LE SYSTÈME GRAPHIQUE AU XIe SIÈCLE

L’examen de l’évolution de l’alvéolaire [z] en position implosive, important pour la phonétique, l’est également pour l’étude du système graphique de l’époque, en ce qu’il révèle qu’apparaissent dans la graphie des mots français des graphèmes qui ne correspondent plus à aucun phonème. Ainsi, de même que le latin a longtemps continué d’écrire <mensam> ce qui se prononçait [mesa], de même l’ancien français maintient dans la graphie le <s> correspondant au [z] implosif qui a pourtant cessé de se prononcer : <isle>.

C’est un point sur lequel nous aurons l’occasion de revenir dans notre approche du XIIe siècle, époque à laquelle se met réellement en place le système graphique du français. Jusqu’à présent en effet, le latin vulgaire, le gallo-roman, le protofrançais sont essentiellement des langues orales. Et le faible nombre de témoins écrits conservés pour le XIe siècle atteste que la langue française de l’époque reste encore essentiellement une langue parlée. Si une littérature en langue française émerge, c’est encore essentiellement une littérature de tradition orale et le problème de la mise par écrit ne se pose pas réellement ; seul le latin garde le privilège d’être une langue écrite.

Le fait que les scripteurs de l’époque conservent dans les mots français des voyelles étymologiques et adoptent des graphies rétrogrades est symptomatique de la difficulté que peut représenter pour le scripteur du XIe siècle la mise par écrit du français dans un contexte où tout ce qui s’écrit s’écrit en latin. Les graphies expérimentales du scripteur de la Séquence de sainte Eulalie étaient déjà particulièrement révélatrices de cette difficulté ; deux siècles après, la difficulté subsiste.