LA MORPHOSYNTAXE ET LA SYNTAXE AU XIIe SIÈCLE

Le corpus français s'étoffant au XIIe siècle, c'est une fois encore de cet état que nous pouvons dresser le premier portrait grammatical relativement complet.
L'un des traits les plus significatifs de la syntaxe de cet état est la mise en place de nombreuses constructions périphrastiques.

1.   La formation de périphrases

Dans de nombreux secteurs de la langue, le français optera pour des formules analytiques là où le latin avait essentiellement des formules synthétiques — tout en étant une langue synthétique (ou fusionnelle) comme le latin, le français possède un indice de synthèse plus bas que celui-ci, indice qui ira d'ailleurs en diminuant au fil du temps.

La langue du XIIe siècle révèle la mise en place de nombreuses formes analytiques de souche française qui viendront concurrencer les formations synthétiques de souche latine pour les évincer parfois, tant dans le secteur nominal (nous nous arrêterons essentiellement aux termes de numération) que dans le secteur verbal (nous nous intéresserons à l'expression de la voix). On est ici à la lisière entre morphologie et morphosyntaxe.

1.1.   Dans le système nominal

La tendance française à la création de formes analytiques se manifeste de manière très caractéristique pour tout ce qui touche à la numération.

Dans le domaine du comptage par unités, pour les nombres de 4 à 16, les formes adoptées par le français sont héritées du latin où elles étaient synthétiques. À partir de 17, le français opte toutefois pour des périphrases additives fondées sur le système de numération à base 10 : dis et set, dis et uit, dis et neuf s'opposent ainsi à onze, douze, treize

Exemples
Atant est li termes baniz / A quinze jorz par le païs.
(Tristan de Béroul, v. 3278-9)
Et dit: "Or ça, trestuit a moi! / Que s'or estïez vint et set, / Des que ge ai tant de recet, / Si avroiz vos bataille assez, / Ja n'en serai par vos lassez."
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1188-92)
En avoit jusqu'a vint et trois / Armez, sor boens chevax irois […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1673-4)
An moins de cinquante et .vii. jorz / u tote parfeite la torz […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 6147-8)

Pour le comptage par dizaines, les termes du français sont hérités du latin : dis, vint, trente, quarante, cinquante, soissante, setante, oitante, nonante.

Exemples
Chevalier vienent dis et dis, / Et vint et vint, et trante et trante, / Ça iiij. xx. et ça nonante, / Ça cent, ça plus et ça deus tanz […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 5610-3)
Et si retint a son conroi / Seissante chevaliers de pris […]
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 2996-7)
[…] que n'i eüst nul si hardi / que des quarante jurs primers / preïst livreisun ne deners.
(Marie de France, « Eliduc », Lais, v. 142-4)

Le comptage par vingtaine, ignoré du latin, aboutit en français à des créations propres, qui prennent la forme de périphrases multiplicatives : quatre vinz, sis vinz, quinze vinz dont seul quatre-vingts passera le cap du moyen français.

Exemples
Ainz ot teus conpeignons trois çanz / Don li mains nez ot set vinz anz.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 1187-8)
Chevalier vienent dis et dis, / Et vint et vint, et trante et trante, / Ça iiij. xx. et ça nonante, / Ça cent, ça plus et ça deus tanz […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 5610-3)

Notons en passant que l'on considère généralement comme un héritage gaulois cette numération vicésimale, mais l'explication demeure essentiellement conjecturale, le principal argument étant que ce type de comptage existe partout où des Celtes se sont installés, durablement ou non.

Pour le comptage par centaines, le français abandonne les formes synthétiques latines (ducenti, trecenti) au profit de périphrases multiplicatives formées sur le même modèle que les périphrases de base 20 : deus cenz, trois cenz… la série s'arrêtant à vint deus cenz en ancien français, à dix-neuf-cents en français moderne.

