Robin des Bois dans les ballades médiévales anglaises

Tanita Leclercq

 

Table des matières

Introduction
1. Mise en contexte
1.1 Bref historique
1.2 Définition générale du mot ballade
2. Les premières ballades
2.1 Introduction historique
2.2 Description et résumés
2.2.3 Robin Hood and the Potter
2.3 Analyse d'ensemble
3. Évolution du personnage de Robin des Bois dans les ballades
3.1 Deux groupes de ballades
3.2 Voleur avant tout
4. Types de public des premières ballades
4.1 Introduction
4.2 Un public paysan
4.3 Un public noble
4.4 Un public mixte
5. Question de datation
5.1 Introduction
5.2 XIIIe siècle
5.3 XIVe siècle
5.4 XIIe siècle
6. Rapport entre play games et ballades
6.1 Que sont les play games ?
6.2 Les pièces de Robin des Bois
6.3 Nature de la relation entre pièces et ballades
7. Ballades chantées ou récitées ?
7.1 Introduction
7.2 Perspectives d’auteurs
7.3 Un aspect musical
Conclusion

Étude

Introduction

Il y a plus de six cents ans que la légende de Robin des Bois a vu le jour. Enrichie de nombreuses modifications au cours du temps, sa notoriété n'a cessé de croître. Mais si Robin des Bois est aujourd'hui un héros connu dans le monde entier, c'est à l'Angleterre médiévale qu'on l'associe généralement. Ce que le grand public ignore, c’est l’origine même de cette légende. La théorie la plus courante au sein du monde scientifique est d’attribuer la naissance de la légende à un certain nombre de ballades et de pièces anglaises datant du Moyen Âge. Une question continue cependant à diviser les chercheurs : Robin des Bois pourrait-il être d’origine française ?1 Il existe en effet plusieurs textes littéraires français qui mentionnent un certain Robin et dont la composition est antérieure à celle des ballades anglaises. Nous ne nous attarderons pas sur ce point, sujet à de multiples débats. L’objectif de ce travail est de faire un compte rendu le plus complet possible des hypothèses qui ont été émises à propos des aspects les plus controversés de ces ballades. Après un aperçu et une brève analyse des premières ballades de Robin des Bois, nous nous baserons sur un certain nombre d’études portant sur l’évolution du personnage de Robin des Bois, les types de public touchés, la datation des textes, le rapport entre pièces et ballades et sur le caractère chanté ou récité des ballades.

1. Mise en contexte

1.1 Bref historique

Robin des Bois est mentionné pour la première fois en 1377, dans la pièce de William Langland intitulée Piers Plowman, lorsque l'un des acteurs jouant le rôle du prêtre Sloth, déclare : « […] I kan rymes of Robyn Hode, and Randolf, Earl of Chester. » Cela signifie que la population anglaise du XIVe siècle connaît déjà relativement bien la légende de Robin des Bois. C'est effectivement à cette époque qu'un certain nombre de ballades relatant ses aventures deviennent populaires. Les références à divers hors-la-loi se multiplient, on n’en dénombre pas moins de onze avant 1450, et ce, dans des sources très variées : chroniques, poèmes, documents juridiques ou monastiques… Robin des Bois a-t-il réellement existé ?2 Est-il le produit de l’imagination populaire ou d’un poète ingénieux ? Ce qui est sûr, c’est que les ballades du Moyen Âge ont largement contribué à sa popularité.

1.2 Définition générale du mot ballade

Dans ce travail sont abordés différents aspects de ces ballades. Il est donc avant tout utile d’éclaircir certains points concernant la définition même de ce terme. Il est important de savoir que, de nos jours, le mot français ballade n'a en réalité pas la même signification que le mot anglais ballad. Au Moyen Âge, le sens du mot était plus ou moins identique en anglais et en français. La ballade était alors une sorte de poème ou de chanson relatant une histoire. Les ballades étaient généralement anonymes et étaient transmises oralement, d’une génération à une autre. Mais contrairement au mot anglais, le mot français ballade a fortement évolué au cours du temps et, depuis le XVIe siècle, dans le domaine littéraire, son acception la plus courante est celle d'un poème à forme fixe. Toutefois nous n'utiliserons ici le terme ballade qu'en tant que simple traduction du mot anglais ballad.

