LA MORPHOSYNTAXE ET LA SYNTAXE AU XIVe SIÈCLE

1.   Les périphrases du système nominal

La langue française a développé dès le XIIe siècle un grand nombre de périphrases, notamment pour exprimer tout ce qui touche à la numération et à la comparaison.

Si les comparatifs et superlatifs synthétiques, hérités du latin, résistent toujours au XIVe siècle :

Exemple
[…] les leys d'Engleterre pour le graigneur partie et aussi beaucoup de bones choses sont misez en françois […]
(John Barton, Donait françois, p. 86)
L'autre dit non et que plus bien envoie, / E a l'atente / De jugement, lequel a mieudre entente / Se soubzmettent et a sentence pleine.
(Christine de Pisan, Ballade XI, v. 15-8)

ils tendent progressivement à être évincés par des comparatifs et superlatifs analytiques (plus + adjectif, le plus + adjectif) de formation gallo-romane.

2.   L'ordre des mots

C'est à partir du XIVe siècle qu'à l'ordre sémantique de l'ancien français T-V-P se substitue d'une manière généralisée un ordre syntaxique S-V-O : le schéma moderne de la phrase simple se met en place.
Cette évolution peut paraître peu significative ; elle est toutefois le corrélat de nombreux changements survenus dans le français, notamment sur le plan du statut des pronoms personnels.

Souvenons-nous que l'évolution phonétique a fait s'amuïr les finales désinentielles. La langue a chargé alors les pronoms au cas sujet d'expliciter, en l'absence de tout sujet lexicalisé, la personne grammaticale contenue dans le verbe fini, alors que la désinence verbale, désormais amuïe, était jusqu'alors considérée comme un indice suffisant de cette personne. C'est sans doute ce trait qui a contribué à maintenir la flexion casuelle dans le système pronominal français — c'est en effet le seul domaine dans lequel la différenciation casuelle ne disparaît pas.

Alors qu'en ancien français les pronoms fonctionnaient exactement comme des noms (ils pouvaient notamment être déterminés par des adjectifs), que l'expression du sujet n'était pas une obligation syntaxique et que la position du sujet par rapport au verbe demeurait libre, la perte des désinences verbales au plan phonique a fait que les pronoms sujets sont devenus au XIVe siècle des substituts des désinences verbales perdues.

Exemples
Et se il plaist a celuy pour qui j'ay translatees ces matieres de latin en franchois je li translateray tous les livres dont je li ay faites ces sommes pour avoir introduisement.
(Placides et Timeo, § 5)
Or suis je bien fols ce dist Amphiteus qui a toi parole, que tu ne ses que tu fais.
(Placides et Timeo, § 39)
Car tu pensoies a haus secrés Dieu savoir qui n'apartient estre sceu a nul homme n'a nulle creature et il t'a peu prisié quant il t'a fait monstrer ta non puissance a .I. petit enfant qui onques riens n'aprinst fors de li ossi comme il a fait le fourmion qui est petite beste mestre et ensaingneour a pereceus et a toi.
(Placides et Timeo, § 41)
Je suis vostre amie chiere ; / Je vueil quanque vous voulez.
(Christine de Pisan, Ballade XXXII, v. 23-4)
Ha! mon ami, que j'ay long temps amé ! / Comment as tu le cuer si desloiaulx, / Que moy qui t'ay si doulcement clamé / Ami long temps, tu me fais tant de maulz ?
(Christine de Pisan, Ballade LXI, v. 1-4)
Qui tu esprens de ton brandon, / A il doncques tel guerredon?
(Christine de Pisan, Ballade LXIII, v. 20-1)

De formes toniques et prédicatives qu'ils étaient, ce qui leur conférait une certaine mobilité, ils deviennent clitiques et se positionnent dès lors devant le verbe. Ce faisant, ils saturent la position préverbale et contribuent ainsi d'une part à figer l'ordre des mots, d'autre part à substituer à l'ordre sémantique T-V-P l'ordre syntaxique S-V-O qui devient prépondérant. L'expression du sujet sous la forme du pronom apparaît dès lors comme une nécessité syntaxique, même si l'origine du processus est phonétique et s'il s'agissait au départ de combler les défaillances de la morphologie verbale.

3.   L'émancipation de la syntaxe

La syntaxe de la phrase s'émancipe au XIVe siècle de l'unité métrique dans laquelle l'avait enfermée la langue littéraire depuis le protofrançais jusqu'au XIIIe siècle.

Jusqu'alors, la plupart des témoins de la langue française qui nous sont parvenus nous montrent, outre une prédilection très marquée pour la forme poétique (la forme versifiée touche parfois jusqu'aux traités de médecine ou de fauconnerie), une tendance à faire coïncider unité métrique et unité syntaxique. La forme métrique la plus prisée du Moyen Âge français étant l'octosyllabe, il en résulte une tendance marquée à produire des segments syntaxiques courts et à limiter strictement les constructions complexes.

Le XIVe siècle voit toutefois l'essor de la prose, à laquelle recourent de plus en plus d'auteurs, y compris dans le domaine de la fiction littéraire. La phrase s'affranchit de ses limites métriques et gagne en complexité ; les subordonnées se multiplient, et alors que durant tout l'ancien français, que suffisait amplement à assumer tous les types de constructions complexes, le XIVe siècle développe un jeu complet de subordonnants.

Exemple
Et si sachiés que pour ce que nuls ne pensat que li fus eust clarté de soy et pour ce qu'il est dit des non sachans qu'il est clers de lui mesmes vault le createur que li fus fut frequentans entre les autres elemens et toutes les coses qui entre les autres elemens habitent soient en icellui fu plus noires que es autres si ques nes le vapeurs que li fus conchoit en lui mesme pour faire se voie a tendre a son sentier contremont si comme font fumieres si sont toutes les coses a quoy il touche frequentamment toutes noires et obscures.
(Placides et Timeo, § 204)

Le passage à la prose met au jour une caractéristique de la langue médiévale que masquait jusqu'alors la métrique, à savoir l'absence de concordance des temps. Alors que la syntaxe latine imposait au locuteur des règles très contraignantes dans ce domaine, la phrase française renonce d'emblée à toute concordance des temps, passant librement d'un tiroir à un autre, multipliant les modifications de repères temporels ; malgré les tentatives ultérieures de calquer la syntaxe française sur la syntaxe latine de ce point de vue, l'absence de concordance des temps est encore une des principales caractéristiques de la langue française d'aujourd'hui : « Le chapitre de la concordance des temps se résume en une ligne : il n'y en a pas. » (Brunot 1953 : 782).