LA MORPHOLOGIE VERBALE AU XIVe SIÈCLE

La morphologie verbale, moindrement touchée que la morphologie nominale par l'évolution phonétique, amorce au XIVe siècle la lente évolution qui la conduira au système moderne.

1.   L'évolution des désinences

Les derniers subjonctifs issus des subjonctifs latin en –e– sortent de l'usage au XIVe siècle : tous les subjonctifs sont désormais marqués de la désinence en –e issue des subjonctifs latins en –a– :

  AF XIVe s.
Singulier 1re pers. chant chante
2e pers. chanz chantes
3e pers. chant chante
Pluriel 1re pers. chantons chantons
2e pers. chantez chantez
3e pers. chantent chantent

Cette évolution a pour conséquence que les paradigmes du présent et du subjonctif de nombreux verbes seront indifférenciés au moins pour cinq formes sur six1 :

  Présent Subjonctif
Singulier 1re pers. chant chante
2e pers. chantes chantes
3e pers. chante chante
Pluriel 1re pers. chantons chantons
2e pers. chantez chantez
3e pers. chantent chantent

une situation d'homonymie à laquelle remédiera le XVe siècle.

La poésie montre parfois que l'infixe –e– des formes de l'imparfait (hérité de l'infixe latin –ba–) ne se prononce plus, même s'il se maintient dans les graphies :

Exemples
En paix vivoient communement, / Et s'entramoyent loyalment, / Et s'aidoient quant estoit mestier.
(Renart le contrefait, v.3409)
Blamoye d'aultrui œuvres et voyes, / Looye, auctorisoye les moyes.
(Renart le contrefait, v.34377)

C'est au XIVe siècle que vont se fixer les désinences du passé, fort disparates jusqu'alors du fait de la disparité même des parfaits latins dont elles tirent leur origine :

Les consonnes épenthétiques de certaines formes de la 3e personne du pluriel sont toutefois maintenues à cette époque :

  AF XIVe s.
Singulier 1re pers. vin vins
2e pers. venis vins
3e pers. vint vint
Pluriel 1re pers. venimes venismes/ vinsmes
2e pers. venistes venistes / vinstes
3e pers. vindrent vindrent

2.   La réduction des radicaux

L'imparfait héréditaire du verbe estre, de même que son futur héréditaire, sont éliminés au profit des formes refaites sur le radical de l'infinitif :

Imparfait

  AF XIVe s.
Singulier 1re pers. ere/iere esteie estoie
2e pers. eres/ieres esteies estoies
3e pers. ere/iere
ert/iert
esteit estoit
Pluriel 1re pers. erïens/erïons estïens/estïons estions
2e pers. erïez estïez estiez
3e pers. erent/ierent esteient estoient

Futur

  AF XIVe s.
Singulier 1re pers. er/ier serai serai
2e pers. ers/iers seras seras
3e pers. ert/iert sera sera
Pluriel 1re pers. ermes/iermes serons serons
2e pers. (erïez) sereiz serez
seroiz  
3e pers. erent/ierent seront seront

Si les faits d'homophonie des deux paradigmes ont certainement joué ici, l'élimination des formes héréditaires participe surtout d'un processus analogique plus généralisé, qui se met en place au XIVe siècle même s'il n'aboutira qu'au XVIIIe : de nombreux verbes tendent à forcer la cohérence du système en ne retenant qu'un seul radical pour la conjugaison ; sont concernées ici les formes du présent, du subjonctif et du passé, c'est-à-dire les paradigmes qui opposent des formes faibles et des formes fortes (cf. au paragraphe précédent l'exemple du passé du verbe venir).

La réduction des alternances, consonantiques, vocaliques ou syllabiques, se fait essentiellement à la faveur du radical des formes faibles, majoritaires dans l'ensemble de la conjugaison, servant notamment à la construction de l'infinitif, qui deviendra forme de référence pour toute la conjugaison. L'extension du radical des formes fortes sera exceptionnel — elle touche essentiellement les verbes aimer (qui aurait dû donner amer) et pleurer (qui aurait dû donner plourer).
Dans certains cas, deux paradigmes vont évoluer distinctement à partir de chacun des deux radicaux, développant des sens distincts : plier s'opposera à ployer, tous deux issus de plicare, déjeuner à dîner, l'un et l'autre issus de disjejunare, etc.

1     Pour toutes les formes dans le cas des verbes qui ont un –e d'appui à la 1re personne du singulier.
2    Activé uniquement en situation de liaison.
3     Activé uniquement en situation de liaison.