2. Les premières ballades

2.1 Introduction historique

De toutes les ballades de Robin des Bois qui nous ont été transmises depuis les origines de la légende, seules quatre d’entre elles sont généralement considérées par les chercheurs contemporains3 comme les premières ballades ; il s’agit de A Gest of Robyn Hode, Robin Hood and the Monk, Robin Hood and the Potter et Robin Hood and Guy of Gisborne.4 Ce sont en effet les ballades les plus anciennes et les plus influentes. Il est important de noter que ces premières ballades ont été transmises oralement et seulement mises par écrit bien après l’époque de leur première composition.

En 1795 paraît le premier recueil des ballades de Robin des Bois, Robin Hood : A Collection of all the Ancient Poems, Songs and Ballads, now extant, relative to that celebrated Outlaw, édité en deux volumes par Joseph Ritson.5 Des premières ballades, il ne manque que Robin Hood and the Monk, qui a été rajoutée en annexe dans une édition plus tardive.

Francis James Child, folkloriste américain du XIXe siècle, recense trente-huit ballades de Robin des Bois dans son anthologie intitulée The English and Scottish Popular Ballads et publiée en quatre volumes entre 1882 et 1898. C’est certainement la plus célèbre des éditions des ballades de Robin des Bois.

2.2 Description et résumés 6

2.2.1 A Gest of Robyn Hode

A Gest of Robyn Hode n’est pas une ballade en tant que telle. Il s’agit en réalité d’une chanson de geste dont l’histoire se base sur différentes ballades de Robin des Bois. Elle relate l’ensemble de ses aventures, y compris l’épisode de sa mort. C’est certainement la plus longue, la plus complexe et la plus influente des ballades de Robin des Bois. En outre, avec ses mille huit cents vers, la Geste est sans aucun doute la plus longue histoire de hors-la-loi du Moyen Âge. Celle-ci nous a été transmise grâce à un imprimé datant de 1495, mais elle aurait subi de nombreux remaniements pendant plusieurs décennies avant cette date afin de correspondre aux attentes des générations successives. Elle a également été réimprimée un très grand nombre de fois tout au long du XVIe siècle, notamment par Wynkyn de Worde et Jan van Doesbroc au début du XVIe siècle, ou par William Copland aux alentours de 15607. La date de sa composition n’est pas précisément connue mais les chercheurs estiment qu’elle pourrait trouver ses origines aux alentours de 1400. La Geste est divisée en huit sections.8

La première partie débute par un rituel observé par Robin des Bois et ses compagnons. Ils ont en effet l’habitude d’inviter un convive à manger et de lui faire payer le repas après s’être repus. Ils invitent donc un chevalier à partager leur dîner. Mais celui-ci est endetté, il a dû emprunter une grande somme d’argent aux moines de l’abbaye Sainte-Marie d’York pour couvrir les erreurs de son fils. Les moines menacent de lui prendre ses terres s’il ne les rembourse pas. Robin le jugeant honnête, lui prête l’argent nécessaire et lui offre des vêtements convenables. Il demande à Petit Jean, son fidèle compagnon, d’escorter le chevalier.9

L’abbé de Sainte-Marie d’York et ses compagnons sont impatients de saisir les terres du chevalier. Lorsque le chevalier se présente à eux, il prétend qu’il n’a pas réussi à rassembler l’argent. Ses créanciers ne montrent aucune pitié. Le chevalier rentre chez lui, rassemble l’argent, et offre à Robin de magnifiques arcs et flèches pour le remercier. En se dirigeant vers Barnsdale pour rejoindre Robin, il croise un yeoman en difficulté et s’arrête pour lui venir en aide.10

Pendant ce temps, Petit Jean s’inscrit à un concours d’archerie à Nottingham. Le shérif est impressionné par sa technique et lui propose d’entrer à son service. Après avoir passé quelques temps aux côtés du shérif, Petit Jean recrute le cuisinier de celui-ci. Tous deux s’enfuient avec le trésor du shérif. Plus tard, ils le capturent. En échange de sa libération, le shérif promet de ne pas tenter de faire de mal à Robin.11

En attendant que le chevalier lui rembourse sa dette, Robin intercepte le haut cellérier de l’abbaye Sainte-Marie d’York. Le moine est impoli et malhonnête. Robin lui vole 800 livres et justifie son acte en lui expliquant que la vierge Marie lui a demandé cette somme. Quand le chevalier le rejoint, Robin lui prête encore 400 livres.12

