L'ÉVOLUTION DU SYSTÈME GRAPHIQUE

Dans notre parcours dans la diachronie du français, deux états de la langue auxquels nous avons été confrontés présentent la particularité d'être des langues orales : le latin vulgaire et le gallo-roman ; le latin classique et tous les états qui suivent le gallo-roman sont en revanche des états de langue dotés d'une forme écrite. Comme ces deux états couvrent une très longue période (du Ier au VIIIe siècle), on pourrait induire qu'un tracé de l'évolution du système graphique du français sera nécessairement un tracé discontinu. Or il n'en est rien. Nous avons en effet souligné que le latin classique avait continué de jouer un rôle important dans l'histoire de la langue française, bien au-delà des limites chronologiques qu'on lui assigne généralement. C'est qu'en effet, durant toute la période où l'on parlait en latin vulgaire et en gallo-roman, le latin classique faisait, notamment, office de langue écrite, fonctionnant en fait comme acrolecte, comme langue de prestige, le latin vulgaire et le gallo-roman fonctionnant comme basilectes. En d'autres termes, tracer l'histoire du système graphique du français revient d'abord essentiellement à tracer le passage du système graphique du latin classique à celui du français.

Né d'une langue parlée (le latin vulgaire devenu gallo-roman), le français fut d'abord et avant tout une langue parlée, une langue qui s'est pendant longtemps passée de toute forme écrite, de tout support matériel.

L'accession du français au statut de langue écrite, privilège longtemps détenu en Europe par la seule langue latine, fut un processus à la fois lent et rapide. Le processus fut lent parce que même si le français est officiellement né au IXe siècle, et même si nous disposons pour cette époque déjà de témoins écrits, jusqu'au XIIe siècle, les écrits en langue française sont peu nombreux. Il fallut en fait attendre trois siècles entre l'acte de naissance officiel de la langue française (les Serments de Strasbourg en 842) et le moment où on peut réellement parler d'une mise par écrit du français, au XIIe siècle. Le processus fut rapide, parce qu'à partir du moment où au XIIe siècle les conditions ont été réunies pour que la mise par écrit du français puisse se produire, cette mise par écrit s'est très vite généralisée dans tout l'espace francophone de l'époque (c'est-à-dire en France et en Angleterre).

La distance qui sépare dans le temps la naissance de la langue française et sa mise par écrit s'explique par différents facteurs essentiellement externes, qui ne nous retiendront pas (cf. Cerquiglini 2007). Ce que je compte aborder ici, c'est le système graphique qui se construit dans ce processus de mise par écrit, en mettant certes surtout l'accent sur les premières étapes de la construction de ce système graphique, mais en voyant aussi ce que la postérité a fait des différents choix opérés au moment initial de la mise par écrit. C'est qu'en effet beaucoup de choses touchant au système graphique du français et donc à son orthographe se sont jouées au XIIe siècle.