LE SYSTÈME GRAPHIQUE DU XIIe SIÈCLE

Au XIIe siècle, les conditions semblent avoir été réunies pour que la mise par écrit de la nouvelle langue qu'est le français soit perçue comme une nécessité : c'est en effet à partir de cette époque que les écrits en français ont commencé à se multiplier. C'est donc à partir de cette époque que l'on peut réellement commencer à s'intéresser au système graphique du français.

S'intéresser à ce système graphique oblige d'emblée à relativiser deux idées reçues assez répandues dans les travaux concernant cette époque :

  1. « l'ancien français est insensible au concept d'orthographe » ;
  2. « en ancien français, on écrit comme on entend ».

S'il est vrai que la graphie de l'ancien français est fluctuante et peut donner au lecteur moderne l'impression d'un certain désordre, la liberté est toute relative : un scripteur n'est pas libre d'écrire ce qu'il veut comme il veut, sous peine de ne pas être compris ; il y a donc un code, certes moins rigide que le nôtre, certes implicite, mais qui est suffisamment convenu pour que l'écrit d'un seul puisse être déchiffré, lu et compris de tous.

D'autre part, s'il est vrai que dans un premier temps (à l'époque des Serments de Strasbourg ou de la Séquence de sainte Eulalie), le français a opté, dans le prolongement du latin, pour un alphabet de type phonétique, il n'a jamais appliqué systématiquement l'équivalence 1 phonème « 1 graphème et partir de l'idée qu'en ancien français tout signe écrit correspond à un unique phonème est loin de délivrer un résultat plausible au plan de la prononciation.

Les deux ordres de choses sont étroitement liés ; aussi, avant de nous intéresser au système graphique du français du XIIe, devons-nous bien prendre conscience du processus de mise par écrit de la langue française au moment de son éclosion.

1.   Les options théoriques

Au moment où il a fallu mettre le français par écrit, les scripteurs se sont tout naturellement tournés vers l'alphabet du latin, langue mère du français, seule langue de la Romania possédant à l'époque le privilège de la forme écrite.1 L'alphabet latin est un alphabet de type phonémo-graphémique, c'est-à-dire un alphabet où chaque graphème correspond à un phonème et inversement, soit :

A B C D E F G H I L M N O P QV R S T U X
a b k d e f g i / j l m n o p r s t u/w ks

Or, le phonétisme français s'est très vite désolidarisé du phonétisme latin, devenant plus riche en voyelles :

Latin i e a o u
XIIe s. i y e ø ɛ a ɑ ə ɔ o u ĩ ɑ͂ ɔ͂ õ

comme en consonnes :

Latin p b m w f t d n k g s r l ­― j
XIIe s. p b m ɥ w f v t d n k g s z r l (ł) ts dz d ʒ ɲ j ʎ

Cette désolidarisation compromet évidemment le principe phonémo-graphémique : le français, qui va utiliser l'alphabet latin pour passer à l'écrit, disposera de beaucoup moins de graphèmes que de phonèmes. La question va donc se poser de manière cruciale : comment transcrire les nouveaux phonèmes ? comment mettre par écrit les sons qui ne correspondent à rien dans l'alphabet latin ?

En théorie, plusieurs solutions pour résoudre le problème de la mise par écrit du français à partir de l'alphabet latin se présentaient à l'époque au scripteur pour les phonèmes méconnus du latin :

  1. créer des graphèmes spécifiques ;
  2. recourir à des graphèmes appartenant à un autre système graphique ;
  3. réemployer des graphèmes devenus disponibles ;
  4. recourir à des signes diacritiques ;
  5. constituer des digrammes, voire des trigrammes ou des quadrigrammes à partir des graphèmes de l'alphabet latin ;
  6. admettre qu'un même graphème puisse rendre plusieurs phonèmes.

Ce sont ces différentes options théoriques que je vais examiner l'une après l'autre pour voir ce qu'il en est advenu dans la pratique pour résoudre le problème de l'insuffisance du matériau graphique latin pour mettre le français par écrit, au moment de mettre le français par écrit tout d'abord, dans les phases ultérieures de la mise en place du système graphique ensuite.

1.1.   La création de graphèmes spécifiques

Le recours à la création de graphèmes spécifiques est une piste qui ne sera jamais réellement envisagée dans la mise en place du système graphique français, à moins de considérer comme tel le détournement de graphèmes existants à des fins nouvelles, ce que je préfère considérer comme un processus à part entière.

1.2.    Le recours à des graphèmes exogènes 

Le recours à des graphèmes appartenant à un autre système graphique ou graphèmes exogènes est une piste qui ne sera que peu envisagée dans la mise par écrit du français : seuls trois graphèmes exogènes intégreront le système graphique du français entre le XIIe siècle et nos jours, le <k>, le <y> et le <w>.