Le shérif de Nottingham organise un concours d’archerie. La récompense pour le gagnant est un arc d’or et d’argent. Robin participe à la compétition et en ressort vainqueur. Mais ses hommes sont pris dans un piège et Petit Jean est blessé. Ils parviennent à s’enfuir et trouvent refuge dans le château du chevalier.13

Le shérif demande l’aide du Roi pour la capture du chevalier. La femme de celui-ci prend peur et supplie Robin de venir à son secours. Robin sauve le chevalier, tue le shérif et s’enfuit dans la forêt.14

Le roi prévoit de s’arranger personnellement avec Robin et se dirige vers la forêt, déguisé en abbé. Il se lie d’amitié avec Robin. Ils participent tous deux à un concours d’archerie et Robin perd. Le chevalier découvre la vraie identité de l’abbé. Robin entre alors au service du roi.15

Robin sert le roi pendant quinze mois, mais il se lasse rapidement et retourne à Barnsdale. Il reforme sa bande de hors-la-loi. Après vingt-deux ans de vie marginale en compagnie de ses hommes, Robin est blessé par la cruelle prieure de Kirklees, et finit par mourir.16

2.2.2 Robin Hood and the Monk

La ballade intitulée Robin Hood and the Monk est la plus ancienne des ballades de Robin des Bois. Elle provient d’un manuscrit daté de 1450 mais elle a vraisemblablement été composée bien plus tôt. Malgré cela, elle n’a pas eu une influence très importante durant les siècles suivants.17 C’est une des ballades les plus sanglantes et les plus violentes. Elle compte 358 vers18 et ne contient aucune subdivision.

La ballade commence par une célébration de l'été qui s’annonce. Malgré les dangers, Robin est déterminé à assister à la messe de Nottingham. Après s’être séparé fâché de Petit Jean, il se dirige seul vers la ville et entame une prière à la Vierge. Une fois en ville, il entre dans l’abbaye Sainte-Marie. Il est malheureusement capturé par le shérif et est jeté en prison. Ayant appris la capture de Robin, Petit Jean rassemble les hors-la-loi. Ils rencontrent un moine et son serviteur, prétendent qu'ils ont également été volés par Robin des Bois et escortent le moine pour l'aider. Ils tuent ensuite le moine et son page et dérobent les lettres traitant de Robin que le moine allait porter au roi. Lorsqu’il arrive devant le roi, celui-ci lui ordonne de s’entendre avec le shérif à propos de Robin des Bois. Petit Jean partage le repas du shérif mais ce dernier boit un peu trop. Jean et ses hommes s’avancent devant la prison, ils tuent le geôlier et s'échappent avec Robin dans la forêt de Sherwood. Robin propose alors à Petit Jean de devenir le nouveau leader de la bande. Mais il refuse, préférant être un compagnon. La ballade se finit sur une prière à Dieu.

2.2.3 Robin Hood and the Potter

La ballade de Robin Hood and the Potter n’est contenue que dans un seul manuscrit, daté de 1500. Cette ballade est nettement plus légère et comique que les autres récits. C’est également le seul texte dans lequel Robin des Bois est en relation avec une autre femme que la Vierge Marie. La ballade compte 323 vers19 et comprend trois parties.

Le récit commence également par une célébration de l'été. Robin et ses hommes remarquent un potier qui s'avance vers eux. Certains le reconnaissent : il ne leur a jamais payé de taxe. Petit Jean sait qu'il est bon combattant, il parie à Robin que personne ne peut le faire payer. Robin relève le pari et demande au potier un peu d’argent. Celui-ci refuse et le combat s’engage. Le potier a un bâton, Robin, une épée et un bouclier. Le potier gagne mais offre à Robin ses vêtements et sa charrette. Robin s'en va ainsi déguisé à Nottingham.20
À Nottingham, Robin s’installe devant la maison du shérif et vend ses pots à un prix très bas. Il donne les cinq derniers à la femme du shérif. Celle-ci l'invite alors à dîner. Au cours du repas, Robin dit au shérif que Robin des Bois lui a offert un arc. Le shérif est excité et Robin lui propose de l'emmener voir, et pourquoi pas capturer, le célèbre hors-la-loi.21

Arrivés dans la forêt, Robin souffle dans son cor et les hors-la-loi se rassemblent autour de lui. Ils prennent le cheval du shérif ainsi que ses biens et le renvoient humilié. Robin rembourse le potier pour les pots qu'il a vendus, ils se lient d'amitié et le poème se termine par une prière à Dieu.22

2.2.4 Robin Hood and Guy of Gisborne

Robin Hood and Guy of Gisborne provient également d’un manuscrit, mais légèrement plus tardif puisqu’il est daté de 1650. La ballade a sans doute été composée bien avant cette date.23 Elle compte 234 vers24 et ne contient aucune subdivision.

