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. éram ere/iere esteie
2e pers. éras eres/ieres esteies
3e pers. érat ere/iere
ert/iert
esteit
Pluriel 1re pers. erámus erïens/erïons estïens/estïons
2e pers. erátis eriez estïez
3e pers. érant erent/ierent esteient

Les deux paradigmes, héréditaire et analogique, coexistent.

5.   Les futurs

Les langues romanes optent pour des formes du futur propres ; le français ne fait pas exception, comme l'ont déjà attesté certaines formes présentes dans les Serments de Strasbourg. À noter toutefois que les formes du futur roman, qui étaient à l'origine périphrastiques (infinitif suivi d'une forme d'avoir au présent ou à l'imparfait), ont constitué des groupes accentuels uniques qui ont évolué comme des mots simples, contribuant ainsi, vraisemblablement dès le latin vulgaire, à reformer des formes du futur synthétiques, au futur simple comme au futur du passé :

  Étymon LV XIIe s.
Singulier 1re pers. amare hábeo *amaráyo amerai
2e pers. amare hábes *amarás ameras
3e pers. amare hábet *amarát amera
Pluriel 1re pers. amare habémus *amarúmus amerons
2e pers. amare habétis *amarétis amereiz
ameroiz
3e pers. amare hábent *amaráunt ameront
 
Étymon LV XIIe s.
Singulier 1re pers. amare habébam *amaréam amereie
2e pers. amare habébas *amaréas amereies
3e pers. amare habébat *amaréat amereit
Pluriel 1re pers. amare habebámus *amareámus ameriiens
2e pers. amare habebátis *amareátis ameriiez
3e pers. amare habébant *amareánt amereient

Seul résistant, le verbe estre conserve au XIIe siècle un futur héréditaire, concurrencé (du fait de son homonymie avec les formes héréditaires de l'imparfait — cf. § 5.2.6.4) par un futur analogique formé sur son infinitif :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. éro er/ier serai
2e pers. éris ers/iers seras
3e pers. érit ert/iert sera
Pluriel 1re pers. erímus ermes/iermes serons
2e pers. erítis (eriez) sereiz
seroiz
3e pers. érunt erent/ierent seront

Comme dans le cas de l'imparfait, les deux paradigmes coexistent au XIIe siècle.

6.   Le passé

Le passé français (« passé simple » dans la nomenclature traditionnelle) est hérité du parfait latin, un tiroir latin à la morphologie particulièrement complexe puisqu'il recourait à un radical spécifique, celui du perfectum, et à des modes de formation différents d'une conjugaison à l'autre (voire à l'intérieur d'une même conjugaison), seules les désinences étant communes à tous les paradigmes :

  Latin
Singulier 1re pers. cantáu–i
2e pers. cantau–ísti
3e pers. cantáu–it
Pluriel 1re pers. cantau-ímus4
2e pers. cantau–ístis
3e pers. cantáu-erunt

Ici comme dans les autres paradigmes, selon que la désinence est monosyllabique ou dissyllabique, l'accent tombe sur la désinence ou sur l'élément qui précède celle-ci, c'est-à-dire soit le radical, soit l'infixe aspectuel propre au perfectum.

De cette grande variété latine, il résultera essentiellement deux types de passés en français :

  1. des passés faibles, issus des parfaits faibles latins, c'est-à-dire des parfaits latins dont le radical était atone à toutes les personnes, l'accent tombant soit sur la voyelle thématique, soit sur la désinence personnelle ;
  2. des passés forts, issus des parfaits forts latins, c'est-à-dire des parfaits latins dont le radical était tonique à la 1re personne du singulier et aux 3es personnes du singulier et du pluriel, mais atone à la 1re personne du pluriel et aux 2es personnes du singulier et du pluriel.

La situation est ici d'une rare complexité ; on se limitera donc à l'examen de quelques cas prototypiques.

6.1.   Les passés faibles

Les passés faibles français se construiront diversement selon le timbre de la voyelle thématique latine.