Le <k>, emprunté aux copistes anglo-saxons (à une époque où le français était, entre autres, la langue littéraire de l'élite anglaise et où l'Angleterre faisait donc partie de l'espace francophone), intègre très tôt le système graphique français, dès les premières mises par écrit, au XIe siècle, un système où il rivalise essentiellement avec <q> ou le digramme <qu>, ainsi qu'avec <c> :

Exemples
Quar ço vos mandet Carles, ki France tient, / Que recevez la lei de chrestiens [...]
(Chanson de Roland, v. 471-72)
Kar a mes oilz vi .IIII.C. milie armez
(Chanson de Roland, v. 683)
Mult me puis merveiller / De Carlemagne, ki est canuz e vielz!
(Chanson de Roland, v. 538-39)
Karles li magnes en pluret, si se demente
(Chanson de Roland, v. 1408)

Le graphème <y> est emprunté, comme son nom français l'indique, à l'alphabet grec, il incorporera le système graphique français à la fin du XIIIe siècle.

Exemples
Et se il plaist a celuy pour qui j’ay translatees ces matieres de latin en franchois je li translateray tous les livres dont je li ay faites ces sommes pour avoir introduisement.
(Placides et Timeo, § 5)
Prie Dieu que de moy soit prés / Et me doint mener telle vye / Que je soye en sa compagnie […]
(Le contrefait de Regnart, v. 4-6)

La motivation de l'introduction de ce graphème est assez intéressante : l'écriture médiévale dissociait mal les jambages des graphèmes <i>, <u>, <n>, <m> (d'autant qu'on ne mettait pas alors de point sur les <i>) ; le graphème <y> s'est introduit comme variante libre de <i> en tant que graphème non équivoque, son volume et ses spécificités graphiques empêchant de le prendre pour autre chose qu'un <y>. Jusqu'au XVIIe siècle, le <y> continuera de fonctionner comme une variante libre de <i> ; après cette époque, le <y> ne sera plus guère maintenu que dans les mots issus du grec où il figure originellement (ou du moins où on croit qu'il figure originellement, la science étymologique n'en étant qu'à ses balbutiements), partout ailleurs on imposera le seul <i>, sauf pour l'adverbe y.

Le <w>, d'origine anglo-saxonne comme le <k>, s'introduit dans le système graphique du français au XIXe siècle. À cette époque, la vague d'anglomanie dont s'empare l'Europe contribue à introduire de nombreux mots anglais dans la langue française. Ces mots s'y introduiront, parfois sous une forme francisée, mais parfois aussi avec la forme qu'ils ont en anglais, ce qui contribuera à introduire dans le système graphique français le <w>, par le truchement de mots comme wagon, par exemple.

Revenons-en à la question initiale : le recours à des graphèmes exogènes a-t-il permis au français de résoudre le problème de l'insuffisance de signes écrits pour rendre compte de tous ses phonèmes ?

S i <k>, <y> et <w> font dans l'alphabet français figure de graphèmes exogènes, on ne peut pas dire que ces graphèmes aient été introduits pour résoudre les problèmes posés par la discordance entre le phonétisme français et le matériau graphique emprunté au latin. Le <k>, le <y> et le <w> rendent en effet, respectivement, les phonèmes /k/, /i/ et /w/. Ces phonèmes étaient connus du latin, qui les rendait, respectivement, par <c>, <i> et <u> et le français aurait fort bien pu s'accommoder des seules solutions latines : les <k>, <w> et <y> font tous double emploi.

Le procédé de recours à des graphèmes appartenant à un autre système graphique pour résoudre les problèmes posés par l'insuffisance du matériau graphique emprunté au latin ne sera de fait envisagé comme tel qu'au XVIe siècle, siècle durant lequel les lettrés mèneront une intense réflexion sur le système graphique français et feront parfois des propositions extrêmes de réformes graphiques, recourant notamment à des graphèmes exogènes dans le but de réintroduire dans le système graphique français le principe phonémo-graphémique, c'est-à-dire la concordance un phonème = un graphème.

Ainsi en sera-t-il par exemple du grammairien Pierre de la Ramée (dit Petrus Ramus), adepte des vues de Louis Meigret (réformateur de l'orthographe sur le nom duquel je reviendrai). Pierre de la Ramée introduira dans le système graphique français certains graphèmes prélevés sur l'alphabet grec dans le but de régler l'orthographe sur la prononciation :

À côté des choix de La Ramée, les propositions du maître d'école Honorat Rambaud font figure de propositions extrêmes, puisqu'il proposait, dans La Declaration des Abus que l'on commet en escrivant Et le moyen de les euiter, & de représenter nayuement les paroles : ce que iamais homme n'a faict (1578) d'ajouter à l'alphabet usuel 24 lettres nouvelles, issues de systèmes d'écriture variés, avec, pour objectif, là encore, de régler l'orthographe sur la prononciation :

Ces propositions d'élargissement du matériau graphique du français furent assez mal reçues (celles de Rambaud surtout, que les érudits de son époque prirent ni plus ni moins que pour un fou).

Par la suite le recours à des graphèmes exogènes est un procédé qui ne sera plus envisagé, même dans le contexte de propositions de réformes extrêmes de l'orthographe, telle, au début du XXe siècle, celle de Ferdinand Brunot qui voulait, quelques siècles après Meigret, régler l'orthographe du français sur sa prononciation.

