LA MORPHOLOGIE VERBALE AU XVe SIÈCLE

L'évolution de la morphologie verbale, amorcée au XIVe siècle se poursuit pendant toute la période du moyen français, voire au-delà. L'analogie est essentiellement en cause, qui touche les désinences aussi bien que les radicaux, mais elle n'est pas le seul moteur de l'évolution : un nouveau paradigme voit le jour.

1.   Les désinences

Nous traiterons distinctement la désinence ø et les autres désinences.

1.1.   L'abandon progressif de la désinence ø

La 1re personne du présent (et d'autres tiroirs) se caractérise depuis l'ancien français par une absence de désinence, légitime si on se place au plan de la phonétique historique, sauf pour certains verbes terminés par un groupe consonantique dont l'articulation nécessite une voyelle d'appui.

Au XIIIe siècle, cette voyelle d'appui commence à s'étendre à tous les verbes à infinitif en –er. La finale –e devient au XVe siècle la désinence de la 1re personne du singulier pour ces verbes, même s'il subsiste des formes sans –e jusqu'au XVIIe siècle :

Exemple
Picquet mon amy je croy que vous partirez demain plus matin que ne seray levé, a dieu vous command.
(Jacques de Mailles, Le bon chevalier sans paour et sans reproche, f. 10v)

Pour les autres verbes, la désinence prendra la forme d'un –s, qui résulte de l'influence des verbes dits à radical sigmatique (c'est-à-dire dont le radical est terminé par –s, primaire ou secondaire) :

Exemples
*násco > nais
fácio > fais

Durant tout le moyen français, les formes sans désinence (héréditaires) et les formes en –s (analogiques) coexisteront :

Exemple
crédo > croy → crois

de même qu'à rebours, des formes analogiques sans –s, apparues très tôt, continuent de concurrencer des formes héréditaires avec –s :

Exemples
fácio > fais → fay
[…] je ne fis oncques pour homme ce que je fay pour vous […]
(Les .xv. joies de mariage, 5e joie, l. 451-452)
Et si ne me repuis tenir / Que ne m'en plaigne, et di por quoi […]
(Chrétien de Troyes, D'Amors qui m'a tolu a moi, v. 5-6)

L'absence de désinence ne caractérise plus au XVe siècle que les formes de 2e personne du singulier du présent dans leurs emplois injonctifs, appelés indûment impératifs (cf. § 5.2.6.2) :

Exemple
Pren ancre tost, plume, pappier, / Ce que nomme escriptz vistement, / Puis fay le partout coppïer.
(Testament Villon, v. 789-791)

1.2.   L'évolution des autres désinences

Le XVe siècle résout, partiellement, les problèmes d'homonymies entre les formes du présent et celle du subjonctif en généralisant la désinence –iez, phonétique en environnement palatal, pour la 2e personne du pluriel du subjonctif (vs –ez au présent) et en créant une finale –ions, issue du croisement de –ons et de –iens, pour la 1re personne du pluriel du subjonctif (vs –ons au présent).

Au passé, les consonnes épenthétiques de la 3e personne du pluriel des formes fortes s'effacent progressivement.

Mais c'est surtout l'imparfait qui connaît l'évolution la plus remarquable. Le –e– de ses désinences, étymologique (lié à l'infixe latin –ba–), effacé très tôt de la prononciation comme de la graphie à la 3e personne du singulier, déstabilisé au XIVe siècle dans sa prononciation pour toutes les autres personnes où il subsiste, tend à s'effacer au XVe siècle et de la prononciation et de la graphie, les formes avec <e> et sans <e> coexistant toutefois à l'écrit :

  AF MF
Singulier 1re pers. chantoie chantoie
chantois
2e pers. chantoies chantoies
chantois
3e pers. chantoit chantoit
Pluriel 1re pers. chantiens  
  chantions chantions
2e pers. chantez chantiez
  chantiez  
3e pers. chantoient chantoient
chantoint

Les formes du futur du passé sont semblablement touchées.

2.   Le nivellement analogique

Le nivellement analogique visant à la suppression des alternances de radical pour les verbes, enclenché au siècle précédent, est au XVe siècle dans sa phase d'aboutissement ; ne résistent que les alternances qui touchent des verbes d'un emploi fréquent :

Exemples
je puis – tu peux – nous pouvons
je vais – nous allons – nous irons

La même force nivelante conduira à éliminer les hésitations paradigmatiques et, notamment, à ne plus retenir qu'une forme de l'infinitif pour chaque verbe : finir évince finer, courir évince coure (qui ne subsiste que dans l'expression chasse à courre).

3.   Un nouveau paradigme

C'est enfin au XVe siècle que se développe un futur périphrastique combinant l'infinitif au présent du verbe aller, et concurremment une périphrase en vouloir + infinitif de même valeur — seule la première passera le cap du moyen français.

Une hypothèse parfois avancée pour expliquer cette apparition est qu'il s'agissait alors d'éviter des collisions homonymiques :

Exemples
vendrai < venir ≈ vendrai < vendre
clorai < clore ≈ clorai < clouer

Mais l'homonyme des formes verbales ne représentait pas forcément un handicap. Le fait est toutefois que les formes du futur sont depuis l'ancien français très instables, la langue hésitant depuis lors, et pour quelques siècles encore, entre les finales –erai et –rai ou –irai et –rai, qui apparaissent comme interchangeables pour un même verbe :

Exemples
mettray >< metteray
donneray >< donray

La création de formes périphrastiques permet sans doute d'obvier aux hésitations rencontrées dans la formation des formes synthétiques.
Mais en créant un futur périphrastique, voué à un grand succès, le français du XVe siècle ne fait peut-être simplement que reproduire un mécanisme universel de création du futur, le futur synthétique du français remontant déjà à une périphrase latine et la plupart des langues recourant à une périphrase pour exprimer leur futur (langues germaniques, arabe dialectal).