Les formes faibles héritées des parfaits latins en –a–

Les formes faibles en –a– héritées du latin sont les suivantes :

  Étymon LV XIIe s.
Singulier 1re pers. cantáui *cantái chantai
2e pers. cantauísti *cantásti chantas
3e pers. cantáuit *cantát chanta
Pluriel 1re pers. cantauímus *cantámus chantames
2e pers. cantauístis cantástis chantastes
3e pers. cantáuerunt chantárunt chanterent

Le [a] s'est conservé en position libre (c'est-à-dire aux 1res personnes) par analogie aux formes où il était entravé (c'est-à-dire aux 2es personnes), pour conserver une cohérence au paradigme. À la 3e personne du pluriel toutefois, précédé d'une palatale, le [a] a pu subir la loi de Bartsch ; c'est le résultat de cette évolution conditionnée qui s'est étendu à tous les verbes de ce groupe.

Les formes faibles héritées des parfaits latins en –u–

Les passés faibles en –u– du français sont hérités de parfaits forts latins, refaits sous l'influence du parfait fui (< esse) :

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. fúi fui
2e pers. *fústi fus
3e pers. *fút fu/fut
Pluriel 1re pers. *fúmus fumes
2e pers. *fústis fustes
3e pers. *fúrunt furent
 
  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. *valúi valui
2e pers. *valústi valus
3e pers. *valút valu/valut
Pluriel 1re pers. *valúmus valumes
2e pers. *valústis valustes
3e pers. valúrunt valurent

Les formes faibles héritées des parfaits latins en –i–

Pour les passés faibles en –i–, la communauté de timbre de la voyelle thématique et des désinences conduira, dans un premier temps, c'est-à-dire du latin classique au latin vulgaire, à une réduction –iui– > –í– des formes du latin classique :

  LC LV XIIe s.
Singulier 1re pers. dormíui *dormí dormi
2e pers. dormiuísti *dormísti dormis
3e pers. dormíuit *dormít dormi
Pluriel 1re pers. dormiuímus *dormímus dormimes
2e pers. dormiuístis *dormístis dormistes
3e pers. dormiuérunt *dormírunt dormirent

Les formes faibles héritées des parfaits latins à redoublement
Enfin, les parfaits latins à redoublement fournissent au français le paradigme des passés faibles suivants :

  LC LV GR XIIe s.
Sing. 1re pers. véndidi *vendédi *vendéi vendi
2e pers. vendidísti *vendedísti *vendísti vendis
3e pers. véndidit *vendédit *vendét vendié
Pluriel 1re pers. vendídimus *vendedímus *vendímus vendimes
2e pers. vendidístis *vendedístis *vendístis vendistes
3e pers. vendíderunt *vendéderunt *vendérunt vendierent

6.2.   Les passés forts

Beaucoup de verbes du français du XIIe siècle connaissent un passé fort ; le radical de la 1re personne du singulier et des 3es personnes du singulier et du pluriel s'y oppose au radical de la 1re personne du singulier et des 2es personnes du singulier et du pluriel :

Les formes fortes en –i–

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. véni vin
2e pers. venísti venis
3e pers. vénit vint
Pluriel 1re pers. *venímus venimes
2e pers. venístis venistes
3e pers. vénerunt vindrent

Les formes fortes en –si– (formes aussi dites sigmatiques)

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. *prési pris
2e pers. *presísti presis
3e pers. *présit prist
Pluriel 1re pers. *presímus presimes
2e pers. *presístis presistes
3e pers. *préserunt prisdrent

Les formes fortes en –ui–

  Étymon AF
Singulier 1re pers. débui dui
2e pers. debuísti deüs
3e pers. débuit dut
Pluriel 1re pers. *debuímus deumes
2e pers. debuísti deustes
3e pers. débuerunt durent

7.   Le subjonctif imparfait

Le subjonctif imparfait du français peut s'étudier dans la lignée du passé, ses paradigmes ayant été reconstruits sur le modèle de ceux qui viennent d'être vus pour le passé.