1.3.   Le réemploi de graphèmes devenus disponibles

Dans le passage du latin au français, certains phonèmes latins se sont momentanément perdus, rendant les graphèmes équivalents disponibles. Les copistes du français ont aussitôt réquisitionné ces graphèmes latins disponibles pour résoudre les problèmes d'inadéquation du système graphique latin au système phonétique français.

Le cas le plus intéressant est celui du graphème <u>. Le phonème /u/ du latin auquel il renvoyait s'est perdu vers le VIIe siècle, où il a évolué vers /y/. Dans les premiers écrits français, le graphème <u>, devenu disponible, a été d'emblée réquisitionné pour rendre le nouveau phonème /y/.

Exemple
Buona pulcelle fut Eulalia.
(Séquence de sainte Eulalie, v. 1)

Ce réemploi ne fut pas sans conséquences. En effet, l'évolution phonétique ne s'étant pas arrêtée au VIIe siècle, le phonème /u/ refera ultérieurement son apparition dans le système phonétique français, au XIIIe siècle. Le graphème <u> qui rendait originellement ce phonème /u/ n'étant plus disponible, les copistes seront contraints de trouver une nouvelle solution graphique pour le rendre — le choix se portera sur la formation d'un digramme.

Le cas du graphème <h> est également digne d'intérêt, pour des raisons très différentes. Il ne correspondait déjà plus à aucun phonème en latin classique, où il était purement graphique, ce qui en faisait d'emblée un graphème disponible pour le français.

Les copistes du XIIe siècle vont essentiellement récupérer le <h> pour transcrire le phonème non pulmonique /h/ hérité du francique à l'époque des invasions germaniques. Ce phonème apparait à l'initiale des mots d'origine germanique tel hache, et les copistes vont parfois l'étendre à tort à des mots d'origine latine :

Exemples
Qui lances et escus portoient / Et bonnes faux et pesans haches
(Le contrefait de Regnart, v. 13812-13)
[…] Sans regarder ne hault ne bas.
(Le contrefait de Regnart, v. 1331)

Les copistes du XIIe siècle vont également récupérer le <h> comme graphème combinatoire, entrant dans la composition de digrammes.

Le XIVe siècle va réserver un autre sort encore au <h>.

D'une part, le <h> va être utilisé pour matérialiser le hiatus, comme il le faisait déjà en latin : on renoncera ainsi progressivement à une graphie comme trair et on notera trahir en français, de même que l'on notait nihil en latin pour indiquer que les deux /i/ devaient se prononcer.

Exemple
Quant il vit que pour s’envahie / Ne fust point la Chievre esmahye […]
(Le contrefait de Regnart, v. 1183-84)

Exemple
Tant fist le peuple l’envaÿ / Siques il mesmes se haÿ.
(Le contrefait de Regnart, v. 2851-52)

Dans la suite, on va certes garder envahir, trahir…, mais écrire haïr, obéir…sans introduire de <h> entre le <a> et le <i> ou entre le <e> et le <i>.

D'autre part, à partir du XIVe siècle toujours, une tendance générale à la relatinisation des graphies tendra à réintroduire le <h> à l'initiale des mots où ce <h> était présent dans le mot-source latin : hier/hui mais s'était effacé dans les habitudes graphiques des siècles précédents : ier/ui :

Exemple
Et si ne cuidoit pas estre homs, / Et le tenoit a grant diffame, / Quant on disoit lui nez de femme.
(Le contrefait de Regnart, v. 2826)

Enfin, le <h> va être réquisitionné dans une fonction analogue à celle qui a été évoquée plus haut pour le <y>. Pour désambiguïser la lecture des mots qui présentent à l'initiale une séquence graphique <ui>, qui risquait de se lire <iu>, voire <m> ou <ni> ou encore <in>, le <h> sera introduit devant cette séquence de graphèmes initiaux et en garantira la lecture :

Exemples
Quand vint a sept ans ou a uit […]
(Le contrefait de Regnart, v. 10031)
Huit jour/s/ aprez que il fu nés […]
(Le contrefait de Regnart, v. 8386)

Contrairement au procédé précédent, celui-ci connaîtra un réel succès, puisqu'à l'heure actuelle, il n'existe plus aucun mot français commençait par la séquence graphique <ui>, qui a été systématiquement convertie en <hui> : huit, huître, huis… Ainsi, les mots présentant à l'heure actuelle un <h> à l'initiale résultent de multiples reconversions de ce graphème : restitution du phonème /h/, marque de hiatus, relatinisation graphique ou désambiguïsation graphique.

Le cas des graphèmes <x>, <z> et <j> est encore différent des deux précédents.

