LE SYSTÈME GRAPHIQUE DU PROTOFRANÇAIS

Les témoins écrits du protofrançais ne sont pas plus nombreux que ceux du latin vulgaire ou du gallo-roman, mais ceux sur lesquels on se fonde généralement sont plus conséquents et permettent de ce fait de mieux appréhender le système graphique de cette époque.
Malgré cela, le constat demeure inchangé : pour la mise à l’écrit du protofrançais, c’est le système graphique du latin qui a été retenu, en dépit de son inadéquation, le système phonétique s’étant considérablement enrichi, et le principe phonémo-graphémique (un phonème « un graphème) ne peut plus être respecté.

Les textes conservés sont particulièrement intéressants sur ce point en ce qu’ils font notamment état des difficultés à transcrire le [ə] propre au système vocalique du français, une hésitation que l’on retrouve à la fois dans les Serments (Karle >< Karlo, fradre >< fradra) et dans la Séquence de sainte Eulalie (Buona pulcella vs cose, arde).

Par ailleurs, si la Séquence adopte le graphème <u> pour rendre le phonème [y] (pulcella, fut) et ne l’utilise pour rendre le phonème [u] que dans les diphtongues (suon, fou), le texte des Serments, s’il rend également [y] par <u> (cadhuna, iurat), hésite entre <ou> (amour) et le même <u> (dunat) pour transcrire la diphtongue [óu̯] issue du [ó] libre.

L’attitude des scripteurs des deux textes face aux faits de diphtongaison est d’une manière générale fort dissemblable. Si la Séquence rend assez fidèlement compte par ses graphies des nombreuses diphtongues et triphtongues qui caractérisent le système vocalique de l’époque (Buona, ueintre, Maximiien, suon, sostiendreiet…), de même d’ailleurs le Sermon sur Jonas (faire, preirets…), le texte des Serments fait très peu état des diphtongues : si l’on excepte la forme amour, seules les diphtongues par coalescence sont rendues : dreit, plaid, alors que certaines diphtongues nées de la segmentation des voyelles toniques libres faisaient partie intégrante du système vocalique depuis plusieurs siècles. Le texte des Serments note encore dans la graphie des voyelles et des consonnes finales (in damno, nunqua’m1)< dont on sait qu’elles n’étaient déjà plus prononcées, parfois depuis plusieurs siècles, alors que le scripteur de la Séquence en garde moins systématiquement les traces (mals, ciel…). Ces deux traits, qui font du texte des Serments un témoin moins fiable linguistiquement que ne l’est la Séquence, témoignent surtout de la difficulté que pouvait représenter pour un scripteur de l’époque la mise par écrit d’une langue parlée, ce dont les hésitations du brouillon du sermon sur Jonas témoignent de manière bien plus parlante encore.

Les Serments et la Séquence attestent encore l’usage du graphème <z> (fazet dans les Serments ; bellezour, paramenz, czo, domnizelle… dans la Séquence), un graphème qui n’appartenait pas en propre à l’alphabet latin et est utilisé ici soit pour rendre [z] soit, en combinaison, pour rendre compte des affriquées, phonèmes inconnus du latin — sur ce point, la graphie <cz> comme d’autres graphies expérimentales propres à la Séquence restèrent sans lendemain.

Les Serments font encore apparaître le <h> (in aiudha et in cadhuna) dans des mots qui n’en présentent pas dans leur forme latine et dans un contexte qui ne correspond à aucun contexte connu du latin — à savoir pour rendre compte de faits de spirantisation ; <h> apparaît dans ce cas comme un graphème à vocation essentiellement combinatoire.

La principale originalité graphique des témoins linguistiques de cette époque vient de la Séquence, qui introduit dans le système graphique hérité du latin le graphème <k> (eskoltet, kose, Krist vs Christus), emprunté aux copistes anglo-saxons.

En fin de compte, le système graphique du protofrançais se dessine comme suit :

Phonème i e ε a u y o ɔ ə       h ts dz
Solution graphique i e e a u u o o a/e/o       h z z
 
Phonème p b m w f t d n k g s z r l j
Solution graphique p b m u f t d n c/k g s z r l i

Ce tableau ne rend pas compte de la transcription, hésitante, des diphtongues, ni du caractère combinatoire du graphème <h>, visiblement associé aux faits de spirantisation ni du graphème <z>, parfois associé aux faits d’assibilation.

Ajoutons pour terminer que les graphies adoptées par le scripteur de la Séquence révèlent une origine vraisemblablement picardo-wallonne de celui-ci : les graphies koze, diaule, l’hésitation entre <k> et <ch> dans Krist et Christus, qui permet d’inférer une possible prononciation [k] de <ch>, le recours au <z> comme graphème combinatoire, le maintien du seul graphème <c> dans des contextes où le protofrançais a une affriquée [t∫] mais où le wallon et le picard conservent [k]… sont autant d’indices qui permettent, avec prudence, de localiser géographiquement l’origine du scripteur de la Séquence.

1     Mais la graphie nunqua’m trahit peut-être la volonté de signaler l’amuïssement du [m] final.