LA MORPHOSYNTAXE ET LA SYNTAXE DU PROTOFRANÇAIS

Le latin vulgaire et le gallo-roman sont surtout connus par des documents qui prennent la forme de listes (l'Appendix Probi, les gloses de Reichenau) ou de mots isolés (inscriptions funéraires, etc.), de sorte que l'idée que l'on peut se faire de leur syntaxe reste nécessairement très rudimentaire et conjecturale. Pour le protofrançais en revanche, nous disposons de documents plus proprement textuels, qui nous donnent déjà une meilleure image de la syntaxe et la morphosyntaxe de cet état de langue.

La réunion de plusieurs fonctions sous la seule forme du cas régime est attestée notamment par les Serments de Strasbourg : Deo est complément du nom, Karlo est objet direct ou indirect, Lodhuuig est régime d'une préposition. De même dans la Séquence de sainte Eulalie, Deo est tantôt un complément du nom, tantôt un objet ; en revanche, les deux formes Krist et Christus fonctionnent l'une et l'autre comme sujets.

Les prépositions abondent dans les Serments comme dans la Séquence.

Le mot on, issu du latin homo, s'est vidé de son sémantisme et fonctionne déjà comme un pronom indéterminé :

Exemple issu de Serments
si cum om per dreit son fradra saluar dift

Cette innovation a peut-être été influencée par le germanique (on trouve man dans la version tudesque des Serments, là où on a om dans la version française).

Le verbe ne se positionne jamais en tête des principales, où il tend à adopter la 2e position :

Exemples issus des Serments
si saluarai eo cist meon fradre Karlo
Et ab Ludher nul plaid nunqua'm prindrai

et est même systématiquement rejeté à la fin des subordonnées :

Exemples issus des Serments
in quant Deus sauir et podir me dunat
si cum om per dreit son fradra saluar dift
Si Lodhuuigs sagrament que son fradre Karlo iurat conseruat

Comme cet ordre des mots est caractéristique des langues germaniques, on considère généralement ce trait comme relevant du superstrat germanique.

Cet ordre est moins strictement respecté dans la Séquence, où la place du verbe est moins systématique, la recherche de la rime et des considérations stylistiques entrant en ligne de compte dans ce poème :

Exemples issus de la Séquence
Bel auret corps
Elle non eskoltet les mals conselliers
La polle sempre non amast lo Deo menestier
El li enortet — dont lei nonq chielt —
mais
Uoldrent la ueintre li Deo inimi
Qu'elle Deo raniet chi maent sus en ciel
Qu'elle perdesse sa virginitet

On peut peut-être voir aussi une influence germanique dans le fait que le déterminant précède le nom déterminé (même si le latin connaissait un principe semblable) :

Exemples issus des Serments
Pro Deo amour
pro christian poblo et nostre commun saluament
meon fradre
son fradra

Exemples issus de la Séquence
li Deo inimi
lo Deo menestier
lo suon element
souue clementia

L'une des principales caractéristiques qui démarque le français (et les autres langues romanes) du latin, à savoir la présence de l'article, ne se manifeste pas dans le texte des Serments, mais est en revanche abondamment illustrée dans la Séquence :

Exemples issus de la Séquence
li inimi
lo nom
enl fou
la domnizelle
une spede

La présence de pronoms sujets doit aussi être soulignée en ce qu'elle se démarque clairement du latin ; elle est surtout manifeste dans la Séquence, où subsistent toutefois de nombreuses phrases sans sujet formulé :

Exemples issus de la Séquence avec pronom sujet
Elle non eskoltet les mals conselliers
Qu'elle perdesse sa virginitet.
Elle colpes non auret, por o no•s coist.
même si elle n'y est pas systématique :

Exemples issus de la Séquence sans sujet formulé
Melz sostiendreiet les empedementz
Por o s'furet morte a grand honestet.
Enz enl fou la getterent, com arde tost :

Pour nier le verbe, le protofrançais procède, comme le latin, en positionnant un morphème négatif devant le verbe :

Exemples issus de la Séquence
Elle non eskoltet les mals conselliers
La polle sempre non amast lo Deo menestier.
Elle colpes non auret

Des clitiques peuvent toutefois venir s'intercaler entre le morphème négatif et le verbe :

Exemple issu des Serments
Si Lodhuuigs sagrament que son fradre Karlo iurat conseruat, et Karlus, meos sendra, de suo part non lo's tanit, si io returnar non l'int pois, ne io ne neuls cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Loduuuig nun li iu er.

Exemple issu de la Séquence
Niule cose non la pouret omque pleier