Le graphème <x> avait dans le latin un statut marginal, en ce qu'il violait le principe phonémo-graphémique — c'était l'équivalent de deux phonèmes /ks/, dont chacun possédait un correspondant graphique, <c> et <s>. La séquence /ks/ que rendait originellement <x> ne s'est pas conservée dans les dérivés français, qui ont évolué diversement. Cela rendait le graphème latin <x> disponible pour une autre utilisation, aussi les copistes du Moyen Âge l'ont-ils réquisitionné comme abréviation de la séquence finale <us>. Dans les mots français actuels, le graphème <x> renvoie ainsi tantôt au <x> originel de l'étymon latin pour les mots latins que le français a empruntés tels quels au latin (examen), tantôt au <x> abréviatif des copistes du Moyen Âge (cheveux) :

Exemple
Par exemple dist cis fabliaus / Que fols est qui ne s’abandone ; / Cil a le bien cui Diex le done, / Non cil qui le muce et enfuet.
(Jean Bodel, Brunain, v. 60-63)

Le graphème <z> connut un sort semblable : ce graphème n'est apparu que tardivement en latin, dans des mots que le latin a empruntés au grec, des mots où il rendait originellement l'affriquée /dz/ ; cette affriquée originelle s'est perdue dans le passage du latin au français, ce qui rendait ce graphème exotique disponible. Il a alors été réquisitionné par les copistes du Moyen Âge d'une part pour rendre le phonème /z/, inconnu du latin, résultant de l'évolution de /dz/ ou de /s/, d'autre part comme abréviation de la séquence finale <ts> ; <z> deviendra alors une simple variante du <s> à la finale, ce qui en fera un graphème fort utilisé en ancien et moyen français, d'autant plus utilisé même qu'il est maintenu avec sa valeur initiale dans les emprunts savants au grec :

Exemples
Uns deables i est venuz / Par cui li droiz iert maintenuz. / Un sac de cuir au cul li pent / Maintenant que laianz descent, / Car li mauffeiz cuide sans faille / Que l’arme par le cul s’en aille. / Mais li vilains por garison / Avoit ce soir prise poizon.
(Rutebeuf, Dis dou pet au vilain, v. 27-34)
Unz autres Zozimas estoit / A ce tens, qui gaires n’amoit / Ne Jesucrit ne sa creance, / Ainz estoit plainz de mescreance.
(Rutebeuf, Sainte Marie l’Egypcienne, v. 535-38)
Dame Oyseuze a monlt de branches / Malvaisez, perileuses, franches.
(Le contrefait de Regnart, v. 39-40)

Dans les mots français actuels, le graphème <z> renvoie tantôt au <z> originel de l'étymon grec pour les mots grecs empruntés tels quels au grec (zoologie), tantôt au <z> abréviatif des copistes du Moyen Âge (prenez).

Le graphème <j> était au départ une simple variante du graphème <i>, au demeurant très peu usitée. Bien qu'utilisé sporadiquement au Moyen Âge pour noter le /ʒ/ initial de mot et bien que proposé par les imprimeurs du XVIe siècle pour noter systématiquement ce même phonème /ʒ/ à l'initiale, il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu'il entre réellement dans les habitudes graphiques et le XIXe pour qu'il se généralise dans cette configuration — jusqu'alors, on notait <i> ou on optait pour toute autre solution graphique que <j> (on usait notamment du digramme <ge> — cf. § 4.1.5).
En résumé donc, le français a réutilisé les graphèmes latins <u>, <h>, <x>, <z> et <j> devenus disponibles dans le passage du latin au français afin de résoudre certains problèmes d'inadéquation entre le matériau graphique latin et le système phonétique français.

1.4.   Le recours à des signes diacritiques

Une quatrième option théorique pour résoudre les problèmes posés par la discordance entre le phonétisme français et le matériau graphique emprunté au latin lorsqu'on a mis le français par écrit est le recours à des signes diacritiques, c'est-à-dire l'ajout de marques auxiliaires sur ou sous des graphèmes déjà existants pour en donner des variantes graphiques qui rendront autant de phonèmes différents.
Le recours à des signes diacritiques est une piste qui sera certes suivie mais seulement à partir de la Renaissance où elle sera poussée à l'extrême dans les tentatives de création d'une écriture phonémo-graphémique pour le français que j'ai déjà évoquées. On en a déjà vu parmi les innovations graphiques de Pierre de La Ramée :

Elles ne sont que le prolongement des vues de Louis Meigret en la matière :

[j]e suys asseuré q'une bone partíe de çeus qi s'ęn męlet, sont si fríans de suyure le stile Latin, ę d'abandoner le notre, qe combien qe leur' parolles soęt nayuemęnt Françoęzes : la maouęz' ordonançe rent toutefoęs le sens obscur, auęq vn gran' mecontęntemęnt de l'oręlle du lecteur, ę de l'assistęnçe. De vrey si nou' consideron' bien le stile de la lange Latin' ę celuy de la notre, nou' lę' trouuerons contręres en çe qe comunemęnt nou' fęzons la fin de claoz' ou d'un discours, de çe qe lę Latins font leur comęnçemęnt : ę si nou' considerons bien l'ordre de nature, nou' trouuerons qe le stile Françoęs s'y ranje beaocoup mieus qe le Latin. Car lę' Latins prepozent comunemęnt le souspozé ao vęrbe, luy donans ęn suyte le surpozé.
(Traité touchant le commun usage de l'escriture francoise, f° 143r de l'édition de 1550)

Les propositions de Meigret en matière de signes diacritiques furent tout aussi mal reçues que celles d'introduire dans le système graphique français des graphèmes empruntés à d'autres systèmes d'écriture, mais il n'en demeure pas moins que c'est au XVIe siècle que l'on commença à adopter, quoi que de manière encore fort hésitante et surtout sans réussir à se mettre d'accord, divers signes diacritiques. Les imprimeurs jouèrent à cette époque un rôle non négligeable dans le bouleversement des habitudes graphiques.

