LA MORPHOSYNTAXE ET LA SYNTAXE AU XIe SIÈCLE

Pour les XIe, XIIe et XIIIe siècles, le matériau linguistique s'étoffe, permettant, ici comme dans le domaine de la stricte morphologie, une étude de plus en plus fine. Il faut toutefois se souvenir que les témoins linguistiques dont nous disposons pour cet état de la langue, l'ancien français, sont presque exclusivement des témoins littéraires, qui adoptent invariablement la forme versifiée. La double obsession du mètre et de la rime qui guide toute la littérature en ancien français a eu un impact considérable sur la langue littéraire, qui demeure la seule image de la langue de l'époque dont nous disposons. On a déjà vu pour le protofrançais que la Séquence de sainte Eulalie, texte en vers, ne présentait pas les mêmes caractéristiques syntaxiques que les Serments de Strasbourg, en prose. Faute de documents en prose pour l'ancien français (si l'on excepte un prologue à l'une des versions de la Vie de saint Alexis, au XIe siècle, il faut quasiment attendre Aucassin et Nicolete au début du XIIIe siècle pour pouvoir étudier la prose française), notre description de cet état de langue est surtout une description de la langue versifiée.

Ces précautions méthodologiques étant prises, deux faits retiendront plus particulièrement l'attention dans la syntaxe du français du XIe siècle : tout ce qui touche à l'ordre des mots, d'une part, et la construction du système négatif, d'autre part.

1.   L'ordre des mots

Nous avons vu qu'en latin classique, l'ordre des mots était relativement souple, la signification des fonctions étant prise en charge par la morphologie.

En protofrançais en revanche, l'ordre des mots tend à se rigidifier ; le verbe tend ainsi à se retrouver en fin de phrase, surtout dans les subordonnées.

En cause principalement dans cette évolution, la réduction de la déclinaison à un système bicasuel, qui oblige à chercher d'autres procédés que le marquage morphologique pour rendre les fonctions, la seule opposition entre un sujet et un régime (c'est-à-dire un complément) ne suffisant pas à rendre compte de tous les rapports syntaxiques et sémantiques. La fixation de l'ordre des mots se substituera ainsi progressivement au marquage casuel.

Les spécialistes décomposent les phases de l'évolution de la manière suivante (nous nous inspirons ici de la synthèse de Machonis 1990 : 109-110).

Dans un premier temps, la place derrière le verbe tend à être interprétée sémantiquement comme celle occupée par le patient de l'énoncé (c'est-à-dire la personne ou la chose qui est affectée par l'action du verbe) ; la place devant le verbe est interprétée sémantiquement comme celle destinée au topique de la phrase (c'est-à-dire ce dont on parle et qu'on l'on souhaite mettre en relief) ; ce topique tend à ne pas être exprimé dans le cas des verbes de mouvements. On a donc un ordre sémantique : (topique)-verbe-patient.

Par ailleurs, se fait jour, dès les Serments de Strasbourg, une tendance à positionner le verbe en 2e position dans la phrase (d'où la caractérisation de langue V2 utilisée par les linguistes pour désigner l'ancien français), sauf dans les subordonnées où il est rejeté à la fin, une double tendance, purement syntaxique, que l'on tend à imputer au superstrat francique.

La tendance syntaxique, qu'elle soit ou non héritée du francique, va donc dans le même sens que la tendance sémantique, cette convergence de l'une et l'autre contribuant à fixer l'ordre des mots. Il faudra toutefois attendre le moyen français (XIVe-XVIe siècles) pour qu'à l'ordre sémantique de l'ancien français T-V-P se substitue un ordre syntaxique S-V-O, c'est-à-dire pour que le topique soit réinterprété comme sujet syntaxique et pour que le patient, réinterprété comme objet, forme avec le verbe un groupe verbal.

2.   La construction du système négatif

Au plan de la négation verbale, si les procédés mis en place dès le protofrançais subsistent au XIe siècle :

Exemples
Tu n'ies mes hom ne jo ne sui tis sire.
(La chanson de Roland, v. 298)
Mur ne citet n'i est remes a fraindre
(La chanson de Roland, v. 298)
Ço ne sai jo cum longes i converset. / Ou que il seit, de Deu servir ne cesset.
(La vie de saint Alexis, XVII, 4-5)
Nel reconurent ne ne l'unt anterciét.
(La vie de saint Alexis, XXV, 1)

s'installe une tendance à prolonger le morphème négatif d'un élément (originellement un nom, vidé de son sens, désigné techniquement sous le nom de forclusif1) qui se positionne derrière le verbe :

Exemples
De sa parole ne fut mie hastifs
(La chanson de Roland, v. 141)
De l'algalifes nel devez pas blasmer
(La chanson de Roland, v. 682)

1     Cette trouvaille terminologique, surtout utilisée par les spécialistes de l'ancien français, est en fait due à Damourette et Pichon, qui l'utilisaient dans la description de la négation moderne.