Exemples
Ileoc arivoënt les nefs / plus i aveit de treis cent tres.
(Marie de France, « Yonec », Lais, v. 369-70)
Entre cinc cenz nen ad meillur.
(Marie de France, « Eliduc », Lais, v. 496)
El palés fenestres overtes / ot bien .v.c., et cent covertes / de dames et de dameiseles
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 6997-8)
El palés ot fenestres closes / bien .IIII.C., et cent overtes.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 7478-9)

Les adjectifs marqueurs de rang du français se partagent également entre formes héréditaires et créations françaises, des formes synthétiques dans l'un et l'autre cas. De souche latine, l'ancien français conserve prins, seconz/seonz, tierz, quarz, quinz, sistes, sedmes, uitmes, neufmes, dismes dont seuls les deux premiers atteindront le français moderne (le 1er connaissant par ailleurs de fortes restrictions d'emploi).

Exemples
Sor bans, sor seles puient haut, / Quar li chien criement de prin saut.
(Tristan de Béroul, v. 1484-5)
Que je n'an sai nomer le disme, / Le trezisme ne le quinzisme […]
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 1685-6)
Devant toz les buens chevaliers / Doit estre Gauvains li premiers, / Li seconz Erec, li fiz Lac, / Et li tierz Lanceloz del Lac. / Gornemanz de Gohort fu quarz, / Et li quinz fu li Biaus Coarz. / Li sistes fu li Lez Hardiz, / Li semes Melianz de Liz, / Li huitismes Mauduiz, li Sages, / Nuemes Dodiniaus, li Sauvages. / Gandeluz soit dismes contez; / Car an lui ot maintes bontez.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 1691- 1702)

Très tôt, ces marqueurs hérités du latin sont concurrencés par des créations françaises : premiers/premerains pour le rang 1, des formes suffixées en –iesmes pour tous les autres.

Exemples
Le primer an que il l'amat, / Met i de buis un gros nüel, / Si s'apareille un flavel.
(Tristan de Thomas, v. 515-7)
Al primer vent se met en mer.
(Tristan de Thomas, v. 1305)

Les nombres fractionnaires s'expriment en combinant les adjectifs marqueurs de rang et l'article de type le ou un numéral, sauf lorsqu'il s'agit de partager en deux : médium > mi, *dimédium > demi. Le mode de formation est donc ici essentiellement analytique.

Exemples
Mes plus en ot defors assez, / Que por la reïne en i ot / Tant venu que li quinz n'i pot / Ostel avoir dedanz recet […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 5534-7)
Qu'onques Lavine de Laurante / Qui tant par fu et bele et jante, / Nen ot de sa biauté le quart.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 5891-3)

Les fractions de souche latine tierz et quarz passeront à la postérité (alors que comme marqueurs de rangs, ces marqueurs n'ont pas dépassé le cap du XVIe siècle) ; dans tous les autres cas, ce sont les créations françaises qui s'imposent1.

Les adjectifs multiplicatifs du français sont hérités du latin, par la voie populaire (simples, dobles) ou par la voie savante (quadruple, décuple…), mais demeurent dans les deux cas des formes synthétiques. Notons cependant qu'en ancien français, le terme dobles est employé, concurremment à son emploi spécifique (‘multiplié par 2'), comme multiplicateur générique, emploi dans lequel il est supplanté dès le moyen français par fois, l'un et l'autre mots permettant de créer des formes multiplicatives analytiques concurrentes des formes synthétiques :

Exemple
Qui petit seme petit quialt, / et qui auques recoillir vialt, / an tel leu sa semance espande / que fruit a cent dobles li rande […].
(Chrétien de Troyes, Conte du graal, v. 1-4)

Occasionnellement, l'adjectif tanz joue le même rôle :

Exemple
Ça cent, ça plus et ça deus tanz
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 5613)

Par ailleurs le gallo-roman a mis en place des formes analytiques des adjectifs comparatifs :

Exemples
saniore pro plus sano
mode de formation qui caractérisera également les adjectifs comparatifs français.