Le début de la ballade consiste à nouveau en une célébration de l'été. Robin rêve que deux puissants yeomen l’attaquent. Alors, Petit Jean et lui partent à leur recherche. Ils tombent sur un homme armé. Jean assure qu'il peut s'occuper de lui mais Robin est offensé qu’il ait proposé son aide. Ils se disputent et se séparent. Petit Jean retourne à Barnsdale, et là, il tombe sur le shérif qui le capture et l'emmène pour le pendre. Pendant ce temps, un chevalier appelé Guy de Guisbourne, part à la recherche de Robin des Bois. Il finit par le trouver et ils entament aussitôt un concours d’archerie. Ils veulent se battre jusqu’à la mort. Robin finit par tuer le chevalier et se déguise en celui-ci. Il prend même ses armes et se dirige vers Barnsdale afin de savoir si ses hommes s’en sortent. Robin déjoue les intentions du shérif grâce à son déguisement de chevalier et réussit à libérer Petit Jean. Le shérif parvient à s'enfuir mais Jean le tue avec l’arc de Guy de Guisbourne. Il n'y a pas de prière finale dans cette ballade.

2.3 Analyse d'ensemble

À l’exception du titre de la Geste qui n’évoque que Robin des Bois, les noms de personnages dans les titres de ces premières ballades sont les noms des ennemis initiaux de Robin, à savoir le moine, le potier, et Guy de Guisbourne. Cependant, même si son nom n’apparaît pas dans les titres des ballades, c’est le shérif de Nottingham, présent dans chacune des premières ballades, qui reste l’ennemi principal de Robin et de ses compagnons. Au Moyen Âge, le shérif était en Angleterre le représentant du pouvoir central et s’occupait principalement des finances, de la fiscalité, des problèmes liés à la justice et à l’ordre établi. Malgré cette position officielle, le shérif était connu pour être tyrannique et oppresseur. Il n’avait aucun scrupule à extorquer de l’argent aux plus faibles.25 Cette caractéristique se retrouve dans chacune des ballades.

Dans les ballades, Robin des Bois se révolte également contre les gens d’Église, non pas pour leur religion, mais en raison de leur opulence démesurée. L’abbaye bénédictine Sainte-Marie d’York, mentionnée dans la Geste et dans Robin Hood and the Monk, était le plus riche établissement religieux du comté de York. Les abbés de cette institution comptaient parmi les plus fortunés et les plus importants d’Angleterre. En outre, ils étaient souvent les moins sensibles aux plaintes des plus démunis.26 Cette caractéristique se retrouve également dans les ballades.

Robin des Bois et sa troupe combattent donc l’ensemble des gens de pouvoir qui se mettent en travers de leur route. Ils sont pourtant totalement dévoués au roi. Pourquoi ce paradoxe ? En réalité, la population médiévale voyait en la figure du roi le représentant d’une justice qui les protégerait contre les puissants propriétaires oppresseurs. Selon Rodney Hilton, historien anglais, cette vision du pouvoir royal était totalement naïve.27

À travers la description de ces premières ballades, nous pouvons remarquer à quel point la vision moderne de la légende de Robin des Bois est éloignée de l’histoire originale. Ni la belle Marianne, ni le fidèle Frère Tuck n’apparaissent dans ces quatre textes médiévaux ; le roi s’y nomme Edward et ne peut donc en aucun cas correspondre à Richard Cœur de Lion ; même la forêt de Sherwood, située dans le comté de Nottingham, n’est presque jamais mentionnée, l’action se déroulant principalement à Barnsdale, dans le comté de York, soit à près de quatre-vingts kilomètres au nord.28 À côté de ces quelques différences secondaires, il reste néanmoins un point de contraste particulièrement étonnant ; le personnage de Robin des Bois est généralement considéré par le grand public d’aujourd’hui comme un hors-la-loi bienveillant et enjoué qui vole aux riches pour donner aux pauvres. Mais cela se reflète-t-il dans les ballades ? C’est précisément ce que nous allons aborder dans le chapitre suivant.

