LA MORPHOLOGIE VERBALE DU GALLO-ROMAN

L'évolution phonétique va en latin vulgaire profondément bouleverser la morphologie verbale, où la force analogique, restructurante, va contrecarrer l'évolution naturelle et devenir prépondérante. Le gallo-roman restant très peu documenté, c'est surtout notre connaissance de la phonétique diachronique et la démarche inductive qui vont nous permettre de combler les lacunes qu'un corpus trop réduit laisse dans notre connaissance de cet état de langue.

1.   Les réfections analogiques

L'analogie se marquera en gallo-roman dans différents secteurs du système verbal, au niveau aussi bien des voyelles thématiques, des désinences et des radicaux.

1.1.   La réduction des voyelles thématiques

Une tendance s'installe à adopter une voyelle thématique unique pour l'ensemble des formes relevant d'un même tiroir ; elle touche par exemple le tiroir de l'imparfait, qui se construit uniment en gallo-roman sur la voyelle thématique –e– :

  LC (LV) GR
Singulier 1re pers. cantabam (*canteba) *cantea
2e pers. cantabas (*cantebas) *canteas
3e pers. cantabat (*cantebat) *canteat
Pluriel 1re pers. cantabamus (*cantebamus) *canteamus
2e pers. cantabatis (*cantebatis) *canteatis
3e pers. cantabant (*cantebant) *canteant

Ailleurs, c'est surtout la voyelle thématique –a– qui tendra à se généraliser (cf. l'exemple des formes adjectivales en –ans).

1.2.   L'extension des désinences du présent

D'autre part, les finales désinentielles du présent, forme verbale la plus usitée, seront étendues à la plupart des formes finies, après avoir été partiellement refaites :

  LC GR
Singulier 1re pers. –o –(o)
2e pers. –s –s
3e pers. –t –t
Pluriel 1re pers. –a/e/i–mus *–umus
2e pers. –a/e/i–tis –atis
3e pers. –a/e/u–nt –ant

La voyelle thématique –a– se généralise à la 2e et à la 3e personne du pluriel, alors que la 1re personne du pluriel adopte une voyelle thématique –u– dont l'origine n'a toujours pas été expliquée de manière satisfaisante1.

1.3. L'alignement des participes sur les parfaits

Le gallo-roman va également refaire de nombreux participes2 forts (accentués sur le radical) en les alignant sur les participes faibles (accentués sur la voyelle thématique), un mécanisme que permet clairement de mettre en évidence la quatrième proportionnelle :

audire sentire
auditum *sentitum

Des quatre types de formes faibles du participe que connaissait le latin, –atum, en –etum, en –itum et en –utum, les deux derniers vont gagner du terrain en gallo-roman, et plus particulièrement le type –utum. Cette extension des participes passés en –utum en gallo-roman s'explique essentiellement par l'« effet de couple ». Le latin classiqueconnaît en effet de nombreux parfaits en –ui mais en revanche très peu de participes passés en –utum ; le gallo-roman va se doter d'une série de participes passés en –utum répondant aux parfaits en –ui, ce qui expliquera ultérieurement le nombre important de participes passés en –u en français :

sequi habui | debui
secutum *habutum *debutum

2. L'harmonisation des désinences

La force de l'analogie se marque également en gallo-roman dans le traitement similaire que reçoivent les désinences au sein des paradigmes verbaux dans lesquels la désinence se greffe sur un infixe. Le radical de ces formes n'est jamais accentué, l'accent tombant tantôt sur la désinence, tantôt sur l'infixe. Cette particularité aurait dû déboucher sur des traitements distincts des finales des formes concernées, mais le gallo-roman ne traitera pas de manière dissociée l'ensemble constitué par l'infixe et la désinence, et tendra à harmoniser toutes les finales verbales d'un même tiroir :
au passé :

  LC GR
Singulier 1re pers. cantáui *cantái
2e pers. cantauísti *cantásti
3e pers. cantáuit *cantát
Pluriel 1re pers. cantáuimus *cantámus
2e pers. cantauístis *cantástis
3e pers. cantáuerunt *cantárunt

au subjonctif imparfait (issu du subjonctif plus-que-parfait du latin classique) :

  LC GR
Singulier 1re pers. cantauíssem *cantássem
2e pers. cantauísses *cantásses
3e pers. cantauísset *cantásset
Pluriel 1re pers. cantauissémus *cantassúmus
*cantassémus
2e pers. cantauissétis *cantassétis
3e pers. cantauíssent *cantássent

Lorsque la désinence se greffe directement sur le radical, comme c'est le cas au présent, le gallo-roman conservera l'alternance entre formes faibles et formes fortes au sein des paradigmes, en dépit de la disparité que cela entraîne. Il en résultera une conjugaison d'une très grande complexité en ancien français.

1     L'explication généralement admise est l'analogie à sumus, analogie incertaine : même si la forme sons, descendant légitime de sumus a existé, elle a tôt été refaite en sommes.
2     Nous appelons ainsi les formes issues des participes parfaits latins.