LA MORPHOLOGIE VERBALE DU LATIN VULGAIRE

Dès le latin vulgaire, la force analogique va apporter diverses modifications au système verbal complexe mais cohérent du latin classique. L'évolution phonétique va en effet opacifier la cohérence du système verbal latin, et la force analogique va intervenir soit pour forcer la cohérence, soit pour effacer des distinctions que l'érosion phonétique a atténuées.
Le manque de matériau linguistique nous empêche de donner une description détaillée de la conjugaison en latin vulgaire, mais la phonétique historique va dans bien des cas combler les vides laissés dans le système par un corpus rudimentaire, et nous permettre de nous faire une idée de ce que la conjugaison devait être en latin vulgaire, à défaut de nous donner une idée de ce qu'elle était réellement.

1.   Les infinitifs

Le dénominateur commun des infinitifs latins était la désinence –re, greffée sur une voyelle thématique a-e-i, l'un et l'autre attachés au radical de l'infectum. Les exceptions étaient peu nombreuses (esse, posse, velle), le latin vulgaire les écarte en dotant les infinitifs concernés d'un infinitif analogique en –re :

Exemples
esse → *essere
posse → *potere
velle → *volere

2.   Les formes adjectivales du verbe

Le latin classique différenciait :

  1. un gérondif (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ndum), déclinable à l'accusatif, au génitif, au datif et à l'ablatif, d'une part ;
  2. un adjectif verbal (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ndus / –nda/ –ndum), déclinable à tous les cas sur le modèle des adjectifs de la 1re classe, d'autre part ;
  3. et, enfin, un adjectif-participe présent (radical de l'infectum + voyelle thématique a-e-ie + désinences –ns), déclinable à tous les cas sur le modèle des adjectifs de la 2e classe.

Le latin vulgaire simplifie le système en différents points :

  1. la voyelle thématique –a– s'étend à tous les verbes ;
  2. le gérondif ne subsiste plus qu'à l'ablatif ;
  3. l'adjectif verbal et le participe présent ne se déclinent plus qu'au nominatif et à l'accusatif (réduction qui touche l'ensemble du système nominal) ;
  4. la désinence du nominatif singulier –ans est refaite en –antis et celle du nominatif pluriel –antes est refaite en –anti au masculin).

3.   Les formes finies du verbe

L'évolution phonétique va contribuer à déstructurer les paradigmes latins de la conjugaison, qui en sera plus nettement affectée encore que la morphologie nominale. En cause essentiellement dans cette désorganisation, la place variable de l'accent tonique : selon que la combinaison voyelle thématique + désinence qui se greffe sur le radical du verbe est monosyllabique ou dissyllabique, l'accent tombe en effet ou sur le radical verbal ou sur la désinence :

  LC
Singulier 1re pers. cánt–o
2e pers. cánta–s
3e pers. cánta–t
Pluriel 1re pers. cant–ámus
2e pers. cant–átis
3e pers. cánt–ant

On parle de forme faible lorsque l'accent tombe sur la désinence ; de forme forte lorsqu'il tombe sur le radical.

Dans de nombreux cas, les formes fortes ne vont pas évoluer de la même manière que les formes faibles (du fait de la place différente de l'accent et de l'évolution divergente des voyelles toniques et atones), ce qui va entraîner une disparité des radicaux dans la conjugaison dès le latin vulgaire et plus tard en français (alors que le radical était stable dans la conjugaison en latin classique).

La langue va toutefois chercher à recréer des systèmes cohérents de conjugaison. Les flexions les plus fréquentes vont être prises comme modèles dont les mots à flexion isolée ou irrégulière vont tendre à se rapprocher. L'évolution analogique va contrecarrer l'évolution phonétique et devenir prépondérante, comme nous aurons l'occasion de le voir au fil des siècles.

4.   Les périphrases verbales

Dès le latin vulgaire, le système verbal est aussi considérablement modifié par la création de formes verbales composées, telles LV *habeo amatum au lieu de LC amaui, l'expression de l'accompli se substituant à celle du passé.

À la voix passive, le latin classique utilisait tantôt des formes aux désinences spécifiques, tantôt des périphrases verbales composées de esse + participe parfait. Le latin vulgaire généralise ces dernières (LC amatur → LV est amatus1, avec comme conséquence de faire sortir l'expression de la voix du système proprement verbal (ce qui nous conduira dans le cadre de ce cours à examiner la voix au chapitre de l'évolution de la morphosyntaxe et de la syntaxe).

5.   Le futur

L'irrégularité du futur synthétique du latin classique (cantabit vs scribam vs scribet) et de nombreux faits d'homonymie (scribam = futur = subjonctif) accentués par l'évolution phonétique (cantabit se prononce comme cantauit en latin vulgaire, du fait du processus de spirantisation) seront la cause que les formes du futur latin ne connaîtront quasiment aucune descendance dans aucune langue romane — seules survivront en français les formes dérivées du futur latin du verbe être, mais elles ne passeront pas le cap du XIIIe siècle.

Toutes les langues romanes construiront donc leurs tiroirs du futur sur des formes périphrastiques, une tendance permanente dans l'histoire des langues, puisque, aujourd'hui encore, le français multiplie les ressources périphrastiques permettant d'exprimer le futur : je vais chanter, je dois chanter…2

La périphrase latine qui permettra de construire le futur en français implique le verbe avoir au présent, auquel est associé l'infinitif du verbe à exprimer au futur. En latin classique, cette périphrase signifiait ‘j'ai à faire'. Entre les IIIe et Ve siècles, elle permettait d'exprimer la perspective et l'obligation : ‘je dois faire'. Entre le VIe et le VIIIe siècle, elle acquiert son sens de futur : ‘je ferai'.

Très tôt, cette périphrase se comportera, au plan phonétique, comme un groupe accentuel unique, de sorte qu'on suppose dès le latin vulgaire des formes synthétiques au futur nouvellement formé :

  LC LV
Singulier 1re pers. amare hábeo *amaráyo
2e pers. amare hábes *amarás
3e pers. amare hábet *amarát
Pluriel 1re pers. amare habémus *amarúmus
2e pers. amare habétis *amarétis
3e pers. amare hábent *amaráunt

Un futur du passé (autrement dit « conditionnel ») se forgera selon le même principe, incorporant l'imparfait du verbe avoir :

  LC LV
Singulier 1re pers. amare habébam *amaréam
2e pers. amare habébas *amaréas
3e pers. amare habébat *amaréat
Pluriel 1re pers. amare habebámus *amareámus
2e pers. amare habebátis *amareátis
3e pers. amare habébant *amareánt

1     Cette forme existe en latin classique où elle signifie ‘il a été aimé' ; en latin vulgaire, elle signifie ‘il est aimé'.
2     Le futur est resté périphrastique dans les langues germaniques : I will sing, Ich werde singen…