L'accent aigu est repris par l'imprimeur Robert Estienne pour distinguer le /e/ du /ə/.

Le grammairien Jacques Dubois, dit Sylvius, introduit l'accent grave pour distinguer le /ə/ du /e/ : gracè = [grasœ] mais n'est pas suivi dans cette voie ; l'accent grave sera récupéré, notamment par l'imprimeur Estienne Dolet, pour différencier des mots homographes (a >< à) — et bien plus tard, au XIXe siècle, pour différencier le /e/ du /ɛ/.

L'accent circonflexe est utilisé par Sylvius pour dénoncer les diagrammes (association de deux signes graphiques rendant un son unique) et se place entre les deux signes constitutifs du digramme : o^i. D'autres suivent Sylvius sur ce point, mais l'accent circonflexe tend plus généralement, comme le préconise l'imprimeur Geoffroy Tory, à marquer la chute d'une voyelle (<seur> → <sûr>). Le poète et théoricien Pierre de Ronsard l'utilise quant à lui pour marquer l'amuïssement du –s implosif : <tost> → <tôt>, <haste> → <hâte>. Mais l'usage préconisé par Tory et celui préconisé par Ronsard ne sont guère suivis ; il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu'il s'impose, au détriment de l'usage préconisé par Sylvius.

Le tréma est introduit par le grammairien anglais John Palsgrave, pour différencier le <u> équivalent à /u/ de celui qui rend /y/, une confusion propre au français d'Angleterre. Sylvius, comme Dolet, l'utilise plutôt pour marquer la diérèse et le place entre les deux signes graphiques qu'il faut éviter de prendre pour un digramme : <o¨i> vs <o^i>. Cet usage ne s'imposera pas d'emblée. Aux XVIIe et XVIIIe siècle, le tréma se positionne au contraire essentiellement sur le <u> pour indiquer l'absence de diérèse : <citroüille>. Le tréma n'en viendra à marquer la diérèse (<haïr>) qu'au XIXe siècle, et il faudra attendre le XXe siècle pour qu'on s'accorde sur celle des deux voyelles graphiques contiguës qui en sera marquée.

Le tilde marque les voyelles nasales, mais il s'agit d'avantage d'une abréviation, héritée de l'écriture manuscrite des copistes médiévaux, qui en faisaient un usage abondant, que d'un signe diacritique, un même mot pouvant être écrit indifféremment avec <n> ou avec tilde : <langue> → <lãgue>, <bon> → <bõ>. Cet usage ne dépassera pas le XVIIe siècle.

L'emploi du tilde en imprimerie dans l'Ouverture de Cuisine de Lancelot de Casteau, p. 20.

La cédille est adoptée sous le <c> → <ç> pour induire une prononciation /s/, mais si la valeur du signe fait l'unanimité, son emploi est loin d'être systématique au XVIe siècle et ne s'imposera qu'au XVIIe siècle.

L'apostrophe s'introduit, conformément à ce que préconise Tory, pour marquer l'élision.

L'usage de l'ensemble de ces signes est codifié en 1533 dans une épitre d'un certain Montflory, c'est-à-dire vraisemblablement de Clément Marot associé à Geoffroy Tory et l'est à nouveau un peu plus tard par Pierre de la Ramée.

1.5.   La combinaison de graphèmes

Au moment de la mise par écrit du français au Moyen Âge, au XIIe siècle, on optera essentiellement, pour fournir des graphèmes aux phonèmes propres au français et construire le système graphique au français, pour la constitution de digrammes, voire de trigrammes ou de quadrigrammes, d'une part, ou on admettra qu'un même graphème puisse rendre plusieurs phonèmes. Je vais m'intéresser ici au premier de ces deux procédés qu'il nous reste à examiner.

Pour rendre les consonnes propres au français, le principal graphème combinatoire auquel on recourra sera le <h>. Il sera d'emblée associé au <c> pour former le digramme <ch> destiné à rendre le nouveau phonème /ʃ/ — cette trouvaille sera adoptée simultanément par tous les copistes. Localement, se formeront aux XIIe et XIIIe siècle des digrammes <gh>, <lh>, <nh> destinés semblablement à rendre les autres nouveaux phonèmes palataux /ʒ/, /ʎ/ et /ɲ/. Malgré l'élégance de la solution, seul le digramme <ch> s'imposera en français. On suivra d'autres voies pour rendre les autres consonnes palatales.

