LE SYSTÈME GRAPHIQUE DU XXe SIÈCLE

Sont repris ci-dessous les tableaux des correspondances graphiques pour les phonèmes du français actuel.

Cette présentation en tableau est loin de refléter toute la complexité du système graphique français actuel :

  1. elle ne fait pas apparaître tout ce qui touche aux lettres muettes, c’est-à-dire aux graphèmes qui continuent de s’écrire alors que les phonèmes auxquels ils renvoient ont cessé de se prononcer de longue date ou à ce que, diachroniquement, on appelle les lettres graphiques (les lettres qui sont apparues dans l’écriture pour résoudre des problèmes de lisibilité et qui s’y sont maintenues, tel le <h>) ;
  2. elle ne fait pas apparaître les perturbations graphiques introduites dans le système par les mots d’emprunts (grâce à football, /u/ s’écrit <oo> et /o/ s’écrit <a>),
  3. etc.

Mais il permet de se rendre compte des origines variées des choix graphiques du français, et par là, de mieux les comprendre et mieux les retenir.

1.   Les voyelles orales

Phonèmes latins i e   a o u
Phonèmes du XXIe siècle i y e ø œ ɛ a ə ɑ ɔ o u
Solutions graphiques i u e oe oe e a e a o o ou
(î) ù é eu eu è à   à   au
y (û) ai ue ue ê â   â   ô  
          ai            
          ei            

La transcription des voyelles orales a été rendue plus complexe dans un premier temps par le fait que la réduction, au niveau de la prononciation, des diphtongues ne se soit pas partout et toujours accompagnée d'une réduction graphique. De nombreuses séquences de deux graphèmes sont ainsi devenues de nouveaux digrammes, par simple conservatisme graphique (<ai> ou <ei> pour transcrire /ɛ/).

L'introduction de ces digrammes dans le système graphique se justifie certes dans les cas où le résultat de la réduction d'une diphtongue est un nouveau phonème (cas de /ø/ ou /œ/, voire /u/), mais moins quand le résultat de cette réduction est un phonème connu auquel est déjà associé un graphème (cas de /e/ ou /ɛ/) ; on peut toutefois voir dans cette création de diagrammes des tentatives de réintroduire le principe phonémo-graphémique dans le système français (différenciation de /e/, /ɛ/ et /ə/ par l'introduction de digrammes pour rendre /e/ et /ɛ/).

Dans un second temps, la relatinisation des graphies a déstabilisé le système établi en ancien français : jusqu'à la fin du Moyen Âge, on écrivait semblablement chose et povre ; la Renaissance a relatinisé pauvre mais gardé chose en l'état.

Dans un troisième temps, l'introduction de signes diacritiques a été exploitée comme nouveau moyen de préserver le principe phonémo-graphémique : on a introduit ainsi différents accents sur le graphème <e> pour différencier /e/, /ɛ/ et /ə/). Mais ce processus, qui au départ procède par tâtonnements, sera très lent ; il ne parviendra à s'imposer qu'au XXe siècle, à une époque où les autres habitudes graphiques sont déjà acquises de longue date, si bien que les diacritiques ne parviendront pas à évacuer les digrammes. La dernière réforme orthographique, à la fin du XXe siècle a même été jusqu'à supprimer certains signes diacritiques, perçus désormais comme non pertinents phonologiquement (suppression des accents circonflexes sur les graphèmes <i> et <u>).

Dernier point, le système graphique a, dès le XIIIe siècle intégré le graphème <y> comme variante de <i>, un <y> dont l'usage a été réglementé à l'époque moderne et qui ne subsiste désormais plus que dans les mots d'origine grecque, auxquels il faut ajouter le pronom y.

2.   Les voyelles nasales

Phonèmes latins
Phonèmes du XXIe siècle ɛ͂ ɑ͂ ɔ͂ õ œ͂
Solutions graphiques in an on on un
ein en      
ain        

(<n> peut être remplacé par <m> partout dans le tableau ci-dessus).

La double articulation des voyelles nasales s'étant désormais perdue, la transcription des nasales est aujourd'hui stabilisée : le graphème double <nn> ou <mm> dénonce la dénasalisation de la voyelle qui précède, le graphème simple <n> ou <m> dénonce la nasalisation de la voyelle qui précède lorsque celle-ci est en syllabe fermée. Les choses se sont donc simplifiées sur ce plan.

En revanche, la transcription de l'élément vocalique des voyelles nasales est touché par la même complexité que la transcription des voyelles orales. En cause, l'évolution convergente de /ẽ/ et /ɑ͂/, qui rendra interchangeable les transcriptions <en> et <an>, mobilisant deux digrammes pour rendre un unique phonème [ɑ͂]. Lorsque le /ɛ͂/ a intégré le système phonétique, il aurait pu légitimement être transcrit <en>, mais ce digramme n'était plus disponible ; on a donc adopté pour rendre le /ɛ/ des voyelles nasales les mêmes digrammes que l'on utilisait pour rendre la voyelle orale correspondante, d'où les trigrammes <ein> et <ain>. L'usage de diacritiques (par exemple *<èn>) n'a jamais été envisagé.