1.2.   Dans le système verbal

Dans le domaine verbal, on se souvient que le latin opposait la voix passive à la voix active au moyen de procédés morphologiques (des désinences spécifiques) ou morphosyntaxiques (formes composées du verbe esse et du participe parfait). Dans le passage du latin au français, les premières vont être perdues. L'ancien français renoncera également aux secondes : l'expression des différentes voix active, moyenne, passive se passe alors fort bien de tout procédé morphologique ou morphosyntaxique.

L'opposition entre la voix active et la voix passive, entre la voix active et la voix moyenne… naît dans cet état de langue uniquement d'associations discursives. C'est le sens des éléments agencés autour du verbe qui informe sur sa voix, et dans une certaine mesure l'ordre des mots (cf. ce qui a été dit de l'ordre des mots sémantique adopté dès le XIe siècle).

On trouve ainsi l'expression des diverses voix associée à des formes verbales fort diversifiées : voix active et forme verbale simple ; voix active et forme verbale pronominale ; voix moyenne et forme verbale simple ; voix moyenne et forme verbale pronominale ; voix passive et forme verbale simple ; voix passive et forme verbale composée avec estre ; voix passive et forme verbale pronominale.

Une semblable observation peut être faite pour l'expression de la voix factitive, qui s'associe également à des formes verbales fort diversifiées.

Toutefois, principalement à l'indicatif, des périphrases verbales vont progressivement se spécialiser dans l'expression de certaines voix : les formes verbales simples ou composées avec avoir marqueront la voix active ; les formes verbales composées avec estre marqueront la voix passive ou la voix moyenne, ce qui permettra d'opposer les unes aux autres.

Quant aux formes verbales pronominales, qui marquaient originellement aussi bien la voix active que la voix moyenne ou la voix passive, elles se spécialiseront progressivement pour ne plus marquer que la voix moyenne (éventuellement, mais plus rarement, la voix passive) et parmi les formes pronominales, les formes préfixées en entre–/entr– se spécialiseront très tôt dans l'expression de la réciprocité.

Exemples
Tes niés s'entraiment et Yseut […]
(Tristan de Béroul, v. 607)
Quant je trouvai en .i. cossars / Tors sauvages et esparars / Qui s'entreconbatoient tuit […]
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 277-9)
Et trestuit li oisel chantoient / Si que trestuit s'entracordoient […]
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 463-4)
A chest mot nous entrevenismes, / Les escus enbrachiés tenimes, / Si se couvri chascuns du sien.
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 515-7)
[.…] mout grant sanlant firent / Qu'il s'entrehaïssent de mort. / Chascuns ot lanche roide et fort; Si s'entredonnent mout grans cos […]
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 814-7)
Li uns par seur les murs roelent, / Qui s'entrafolent et ochïent, / Laidement s'entrecontralïent.
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 3263-5)

les formes préfixées en entre–/entr– pouvant d'ailleurs exprimer la réciprocité en l'absence de forme pronominale, principalement à l'infinitif :

Exemples
Bien les veïse entrebaisier […]
(Tristan de Béroul, v. 303)
Sans encombrier et sans grant mal / N'i porroient ensamble entrer / Ne doi honme entrencontrer […]
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 908-910)
Ces paroles ont entendues / Li dui ami qui s'entrafolent, / S'entendent bien que il parolent / Des dous serours entracorder […]
(Chrétien de Troyes, Chevalier au Lion, v. 6156-9)

De même, les formes verbales composées avec faire marqueront le factitif ; l'indice il / i / y marquera l'unipersonnel.

Exemples
[…] Ou nen i out uns d'eus tot sous / Qui osast prendre ses adous.
(Tristan de Béroul, v. 137-8)
N'i ot barun qu'il criensissent / ne pur qui rien faire volsissent […]
(Wace, Le roman de Brut, v. 185-6)

2.   Les systèmes comparatifs

La construction d'une comparaison est un mécanisme complexe qui met en jeu de nombreux éléments :

  1. le 1er terme de la comparaison (ou comparé) ;
  2. le 2e terme de la comparaison (ou comparant) ;
  3. un morphème ligateur, qui articule le 1er et le 2e terme de la comparaison ;
  4. un morphème comparatif, qui oriente la comparaison vers la disparité ou vers l'égalité.