Le XVIe siècle utilisera encore le <h> comme graphème combinatoire pour rendre, dans les mots d'origine grecque qui s'introduisent à cette époque dans la langue française, certains phonèmes propres au grec : <ph>, <th>, <rh> pour phantasme, rhythme, etc. Ce <h>, qui perdra rapidement sa pertinence phonologique, sera fort instable : dès le XVIe siècle, on sera confronté à de nombreuses hésitations : rhétorique – rhéthorique – réthorique… et par la suite la plupart de ces <h> seront abandonnés : fantasme, rythme.

Autre graphème utilisé comme graphème combinatoire dès le XIIe siècle, le <e> s'associera à <g> et à <c> pour rendre, respectivement, /ʒ/ et /s/ :

Exemples
[…] metez en la toie du porcel ceucre […]
(Enseingnemenz, l. 51)
Et cil sont changeor qui vindrent avant ier.
(Rutebeuf, Diz des cordeliers, v. 32)

Dans le premier cas, il s'agissait de trouver une solution pour un nouveau phonème, /ʒ/, aussi le procédé survivra-t-il au Moyen Âge.

Dans le second cas, il s'agissait de désambiguïser le <c>, qui, par les hasards de l'évolution phonétique, en était arrivé à rendre aussi bien le phonème /s/ que le phonème /k/. Le digramme <ce> pour rendre /s/ ne sera toutefois pas retenu au-delà de l'ancien français et sera progressivement supplanté, à partir du XVIe siècle, par le recours à la cédille, d'origine espagnole, et connue dès le Moyen Âge des copistes de langue d'oc.

Pour rendre les voyelles propres au français, on adoptera de nombreux digrammes, en recourant à des combinaisons variées. Dans la majorité des cas, ces digrammes rendaient originellement des diphtongues, qui se sont réduites phonétiquement :

Exemples
Qu’il n’est nuns hom qui soit en vie / Qui ait talant d’autrui preu faire / S’en faisant n’i fait son afaire.
(Rutebeuf, Des plaies du monde, v. 10-12)
[l]a corde senefie, la ou li neu sont fet, / Que li Mauffé desfient, et lui et tot son fet. / Cil qui en aux se fie, si mal et si mesfet / Seront, n’en doutez mie, depecié et desfet.
(Rutebeuf, Diz des cordeliers, v. 25-28)

C'est notamment le cas du digramme <ou>, utilisé pour rendre le phonème /u/ lorsqu'il refera son apparition dans la langue française, à un moment où le graphème qui le rendait originellement en latin a déjà été réquisitionné pour rendre /y/ ; ce digramme renvoie à la diphtongue /ou̯/, qui a évolué vers /u/ :

Exemples
Bel avret corps, bellezour anima.
(Séquence de sainte Eulalie, v. 2)
La nef est preste ou il deveit entrer […]
(Vie de saint Alexis, v. 76)
Mex voudroie que je fuse arse, / Aval le vent la poudre esparse, / Jor que vive que amor / Aie o home qu’o mon seignor […]
(Tristan de Béroul, v. 35-38)

Les digrammes vocaliques rendaient donc à l'origine majoritairement des diphtongues (ce n'étaient donc pas originellement des digrammes, mais des séquences de deux graphèmes rendant adéquatement des séquences de deux phonèmes vocaliques).

Le fait que, dans l'évolution du système phonétique, des diphtongues différentes à l'origine aient pu connaître une évolution convergente a alors parfois abouti à des digrammes distincts pour rendre un même phonème, digrammes devenus interchangeables. C'est le cas notamment pour <eu>, <ue>, <oeu>, <oe> qui en viendront uniment à rendre /ø/ et /œ/ :

Exemples
Complainte Rutebuef de son oeul
De l’ueil destre, dont miex veoie, / Ne voi ge pas aleir la voie / Ne moi conduire. / Ci at doleur dolante et dure, / Qu’endroit meidi m’est nuit oscure / De celui eul.
(Rutebeuf, Complainte Rutebuef de son oeul, v. 23-28)

La langue moderne témoigne encore de ces hésitations, généralisées dans le cas des digrammes rendant d'anciennes diphtongues.

Pour rendre les voyelles nasales, propres à la langue française, ce seront le <n> et le <m> qui serviront de graphèmes combinatoires, d'autant plus aisément et uniformément qu'ils renvoient à des phonèmes consonantiques dont la prononciation s'est longtemps conservée à la suite de la voyelle nasalisée. Les copistes du Moyen Âge tendront d'ailleurs à doubler le <n> ou le <m> pour indiquer la double articulation de cette nasale : dans l'écriture du Moyen Âge, dans une séquence <onn>, le premier <n> fait office de graphème combinatoire associé au <o> pour marquer le phonème vocalique /ɔ͂/ et le second <n> rend simplement compte du phonème consonantique /n/ (ce qui s'écrivait <bonne> se prononçait [bɔ͂nə].

D'autres copistes ont usé du tilde sur la voyelle nasalisée, tilde qui n'était au départ qu'une abréviation de la nasale (ils écrivaient donc <bõne>). D'autres enfin n'ont adopté aucun signe distinctif pour indiquer qu'une voyelle était nasalisée (ils écrivaient <bone>).