3.   Les consonnes

Latin p b m w f t d n k g s r l j
XXIe siècle p b m ɥ w f v t d n k g s z ʁ l ʃ  ʒ j
Solutions graphiques p b m u u f v t d n c g s z r l ch g(e) gn i
pp bb mm   uu ff   tt dd nn cc gg ss s rr ll   j   y
        vv ph   th     k gu sc   rh         j
        w           qu   c           ­
                    q   ç              
                                     

De l'ancien français au français moderne, la transcription des consonnes a surtout évolué sur deux plans.

D'une part, la relatinisation des graphies, qui a débuté au XIIe siècle déjà pour aller ensuite en s'intensifiant jusqu'au XVIe siècle a contribué à réintroduire les doubles consonnes des graphies latines (où le doublement graphique est pertinent phonologiquement, alors qu'en français il ne l'est pas). Le maintien de ces consonnes doubles a fait débat du XVIIe au XXe siècle, où au final on a décidé non seulement de les conserver, mais parfois même de les réintroduire dans les mots d'une même famille — ce qui fait certes gagner le système en cohérence, mais non en simplicité.

D'autre part, les emprunts aux langues étrangères ont vu transplanter dans le système graphique français tantôt de nouveaux digrammes pour rendre des phonèmes importés (c'est le cas des <ph>, <rh>, <th> apportés par la vague d'hellénisation qu'a connu la Renaissance), tantôt des graphèmes novateurs (après le <k> importé dès le XIe siècle, on a importé le <w>).
Pour le reste, les transcriptions des pré-palatales /ʃ/ et /ʒ/, de même que la transcription de la palatale /ɲ/ se sont stabilisées, très tôt pour /ʃ/ et /ʒ/, au XXe siècle seulement pour /ɲ/ (la réforme de 1990 ayant éliminé <oignon>, dernier vestige des hésitations qui ont traversé tout le Moyen Âge).

4.   Autres traits (ortho)graphiques

Les batailles de l'orthographe qui ont traversé le XIXe siècle, sans réel impact sur l'orthographe, aboutissent au XXe siècle en de frileuses réformes de l'orthographe, en 1901, 1975 et 1990 — des réformes qui autorisent des graphies concurrentes, suggèrent aux correcteurs de ne pas sanctionner certains écarts… sans réformer réellement. Depuis la 1re bataille au XVIe siècle, toute bataille orthographique se déroule immanquablement dans un climat passionnel où les conservateurs l'emportent systématiquement sur les réformateurs.

Dans ce contexte de fixisme ou d'inertie des autorités linguistiques, la langue n'en continue pas moins d'évoluer, notamment en intégrant des mots nouveaux sur la graphie desquels il importe de statuer — un mouvement néologique né au XIXe siècle avec l'essor des nouvelles sciences et techniques et que le XXe siècle (voire le XXIe) n'a fait qu'amplifier.

Depuis le XIXe siècle, l'orthographe française s'est vue compliquée par l'accroissement de mots d'emprunts aux graphies non francisées, emprunts qui multiplient les correspondances nouvelles entre graphèmes et phonèmes, comme les digrammes <oo> pour [u] (football) et <ea> pour [i] (speaker) ou [ε] (steak).

La réforme de 1990 pousse à une naturalisation systématique des emprunts, mais l'usage a du mal à suivre : si on est très tôt passé de roastbeef à rosbif, le biftek a toujours du mal à supplanter le beefsteak. Pourtant, les emprunts antérieurs au XVIIIe siècle, malgré l'absence de toute volonté de légiférer sur ce point, ont été si bien intégrés qu'il est fréquent de nos jours que l'on ne les perçoive plus comme des mots d'origine étrangère. C'est le cas notamment pour de nombreux mots anglais : contredanse (< country-dance), paquebot (< packet-boat), paletot (< paltok), comité (< committee), etc. : dans le domaine linguistique comme ailleurs, la pression populaire réussit parfois là où la volonté politique échoue !

L'Académie n'ayant pas mené à terme la neuvième édition de son dictionnaire, qui devait cautionner les nouvelles graphies admises1, ce sont les dictionnaires usuels qui servent alors d'arbitres dans les conflits orthographiques : ils prennent souvent parti en cas de double graphie (mais ne le font pas nécessairement tous dans le même sens).

Autre fait marquant : à la fin du XXe siècle, l'évolution technologique, par la voie de l'informatique, contribue à réhabiliter l'écrit, alors que depuis le début du siècle, les innovations technologiques (radio, télévision, disques, cassettes audio…) avaient contribué à privilégier l'oral. Le minitel d'abord (qui n'a pas réussi à s'imposer en dehors des frontières de la France et n'a pas passé le cap du XXIe siècle), l'Internet ensuite provoquent un engouement pour la communication écrite instantanée : se développe ainsi la mode du « claviardage » (mot-valise pour clavier + bavardage), d'ordinateur à ordinateur tout d'abord, de téléphone portable à téléphone portable ensuite. Ce mode de communication écrite instantané engendre de nouvelles habitudes graphiques (tendance à l'abréviation et à la syncope, prédilection pour les épellations, enrichissement de la ponctuation par l'usage d'émoticônes, etc.), exacerbées dans le cas des textos ou SMS (où le message du scripteur est limité en nombre de caractères), nouvelles habitudes dont nous ne sommes pas encore à même de mesurer la portée sur le système graphique de la langue commune.

1     Admises par les Académiciens, qui ne font pas nécessairement les mêmes choix que les spécialistes et les législateurs.