Les morphèmes ligateurs des comparaisons sont en français du XIIe siècle les morphèmes com2, que et de.

Ces morphèmes ne sont pas interchangeables, chacun possédant des propriétés syntaxiques propres :
com(me) et que peuvent opérer aussi bien sur des syntagmes que des sous-phrases ;
de en revanche ne peut opérer que sur des pronoms.

Exemples
Jel sai corre amont et aval / tot autresi com je soloie / le chaceor […]
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1382-4)
[…] autant face de lui / com de moi qui ses freres sui.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 5671-2)
[…] qu'il la vit mout parfonde et noire / et asez plus corrant que Loire.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1311-2)
[…] n'il n'i ert, n'an ne l'i savra / nul meillor chevalier de toi.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1040-1)

Par ailleurs, ces morphèmes ligateurs ne se combinent pas librement avec les morphèmes comparatifs ; là aussi, les ligateurs se spécialisent :

Exemples
Jel sai corre amont et aval / tot autresi com je soloie / le chaceor […]
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1382-4)
[…] autant face de lui / com de moi qui ses freres sui.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 5671-2)
[…] qu'il la vit mout parfonde et noire / et asez plus corrant que Loire.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1311-2)
[…] n'il n'i ert, n'an ne l'i savra / nul meillor chevalier de toi.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 1040-1)

3.   La polyvalence de que

On vient de voir que le morphème que sert dans l'articulation de comparaisons.

Ce n'est pas son seul rôle ; il est de fait le translateur de phrase le plus courant de l'ancien français.

Que relève tantôt du subordonnant ou du coordonnant (il n'a pas de fonction au sein de la phrase translatée), tantôt du pronom (il a une fonction au sein de la phrase), relatif (il construit une sous-phrase pronominale) ou non (il est l'équivalent pur et simple d'un nom).

Exemple
Crestïens seme et fet semance / d'un romans que il ancomance, / et si le seme an si bon leu / qu'il ne puet estre sanz grant preu, / qu'il le fet por le plus prodome / qui soit an l'empire de Rome : / c'est li cuens Phelipes de Flandres, / qui mialx valt ne fist Alixandres, / cil que l'an dit qui tant fu buens. / Mes je proverai que li cuens / valt mialz que cist ne fist asez […]
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 7-17)

Lorsqu'il relève de la conjonction, il est translateur pur : il sert exclusivement à subordonner ou coordonner et ne livre aucune information sémantique explicite (il engendre aussi bien des nuances temporelles que causales, finales, etc.). Son éventuel sens résulte uniquement de l'agencement des différents groupes de la phrase, du point d'ancrage de la sous-phrase translatée ; il introduit une complétive objet, une temporelle (il reprend quant), une consécutive (en corrélation éventuelle avec ainsi), une explication (il est alors plus proche du coordonnant que du subordonnant), etc.

Exemples
— Ou, dame ? Je le vos dirai / mout bien, que ja n'an mantirai, / que je ai mout grant joie eüe / d'une chose que j'ai veüe.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 677-680)
— Vaslez, fet ele, tien ta voie. / Fui, que mes amis ne te voie. / — Einz vos beiserai, par mon chief, / fet li vaslez, cui qu'il soit grief, / que ma mere le m'anseigna. / — Je, voir, ne te beiseré ja, / fet la pucele, que je puisse. / Fui, que mes amis ne te truisse, / que, s'il te trueve, tu es morz.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Lecoy), v. 689-697)

Lorsqu'il relève du pronom, il est apte à occuper n'importe quelle fonction, outre celle, canonique, d'objet : complément de temps, sujet…
Le que de l'ancien français fonctionne donc comme translateur universel.