3. Évolution du personnage de Robin des Bois dans les ballades

3.1 Deux groupes de ballades

Dans son article intitulé « The Dramatization of the Robin Hood Ballads », John Steadman distingue deux grands groupes parmi toutes les ballades de Robin des Bois.29 Outre les quatre premières ballades déjà citées, le premier groupe comprend les ballades suivantes : Robin Hood and the Knight, Robin Hood, Little John and the Sheriff, Robin Hood and the King et Robin Hood’s Death. Dans ce groupe de ballades, le personnage de Robin des Bois est un yeoman, un « homme libre » mais également un hors-la-loi. Il est courageux, courtois, généreux, brave, pieux, entièrement dévoué à la vierge Marie. En son nom, il traite toutes les femmes avec respect. Il n’a aucun scrupule à voler les barons, les chevaliers et les riches moines et abbés, soit pour son propre compte et celui de sa bande, soit pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin. Malgré son humble naissance, son allure est royale ; même le roi le traite en égal. Il est toujours vainqueur lors des combats et ne s’abaisse jamais à la ruse afin de surpasser ses adversaires.

Le deuxième groupe reprend des ballades plus tardives. Le personnage de Robin des Bois y subit une transformation complète. Il n’est plus l’aventurier enjoué, victorieux dans chacun de ses combats. Il perd souvent et parfois avec disgrâce et humiliation. Ces ballades sont en réalité des imitations des premières ballades. Elles décrivent un combat entre Robin et un quelconque adversaire, généralement un yeoman. Dans certaines de ces ballades30, Robin a de l’admiration pour son ennemi et demande une halte pendant le combat pour l’inviter à devenir un membre de sa bande. De cette manière, Robin élargit son groupe de hors-la-loi. Mais d’autres ballades reprises dans ce groupe31 ne le décrivent pas d’une manière aussi positive : il demande également une halte pendant l’affrontement mais uniquement par lâcheté. Au lieu d’inviter son ennemi à rejoindre sa troupe, il lui propose une beuverie ou s’enfuit à la première occasion pour éviter de se battre. Robin est ici dépeint comme un lâche et un misérable qui mérite le mépris. Il se permet n’importe quelle ruse pour ne pas devoir se battre ou vaincre son ennemi.

Bien que le personnage de Robin des Bois nous paraisse malhonnête et méprisable dans ces ballades tardives, il n’en reste pas moins inoffensif, ce qui n’est pas le cas dans les premières ballades. En effet, dans ces quatre premiers textes médiévaux, Robin et ses hommes sont capables d’une grande cruauté envers leurs adversaires. Dans la ballade de Robin Hood and Guy of Gisborne, Robin tue Guy, lui tranche la tête et la place à la pointe de son arc. De même, dans Robin Hood and the Monk, Petit Jean intercepte le moine qui avait livré Robin au shérif. Il coupe non seulement la tête du moine mais également celle de son page. Les deux groupes de ballades conservent néanmoins une caractéristique commune de la personnalité de Robin des Bois, à savoir la ruse.

3.2 Voleur avant tout

Il est assez surprenant de noter qu’ici aussi, la vision moderne est totalement éloignée de la légende initiale. Robin des Bois est en effet considéré par le grand public d’aujourd’hui comme un hors-la-loi au grand cœur. Or, déjà dans les premières ballades, le fait que Robin des Bois vole aux riches pour donner aux pauvres n'est pas tellement évident. Mais dans les ballades plus tardives, cette caractéristique n’est clairement plus présente. Robin des Bois est avant tout un voleur ; il s’approprie les biens des gens fortunés, non pas nécessairement par charité mais pour son propre compte et celui de sa troupe de hors-la-loi.

4. Types de public des premières ballades

4.1 Introduction

La question des types de public touchés par les premières ballades constitue un sujet de débat depuis plusieurs années. Pour déterminer le statut social des auditeurs des ballades, les chercheurs se basent essentiellement sur le récit de la Geste, considérée comme la plus importante des ballades de Robin des Bois. En réalité, les types de public sont à mettre en relation avec le statut même du personnage de Robin des Bois ; il est naturel que les auditeurs des ballades cherchent à s’identifier à lui, qu’ils aspirent aux mêmes qualités que lui.