C'est essentiellement le premier procédé de transcription des nasales qui a été retenu après le Moyen Âge, même si depuis le XVIIIe siècle, la double articulation nasale a disparu de la prononciation du français standard : <bonne> se prononce [bɔn].

Inutile de multiplier les exemples, très nombreux : la combinaison de graphème a été un procédé fort prisé lors de la mise par écrit du français et il s'est conservé jusqu'à nos jours.

1.6.   L'abandon du principe phonémo-graphémique

Malgré l'ingéniosité des copistes médiévaux et les nombreuses combinaisons de graphèmes mises en place, faute d'un matériau graphique suffisant, le système graphique du français sera contraint de privilégier la dernière piste théorique que j'ai évoquée et d'admettre qu'en français un même graphème puisse rendre plusieurs phonèmes. C'est donc en fin de compte essentiellement cette piste qui sera suivie au XIIe siècle, à l'époque où tout (ou presque tout) le système graphique du français se joue.

Ainsi, pour le /ɛ/, de même que pour le /ə/, absents du système latin, le graphème adopté a été d'emblée le <e>, qui correspond donc dans le système graphique du XIIe siècle à trois phonèmes distincts : /e/, /ɛ/ et /ə/. Dans le domaine des consonnes, le /ɥ/ a été transcrit <u>, tout comme le /y/ dont il dérive, de même que le latin transcrivait semblablement /u/ et /w/, ce qui constituait une des rares infractions latines au principe graphémo-phonétique.

2.   Le système écrit du français tel qu'il s'est construit au XIIe siècle

Reconsidéronsle système graphique du français tel qu'il s'est mis en place, dans son intégralité, au XIIe siècle, en montrant de manière synthétique à quoi ont abouti les différents procédés de mises par écrit pour les voyelles, d'une part, et pour les consonnes, d'autre part. Pour les voyelles, nous devons en outre distinguer les voyelles orales, seules connues du latin, et les voyelles nasales, propres au français.

2.1.   Les voyelles orales

Au XIIe siècle, les voyelles orales du français sont les suivante :

Phonèmes latins i e a o u
Phonèmes du XIIe siècle i y e ø ɛ a ɑ ə ɔ o u

Commençons par la transcription des voyelles présentes dès le latin.

La transposition de /i/, /e/, /a/ et /o/ ne posait pas problème : les phonèmes existant en latin, le français ayant opté pour la solution de la continuité avec le latin : <i>, <e>, <a>, <o>.

Pour le /u/, on l'a vu, la situation est relativement complexe. Il n'existait plus dans le vocalisme français au moment où a commencé à se développer la mise par écrit. Le graphème qui le rendait a donc été réquisitionné pour rendre le phonème français /y/. Lorsque le phonème /u/ a refait son apparition dans le système vocalique français, c'est-à-dire au XIIe siècle, le graphème qui le rendait dans l'alphabet latin n'était donc plus disponible, on a alors adopté pour rendre /u/ le digramme <ou>, reflet de la diphtongue /óu̯/ qui s'est formée au VIe siècle et d'où proviennent certains /u/.

Venons-en maintenant à la transcription des voyelles propres au français :

Je viens d'indiquer pour terminer mon survol théorique que pour le /ɛ/, de même que pour le /ə/, absents du système latin, le graphème adopté a été d'emblée le <e>, qui correspond donc dans le système graphique français du XIIe siècle à trois phonèmes distincts : /e/, /ɛ/ et /ə/.

Pour le /ɔ/, le graphème adopté a été le même que pour le /o/, à savoir <o>, de même que le <a> sera utilisé pour rendre le phonème français /ɑ/ aussi bien que le /a/.

Le cas du /y/ a été évoqué précédemment dans l'explication du cas du /u/. Il faut ajouter ici que certains des /y/ français sont dérivés de la vocalisation du /ł/ (ce qui explique que le pluriel de cheval soit chevaux) et les graphies des ces /y/ seront fort hésitantes durant toute la période de l'ancien et surtout du moyen français : ils s'écriront tantôt <u>, tantôt <ul>, tantôt <l>.

Exemple
Je m'esbahis merveilleusement comme / Ceulx qui les font pevent bonnement vivre. / Se je n'ay mieulx, je ne prise une pomme ; / J'en sçay par cueur plus qu'ilz ne font par livre.
(Maistre Aliborum, qui de tout se mesle, v. 37-40)

Pour le phonème français /ø/, on a vu que les copistes recourent aux digrammes <ue> ou <oe>, voire <eu>, reflet des différentes diphtongues du XIe siècle qui ont évolué vers /ø/, les trois digrammes devenant très vite interchangeables (on perd conscience de leur origine distincte quand le résultat prononcé est identique).