4.   L'emploi du subjonctif

Les formes verbales au subjonctif sont très présentes dans les textes en ancien français, aussi bien en phrase régissante qu'en subordonnée.

Le subjonctif en phrase régissante est lié à l'expression de l'injonction (souhait, commandement, prière, refus), d'une part, et de l'hypothèse (irréel, potentiel), d'autre part.

Exemples
Si m'aïst Dex, ainz me morroie / Que je l'amasse an nul androit.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1536-7)
Boens jorz vos soit hui ajornez.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1300)
Mes or aiez pitié de vos […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 3087)
Mes tex s'an poïst antremetre / Qui i volsist losenge metre, / Si deïst, et jel tesmoignasse, / Que ce est la dame qui passe / Totes celes qui sont vivanz […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 7-11)
Rois, s'a ta cort chevalier a / Nes un an cui tu te fiasses / Que la reïne li osasses / Baillier por mener an ce bois […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 72-5)
Por neant volsissent changier / Lor ostel por querre meillor […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 458-9)

Dans ce second cas, les formes du subjonctif imparfait, simples ou composées4, sont parfois concurrencées par celles du futur du passé, mais la concurrence se fait largement en faveur des premières, les secondes demeurant au XIIe siècle d'un emploi assez limité.

Exemples
Je ne m'an porroie tenir / Qu'aprés n'alasse maintenant. / Ce ne seroit pas avenant / Que nos aprés ax n'alessiens, / Au moins tant que nos seüssiens / Que la reïne devandra / Et comant Kex s'an contandra.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 234-240)
Nel ferai, par foi, / Que je cuit que tu t'an fuiroies / Tantost qu'eschapez me seroies.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 826-8)

Pour les subordonnées en que, entraînent habituellement le subjonctif les verbes régissants exprimant l'injonction (volonté, nécessité, commandement, conseil, consentement, défense, crainte).

Exemples
[…] Et je te creant lëaumant / Que je ne ganchisse ne fuie.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 832-3)
Ja iert mes chevax si destroiz, / Einçois que ge torner le puisse / Que je crien qu'il se brit la cuisse.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1632-4)
Sire, or ai grant envie / Que je seüsse vostre non.
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 1932-3)
Si li vet tantost conseillier / Que ancor au noauz le face […]
(Chrétien de Troyes, Le chevalier de la Charette, v. 5872-3)

Les autres verbes régissants appellent l'indicatif ; toutefois, le subjonctif est possible dans les cas de subordination « critique » : le verbe régissant est nié, sous interrogation ou sous hypothèse… de telles circonstances suffisent à enclencher le subjonctif dans les subordonnées, ce qui en fait un mode très prisé et explique sa grande fréquence dans les textes du XIIe siècle :

Exemples
N'i ot barun qu'il criensissent / ne pur qui rien faire volsissent.
(Wace, Le roman de Brut, v. 185-6)
Ne dis mie que fos ississe / ne que jo ça a vus venisse […]
(Wace, Le roman de Brut, v. 211-2)

On se souviendra toutefois que les formes du subjonctif et du présent sont souvent indifférenciées et qu'il n'est pas toujours aisé d'identifier le mode d'une forme verbaleà cette époque.

Dans les subordonnées en se, subordonnant hypothétique, le subjonctif est lié à l'expression de l'irréel.

5.   L'ordre des mots dans la phrase

L'ordre des mots au XIe siècle répondait essentiellement au principe sémantique T-V-P.