Il existe trois grandes écoles de chercheurs qui privilégient chacune trois types de public différents. Les uns considèrent que les auditeurs des ballades médiévales étaient de la classe moyenne ou basse des paysans ; les autres les décrivent comme nobles ou aristocrates ; le troisième groupe adopte une vision moins catégorique, considérant que le public des ballades n’appartenait pas à une classe sociale définie.

4.2 Un public paysan

Rodney Hilton, historien anglais du XXe siècle, est le chef de file de la première hypothèse. Il avance l’idée que le mot yeoman, qui caractérise le personnage de Robin des Bois dans les premières ballades, signifiait à l’époque « homme libre ». Il nous dit qu’au XIVe siècle, le mot évoque un paysan modeste qui jouit du statut d’homme libre, liberté à laquelle aspirent précisément de nombreux auditeurs des ballades.32

Il voit même en Robin le représentant de la Révolte Paysanne de 1381, soulèvement provoqué par un alourdissement de la pression fiscale sur une population déjà diminuée par l’épidémie de peste : « Il faut chercher l’origine des ballades de Robin des Bois dans les revendications économiques et sociales propres aux paysans, riches et pauvres, qu’ils soient serfs, libres ou aspirant à la liberté. »33

Cette idée a été soutenue par Maurice Keen, spécialiste anglais du Moyen Âge. Celui-ci se dit également en faveur de l’hypothèse d’un public d’une classe inférieure à la noblesse. Il précise simplement que ce n’était pas la hiérarchie des classes sociales que la population de l’époque n’acceptait pas, mais bien l’abus de pouvoir et les oppressions des personnes qui occupaient des positions officielles. Il nous explique que la légende de Robin des Bois était en effet diffusée à une époque où la justice était représentée par des personnes qui ne la respectaient justement pas.34

L’idée d’une audience plus populaire avait déjà été formulée au XIXe siècle par Francis James Child, l’éditeur des ballades de Robin des Bois35 et est encore aujourd’hui approuvée par d’autres chercheurs et intellectuels comme John Steadman36. Tous soulignent que la générosité de Robin des Bois envers les pauvres et les opprimés dans les premières ballades ne peut que refléter le sentiment des classes moyennes.

4.3 Un public noble

James Clarke Holt, historien anglais spécialiste de l’époque médiévale, adopte une vision totalement différente. Selon lui, le mot yeoman, qui, comme nous l’avons vu, définit Robin des Bois dans les ballades,signifie plutôt « household », c’est-à-dire un domestique travaillant dans les demeures des nobles. Il nous explique donc que la légende de Robin des Bois était au départ destinée à un public noble et qu’elle a fini par toucher les classes plus populaires. Les ballades circulaient en effet dans les chambres de ces riches maisons et parvenaient jusque dans le hall et les cuisines et finissaient par atteindre les tavernes et les cottages.37

Holt conteste la plupart des arguments avancés par Rodney Hilton. Il affirme que le personnage de Robin des Bois était avant tout un voleur et que, s’il volait aux riches, ce n’était pas parce qu’ils étaient fortunés ou d’une classe sociale supérieure, mais parce qu’ils étaient malhonnêtes et injustes. En outre, la Geste ne contient selon lui aucun aspect lié aux problèmes et aux aspirations de la classe paysanne, mais traite au contraire de thèmes liés à la chevalerie et à la noblesse.38

Déjà au XVIe siècle, Anthony Munday, un dramaturge anglais, avait fait de Robin des Bois un comte dans ses deux pièces ; The Downfall of Robert Earl of Huntington et The Death of Robert Earl of Huntington, respectivement publiées en 1598 et 1599. À partir du XIXe siècle, Robin des Bois devient définitivement un personnage noble, et ce, sous l’influence de Walter Scott et de son célèbre roman Ivanhoe, daté de 1809.