Soit, synthétiquement :

Phonèmes latins i e a o u
Phonèmes du XIIe siècle i y e ø ɛ a ə ɑ ɔ o u
Solutions graphiques i u e ue e a e a o o ou
  (l)   oe ai            
  (ul)   eu ei            

2.2.   Les voyelles nasales

Le français du XIIe siècle connait les voyelles nasales suivantes :

Phonèmes latins
Phonèmes du XIIe siècle ĩ ɑ͂ ɔ͂ õ

Aucune voyelle nasale n'existant dans le système latin, il a donc fallu trouver des solutions pour transcrire toutes les voyelles nasales du français. On a vu que c'était essentiellement la consonne <n> qui avait été réutilisée à cette fin comme graphème combinatoire, ajouté au graphème qui rend la voyelle qui a subi la nasalisation.

Mais il faut savoir que, les processus de nasalisation des voyelles ayant entraîné des bouleversements successifs du timbre de celles-ci, les graphies sont souvent fluctuantes pour ce qui est du rendu de l'élément proprement vocalique des voyelles nasales, élément vocalique qui n'est plus nécessairement transcrit en conformité avec le timbre originel. Plus spécialement, l'évolution faisant se rejoindre le /a/ et le /e/ suivis de nasale en un semblable /ɑ͂/ dès la fin du XIIe siècle, les graphies adoptées pour rendre ce /ɑ͂/ seront interchangeables pendant toute la période de l'ancien français.

Soit, synthétiquement :

Phonèmes latins
Phonèmes du XIIe siècle ĩ ɑ͂ ɔ͂ õ
Solutions graphiques ĩ ɑ͂ õ õ
in en an on on
inn enn ann onn onn
  ɑ͂    
  an en    
  ann enn    

(<n> peut être remplacé par <m> partout dans ce tableau).

2.3.   Les consonnes

Le français du XIIe siècle connaît les consonnes suivantes :

Latin p b m w f t d n k g s r l ­— j
XIIe siècle p b m ɥ w f v t d n k g s z r l ts dz d ʒ ɲ j ʎ

La solution adoptée pour tous les phonèmes communs au français et au latin a d'abord été la solution de la continuité. C'est ainsi que /p/, /b/, /m/, /f/, /t/, [d], /n/, /k/, /g/, /s/, /r/, /l/ et /j/ ont été écrits, respectivement, <p>, <b>, <m>, <f>, <t>, <d>, <n>, <c>, <g>, <s>, <r>, <l> et <i>.

Pour les phonèmes propres au français, les solutions graphiques adoptées sont variées :

La semi-occlusive /ts/ sera transcrite par le digramme <ts>, éventuellement abrégé en <z> et c'est cette abréviation qui deviendra la solution graphique adoptée pour le phonème français /z/, quelle qu'en soit l'origine. La variante <s> pour /z/ sera adoptée en position intervocalique, ce qui contraindra à chercher des alternatives pour transcrire le phonème /s/, <s> étant ambigu.

Pour la semi-occlusive /tʃ/, généralement issue du <c> latin, la solution d'emblée adoptée est le digramme <ch>. Lorsque la semi-occlusive se réduira à la pré-palatale /ʃ/, on conservera la transcription <ch>.

Pour la semi-occlusive /dʒ/, si l'on excepte quelques tentatives isolées de créer un digramme <gh>, mobilisant ici le <h> de la même manière que pour /tʃ/, on optera, selon qu'elle dérive du /g/ ou du /j/ latin, tantôt pour <g> (lorsqu'une voyelle vélaire suit) ou <ge> (lorsqu'une voyelle palatale suit), tantôt pour <i>, à l'initiale, un <i> transcrit <j> dans les éditions modernes des textes de cette époque. Les deux voies se confondant, les différentes solutions deviennent interchangeables. Lorsque la semi-occlusive se réduira à la pré-palatale /ʒ/, on conservera la même distribution des graphèmes.

Ce sont les consonnes palatales qui donneront le plus de mal aux copistes médiévaux. Les graphies sont semblablement fluctuantes pour le /ʎ/ (<il>, <ill>, <li>, <lli>, <ll>, <lh>…) et pour le /ɲ/ (<in>, <inn>, <g>, <gn>, <ingn>, <ign>, <igni>…) et ne parviendront à se fixer que bien après le Moyen Âge (on hésite encore au XVIIe siècle).

Mais, même pour les phonèmes qui existaient déjà en latin, des interférences avec l'étymon latin, des habitudes graphiques propres à certains copistes, notamment anglo-normands, la nécessité d'éviter toute équivoque pour les graphèmes ambigus… ont conduit à introduire :

Soit, synthétiquement :

Latin
p
b
m
w
f
t
d
n
k
g
s
r
l
­—
j
XIIe siècle
p
b
m
ɥ
w
f
v
t
d
n
k
g
s
z
r
l
ts
dz
d ʒ
ɲ
j
Solutions graphiques
p
b
m
u
u
f
u
t
d
n
c
g
s
z
r
l
ts
ch
g(e)
gn
i
ll
uu
k
gu
ss
s
z
i
j
ill
vv
qu
c(e)
­
q

1     D'autres langues romanes ont tâtonné et usé sporadiquement, et parfois même jusqu'à l'époque moderne, d'autres systèmes d'écriture (alphabet hébreu, arabe, grec ou cyrillique) pour en revenir finalement aussi à l'alphabet latin.