L'ordre des mots préférentiel T-V-Xn adopté au XIIe siècle n'est qu'un avatar de cet ordre guidé par la sémantique :

Exemples
Le lai del Freisne vus dirai / Sulunc le cunte que jeo sai. / En Bretaine jadis maneient / Dui chevaler, veisin esteient ; / Riche humme furent e manant / E chevalers pruz e vaillant. / Prochein furent, de une cuntree ; / Chescun femme aveit espusee.
(Marie de France, « Fresne », Lais, v. 1-8)
Le lai del Freisne en unt trové : / Pur la dame l'unt si numé.
(Marie de France, « Fresne », Lais, v. 517-8)

Ceci revient à dire que, dans cet état de langue, la position frontale devant le verbe ne peut pas être vide ; mais ce qui figure devant le verbe n'est pas nécessairement le sujet, dont la formulation n'est pas obligatoire (les marques désinentielles suffisent à donner des indications sur le sujet).

6.   Le système négatif

On a vu le français du XIe siècle développer, à côté du marquage négatif à l'aide de morphèmes simples, hérité du latin, un marquage négatif spécifique, impliquant le morphème négatif héréditaire positionné devant le verbe nié et un morphème secondaire, appelé forclusif, qui se positionne derrière le verbe nié, pour former un morphème négatif discontinu.

Évolution phonétique aidant, la langue du XIIe siècle développera ce système : la forme latine non, inaccentuée, évoluera vers un simple ne ; accentuée, elle demeurera sous la forme non. Les deux morphèmes résultant de cette bifurcation de l'évolution phonétique pourront s'associer aux forclusifs développés au siècle précédent.
La langue française va alors progressivement tendre à associer aux différents morphèmes négatifs dont elle dispose un régime syntaxique spécifique :

ne   non
             
             
ne   ne (…) pas   non pas   non
             
             
prédicat  
syntagme
  phrase
            mot

Exemples
Li vilains dit an son respit / Que tel chose a l'an an despit, / Qui mout vaut miauz que l'an ne cuide.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 1-3)
Par qu'an puet prover et savoir / Que cil ne fet mie savoir, / Qui sa sciance n'abandone / Tant con Deus la grace l'an done.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 15-8)
Sire !, fet il, de ceste chace / N'avroiz vos ja ne gré ne grace.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 41-2)
Mout estoit biaus et preuz et janz, / Et n'avoit pas vint et cinc anz. / Onques nus hon de son aage / Ne fu de greignor vasselage.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 90-2)
Vuelle ou non, retorner l'estuet.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 187)
— Je si ferai. —Vos non feroiz !
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 216)
Por moi fu dit, non por autrui.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 2522)
Ne vos metez an nonchaloir.
(Chrétien de Troyes, Erec, v. 4698)

Le système négatif, relativement stable dans sa syntaxe, connaît toutefois à cette époque de nombreuses variations d'ordre lexical :
variantes de non : naie (non + je) – nennil (non + il)

Exemples
— N'iestes vos Diex ? — Naie, par foi.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 6722-3)
— Par le mien escïent, nenil, / Fait la damoisele, vassax.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 174)

variantes de ne : nen (très ancien) – n auxquelles il faut ajouter les formes enclitiques nes (ne + les), nel > nou (ne + le)…

Exemples
Vallet, fait il, dont nel ses tu ?
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 262)
Et feri si en mon escu / Et as ongles aers s'i fu / Si que il nes en pot retraire.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 8705-7)
variantes de pas : mie (zone picarde), point (surtout fréquent moyen français)…

Exemples
Preudom ne forconseille mie / Ciax qui tienent sa compaignie.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 1759-60)
Vos n'amez pas si com je faz, / Fait mesire Gavains, par m'ame.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 8772-3)
Que point d'onor ne point de bien / Ne vos avomes chaiens fait.
(Chrétien de Troyes, Graal (éd. Roach), v. 2090-1)

1     Sixte existe toujours en musique ; dime subsiste jusqu'à la Révolution dans le sens de ‘redevance'.
2     Ainsi que de ses variantes come et comme.
3     Au sens de aussi longtemps.
4     Ces dernières étant des formes du subjonctif plus-que-parfait selon la nomenclature traditionnelle.
5     Le terme topicalisé est utilisé ici conformément à l'usage qui en est fait par les grammairiens de l'ancienne langue