C'est le subjonctif plus-que-parfait latin, c'est-à-dire la forme du subjonctif latin la plus spécifique phonétiquement, qui va fournir ses formes au subjonctif imparfait français.

Le subjonctif imparfait du français est extensif dans ses emplois, puisqu'il hérite les emplois des subjonctifs plus-que-parfait (subjonctif latin dont il est issu) et les emplois des subjonctifs parfait et imparfait latins (subjonctifs latins qui n'aboutissent pas en français). Cela en fait une forme d'une grande fréquence durant toute la période de l'ancien français.

Les subjonctifs imparfaits français se formeront à l'image des passés : radical du perfectum + voyelle thématique a-i-u + désinences spécifiques. Une différence substantielle toutefois : il n'existe que des subjonctifs imparfaits de type faible (comme à l'imparfait, du fait que les désinences se greffent ici sur un infixe, l'accent ne remonte jamais sur le radical du verbe)  :

Les subjonctifs en –i–

  Étymon LV XIIe s.
Singulier 1re pers. dormiuíssem *dormíssem dormisse
2e pers. dormiuísses *dormísses dormisses
3e pers. dormiuísset *dormísset dormist
Pluriel 1re pers. dormiuissémus *dormissúmus
*dormissémus
dormissons
dormissiens
2e pers. dormiauissétis *dormissétis dormisseiz
dormissoiz
dormissez
3e pers. dormiuíssent *dormíssent dormissent

Les subjonctifs en –a–

  Étymon LV XIIe s.
Singulier 1re pers. cantauíssem *cantássem chantasse
2e pers. cantauísses *cantásses chantasses
3e pers. cantauísset *cantásset chantast
Pluriel 1re pers. cantauissémus *cantassúmus
*cantassémus
chantissons
chantissiens
2e pers. cantauissétis *cantassétis chantisseiz
chantissoiz
chantissez
3e pers. cantauíssent *cantássent chantassent

Les subjonctifs en –u–

  Étymon XIIe s.
Singulier 1re pers. valuíssem valusse
2e pers. valuísses valusses
3e pers. valuísset valust
Pluriel 1re pers. valuissúmus
valuissémus
valussons
valussiens
2e pers. valuissétis valusseiz
valussoiz
valussez
3e pers. valuíssent valussent

Le vocalisme –i– des 1re et 2e personnes du pluriel des subjonctifs imparfaits en –a– est difficile à expliquer. On suppose une analogie au type dormissons-dormissez. Le vocalisme –a– ne s'imposera à l'ensemble du paradigme qu'à la fin du XVIe siècle, sous l'influence des formes des autres personnes.

Pour le reste, on peut observer à partir de l'ensemble des formes de ce subjonctif que l'analogie a joué dès le XIIe siècle. Les désinences des 1re et 2e personnes du singulier ne résultent en effet pas de l'évolution phonétique, qui aurait dû donner chantas-dormis-valus pour ces deux personnes. Les formes attestées dès l'ancien français révèlent le souci de maintenir un paradigme unitaire, en même temps que celui de dissocier formellement la 1re et la 2e personne. La marque spécifique –s– s'effacera de la prononciation de la 3e personne au XIIe siècle, mais se maintiendra dans les graphies, rétrogrades, là aussi pour maintenir une cohérence, graphique, dans le paradigme.

Les différentes désinences attestées à cette époque pour les 1re et 2e personnes du pluriel sont à la fois phonétiques et analogiques :

8.   L'infinitif

Le dénominateur commun des infinitifs latins était la désinence –re, greffée sur une voyelle thématique a-e-i, l'un et l'autre attachés au radical de l'infectum. Les exceptions étaient peu nombreuses (esse, posse, velle), elles ont été écartées dès le latin vulgaire (cf. § 5.2.2.1) :

Exemples
esse → *essere
posse → *potere
velle → *volere

Du latin au français, la cohérence du système va être perturbée selon que l'accent tombera sur la voyelle thématique (verbes en –áre, –ire ou –ére) ou sur le radical (verbes en –ere).

