LE SYSTÈME GRAPHIQUE AU XVIe SIÈCLE

La fin du XVe siècle connaît une révolution dans le monde de l'écrit, avec l'invention de l'imprimerie (la première imprimerie française s'installe à Paris en 1470). Si les premiers ouvrages imprimés le sont essentiellement en latin, à partir du XVIe siècle, les imprimés en français se multiplient. De la même manière que les basochiens avaient mainmise sur les graphies des XIVe et XVe siècles, les imprimeurs tenteront d'imposer leur vision des graphies au XVIe siècle.

1.   La bataille de l'orthographe

Un débat se fait jour, qui oppose les tenants, conservateurs, de graphies étymologisantes (nées de la relatinisation de la langue française) aux tenants, réformateurs, de graphies conformes à la prononciation.

Les imprimeurs du XVIe siècle, érudits, seront notamment les fervents défenseurs des graphies étymologisantes qui se sont introduites dans le français écrit au XIVe siècle. Le principal argument des partisans de ces graphies face à leurs adversaires est que le mot-source n'évolue pas, alors que les prononciations évoluent ; opter pour une graphie française proche de celle du mot-source offre pour eux l'intérêt de fixer la graphie.

Précisons que si, jusqu'alors, les graphies étymologisantes touchaient presque exclusivement les mots de souche latine, au XVIe siècle, la redécouverte des modèles de l'Antiquité grecque, va contribuer à l'hellénisation des graphies des mots d'origine grecque ; se créeront ainsi plusieurs nouveaux digrammes, incorporant le graphème combinatoire <h> : <th>, <ph>, <rh>.

Les mots français s'encombrèrent alors aussi de plus en plus de lettres inutiles : outre les lettres étymologiques, on rétablit également les géminées. Les ouvriers, qui, payés à la ligne, avaient tout à gagner de ces graphies qui s'encombraient de signes inutiles, voyaient évidemment d'un bon œil ces principes dictés au départ par la seule érudition.

Contre la tendance étymologisante suivie par la majorité des imprimeurs, s'amorce un mouvement de grammairiens et, dans un moindre mesure, d'imprimeurs (peu nombreux mais illustres comme Geoffroy Tory et Estienne Dolet) qui prônent un système graphique proche de la prononciation.

En vue de cette adéquation entre système graphique et système phonétique, certains grammairiens, comme Louis Meigret, vont jusqu'à proposer une réforme en profondeur du système graphique, optant pour l'usage de nombreux signes diacritiques pour différencier les graphèmes dont la lecture serait douteuse (<e>, <c>, etc.) :

[J]e suys asseuré q'une bone partíe de çeus qi s'ęn męlet, sont si fríans de suyure le stile Latin, ę d'abandoner le notre, qe combien qe leur' parolles soęt nayuemęnt Françoęzes : la maouęz' ordonançe rent toutefoęs le sens obscur, auęq vn gran' mecontęntemęnt de l'oręlle du lecteur, ę de l'assistęnçe. De vrey si nou' consideron' bien le stile de la lange Latin' ę celuy de la notre, nou' lę' trouuerons contręres en çe qe comunemęnt nou' fęzons la fin de claoz' ou d'un discours, de çe qe lę Latins font leur comęnçemęnt : ę si nou' considerons bien l'ordre de nature, nou' trouuerons qe le stile Françoęs s'y ranje beaocoup mieus qe le Latin. Car lę' Latins prepozent comunemęnt le souspozé ao vęrbe, luy donans ęn suyte le surpozé.
(Traité touchant le commun usage de l'escriture francoise, f° 143r de l'édition de 1550)

L'orthographe selon Meigret a été rejetée de façon presque unanime (ce dont ses vues plus proprement grammaticales firent aussi les frais). Seul Pierre de la Ramée, dit Petrus Ramus, nommé dès 1551 lecteur ordinaire du roi par Henri II, admirateur de Meigret, poursuivit dans la voie tracée par celui-ci.