Les formes faibles évolueront comme suit :


Étymon
XIIe s.  
clamáre clamer –er
laxáre laissier –ier
dormíre dormir –ir
debére devoir –oir

Quant aux formes fortes, issues des infinitifs proparoxytons latins en –ere, elles se caractériseront par une finale –re (avec voyelle d'appui) parfois précédée d'un –d– épenthétique :

Étymon XIIe s.  
prehéndere prenre/prendre –re
submonere somondre –re
quærere querre –re

S'agissant de formes nominales du verbe, elles se déclineront à cette époque, en suivant le type mur.

9.   Les formes en –ant

Le latin classique différenciait :

  1. un gérondif (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ndum) déclinable à l'accusatif, au génitif, au datif et à l'ablatif,
  2. un adjectif verbal (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ndus / –nda/ –ndum), déclinable à tous les cas sur le modèle des adjectifs de la 1re classe,
  3. et, enfin, un adjectif-participe présent (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ns) déclinable à tous les cas sur le modèle des adjectifs de la 2e classe.

Le latin vulgaire a simplifié le système en différents points :

  1. la voyelle thématique –a– s'étend à tous les verbes ;
  2. le gérondif ne subsiste plus qu'à l'ablatif ;
  3. l'adjectif verbal et le participe présent ne se déclinent plus qu'au nominatif et à l'accusatif ;
  4. la désinence du nominatif singulier –ans est refaite en –antis et celle du nominatif pluriel –antes est refaite en –anti au masculin.

Au XIIe siècle, le gérondif latin aboutit à un seul type de forme, à finale –ant pour tous les verbes, indéclinable.

Étymon XIIe s.
*–ando > –ant –ø

L'adjectif verbal se confond à cette époque formellement avec la forme héritée du participe présent latin, un paradigme qui continue de se décliner, en connaissant les mêmes réfections désinentielles que les adjectifs de la 2e classe :

  Étymon XIIe s.
Masculin Singulier CS *–antis > –anz
CR –antem > –ant
Pluriel CS *–anti > –ant
CR –antes > –anz
Féminin Singulier CS *–antis > –anz
CR –antem > –ant
Pluriel CS –antes > –anz/–ant
CR –antes > –anz

Toutes les formes connaissent à l'époque une variante graphique en <ent> — les deux digrammes <an> et <en> rendant le même phonème.

10.   Le participe

Le participe (« participe passé » dans la nomenclature traditionnelle) s'est construit à l'aide du suffixe latin –tum ousum. Du latin au français, selon que le suffixe –tum ousum se greffera sur une voyelle thématique ou directement sur un radical consonantique, se construiront des participes faibles, accentués sur la voyelle thématique, et des participes forts, accentués sur le radical.

Le latin connaissait quatre types de formes faibles : en –atum, en –etum, en –itum et en –utum.

Le premier type va se maintenir en français, le second va disparaître (quelques avatars ne dépasseront pas l'ancien français), les deux derniers vont gagner du terrain, et plus particulièrement le type –utum :

Étymon   LV XIIe s.
amátum = amátum
manducátum
amé
mangié
–é/–ié
delétum + *cadétum cheoit –oit
dormítum dormítum dormi –i
secútum *vidútum
*sapútum
*bibútum
veü
seü
beü
–u

Le latin connaissait des formes fortes en –tum et en –sum ; l'une et l'autre se maintiendront en ancien français, débouchant sur des participes en –t ou en –s :

Étymon XIIe s.
fáctum fet –t
clausum clos –s

S'agissant de formes adjectivales du verbe, les participes de l'ancien français se déclineront comme les adjectifs de la 1re classe.

1     Une autre explication est de considérer qu'une voyelle d'appui s'introduite ailleurs que dans les formes en –ant pour préserver la marque flexionnelle ; dans ce cas, le processus analogique mis en œuvre serait proche de celui que l'on a à la 1re personne du singulier.
2     Radical qui sert à former le présent, l'imparfait…
3     Avomes, par analogie au verbe estre, est exceptionnel.
4     Le [i] est bref, mais est accentué par analogie à la 2e personne.