Les propositions du maître d'école Honorat Rambaud, plus révolutionnaires encore que celles de Louis Meigret, puisqu'il proposait, dans La Declaration des Abus que l'on commet en escrivant Et le moyen de les euiter, & de représenter nayuement les paroles : ce que iamais homme n'a faict (1578) d'ajouter à l'alphabet usuel 24 lettres nouvelles avec, pour objectif, là encore, de régler l'orthographe sur la prononciation, furent encore plus mal perçues que celles de Meigret — les érudits de son époque prirent Honorat Rambaud ni plus ni moins que pour un fou :

Bien que ce ne fût pas au départ leur vocation, les témoins de ces réformes sont devenus des documents d'une valeur inestimable pour l'étude de la prononciation du français de l'époque et de son système phonétique.

Plus modestement et plus raisonnablement, Geoffroy Tory, imprimeur royal de François Ier, tout en proposant lui aussi une réforme en profondeur du système graphique français, l'enrichit de l'apostrophe (pour remplacer les lettres élidées), des accents aigus et de la cédille, qui n'appartenaient pas encore à l'usage graphique du moment.

Ce sont les tenants des graphies étymologisantes qui remporteront cette première bataille de l'orthographe (des entreprises comme celle de Rambaud ne servirent guère leurs opposants) : le standard graphique du XVIe siècle sera donné par le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne (lexicographe et imprimeur), qui conserve les graphies étymologisantes tout en faisant quelques concessions aux partisans des signes diacritiques. L'usage se fixe, le concept d'orthographe naît.

2.   Les signes diacritiques

Parmi les différents signes diacritiques proposés par les tenants d'un système graphique français se réglant sur la prononciation des mots, l'accent aigu est repris pas Robert Estienne pour distinguer le [e] du [ɛ].

Jacques Dubois, dit Sylvius, introduit lui l'accent grave pour distinguer le [ə] du [e], mais ne sera pas suivi dans cette voie ; l'accent grave sera de fait récupéré, notamment par Dolet, pour différencier des mots homographes (a >< à).

L'accent circonflexe est utilisé par Sylvius pour dénoncer les diagrammes (association de deux signes graphiques rendant un son unique) et se place entre les deux signes constitutifs du digramme. D'autres suivent Sylvius sur ce point, et l'accent circonflexe tend plus généralement, comme le préconise Tory, à marquer la chute d'une voyelle. Ronsard l'utilise quant à lui pour marquer l'amuïssement du –s implosif. Mais l'usage de Ronsard n'est guère suivi à l'époque ; il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu'il s'impose, au détriment de l'usage préconisé par Sylvius et Tory.

Le tréma est introduit par Palsgrave, pour différencier le <u> équivalent à [u] de celui qui rend [y], une confusion propre au français d'Angleterre, qui remonte à l'anglo-normand. Sylvius, comme Dolet, l'utilise plutôt pour marquer la diérèse et le place entre les deux signes graphiques qu'il faut éviter de prendre pour un digramme.

Le tilde marque les voyelles nasales, mais il s'agit d'avantage d'une abréviation, héritée de l'écriture manuscrite des copistes, qui en faisaient un usage abondant, que d'un réel signe diacritique, un usage qui ne dépassera pas le XVIIe siècle.

La cédille, déjà connue des copistes d'oc au Moyen Âge (elle est d'origine espagnole) est adoptée sous le <c> pour induire une prononciation [s], mais si la valeur du signe fait l'unanimité, son emploi est loin d'être systématique.

L'apostrophe s'introduit, conformément à ce que préconise Tory, pour marquer l'élision.

L'usage de l'ensemble de ces signes est codifié en 1533 dans une épitre de Montflory, c'est-à-dire vraisemblablement de Clément Marot associé à Geoffroy Tory et l'est à nouveau plus tard par Ramus.

3.   La ponctuation

Dans l'écriture manuscrite du Moyen Âge, la ponctuation est rare et lorsqu'elle est présente, elle est difficile à décrypter pour le lecteur moderne, fût-il spécialiste de la langue de l'époque. À partir du XIVe siècle toutefois, les manuscrits français, en prose surtout, se dotent de plus en plus régulièrement de signes de ponctuation. Ceux-ci se généralisent au XVIe siècle dans les imprimés. Estienne Dolet est le premier à en règlementer l'usage en 1540, dans un ouvrage que reprennent tous les grammairiens de son temps et qui eut un impact considérable sur les imprimeurs. Les signes recensés par Dolet et leurs emplois sont déjà très proches des signes et emplois que nous connaissons toujours.