4.4 Un public mixte

Les chercheurs de la troisième école privilégient une hypothèse moins catégorique. Ils avancent l’idée que le public des ballades médiévales de Robin des Bois ne se limitait pas à une catégorie d’auditeurs et qu’il rassemblait à la fois des pauvres ou modestes paysans et des personnes issues de classes sociales supérieures, comme des nobles et des chevaliers. Ainsi selon Stephen Knight : « Audiences, like the politics and the themes of the ballads, appear to be flexible and multiple. »39

Il existe en effet dans les premières ballades une grande variation dans les types de personnages que côtoie Robin des Bois. L’histoire de la Geste en particulier lie Robin et ses compagnons à un chevalier, un cuisinier et au roi. Il n’y a donc pas lieu de considérer que la ballade traite de thèmes liés uniquement à une seule classe sociale. En outre, dans les ballades Robin Hood and the Monk et Robin Hood and the Potter, Robin est défini comme courtois et libre, le premier terme renvoyant davantage à la générosité des nobles, le second faisant référence à l’indépendance des yeomen.

Cette position est celle qui semble séduire la majorité des chercheurs contemporains. Ainsi, John Robert Madicott rejoint Stephen Knight, quand, évoquant les ballades de Robin des Bois, il dit ceci : « They are likely to have been appreciated by knights and peasants […] »40 Pour Richard Almond et Anthony James Pollard : « Robin Hood, in his late medieval manifestation, appealed even then to audiences of different social groups, gentle as well as common. »41 Ces derniers insistent davantage sur le côté forestier du personnage de Robin. Ils affirment que le public des ballades était avant tout un public qui connaissait particulièrement bien le monde de la forêt, monde avec lequel les femmes et les hommes de tous les rangs étaient familiers.42

5. Question de datation

5.1 Introduction

Comme nous l’avons évoqué plus haut, il existe une grande différence entre la date de composition d’une ballade et l’époque de sa mise par écrit. Nous avons vu que les premières ballades de Robin des Bois avaient été écrites ou imprimées entre le XVe et le XVIIe siècle. Mais à quelle époque ont-elles effectivement vu le jour ? Selon J.M Steadman, la réponse à cette question n’est pas des plus évidentes : « The very nature of ballad transmission makes it impossible to date a traditional ballad. »43

Les spécialistes des ballades médiévales de Robin des Bois se sont penchés sur le problème de l’époque de contextualisation des textes. De l’ensemble des études effectuées, il résulte deux hypothèses différentes, l’une en faveur du XIIIe siècle, l’autre en faveur du XIVe siècle. Nous verrons également qu’une troisième date a été et est toujours utilisée par les milieux artistiques, qui situent généralement la légende de Robin des Bois au XIIe siècle.

5.2 XIIIe siècle

James Clarke Holt44, ainsi que Richard Barrie Dobson & John Taylor45, semblent être les seuls historiens à situer la légende de Robin des Bois au XIIIe siècle. Nous avions déjà vu46 que, pour Rodney Hilton, le plus grand contradicteur de James Clarke Holt, l’origine même de l’écriture des premières ballades reflète le mécontentement des paysans qui a abouti à la Révolte de 1381. En réponse à cela, Holt affirme que les ballades étaient diffusées principalement dans le Nord de l’Angleterre alors que les mouvements paysans du XIVe venaient principalement du Sud. Il ne peut donc que refuser le XIVe siècle comme époque de contextualisation de la légende.47

Richard Barrie Dobson & John Taylor expliquent que, dans la Geste, Robin prête de l’argent à un chevalier qui s’est endetté auprès des moines de l’Abbaye Sainte Marie d’York. Or selon eux, après 1300, les moines n’étaient plus en mesure de prêter d’aussi grandes sommes d’argent aux membres de la noblesse. D’après eux, la datation au XIVe semble également totalement inappropriée.48

5.3 XIVe siècle

La majorité des chercheurs modernes privilégient le XIVe siècle comme date de composition originale des premières ballades. Ils réfutent la théorie de Holt et de Dobson & Taylor et mettent en avant différents arguments, en se basant sur les éléments textuels des ballades, en particulier ceux de la Geste.

Selon John Madicott, la Geste est certainement un produit de la première moitié du XIVe siècle. En réponse à Richard Barrie Dobson & John Taylor, il souligne le fait que, après 1300, c’étaient les monastères qui étaient appauvris et non les moines eux-mêmes. Il nous explique que l’échange d’argent décrit dans la Geste s’effectue uniquement entre les moines et le chevalier, l’institution du couvent n’étant jamais impliquée.49 Son deuxième argument est de type plus historique : il met en avant l’absence de références à Robin des Bois avant 1377 et leur prolifération après cette date.50

Maurice Keen, dans son article « Robin Hood - Peasant or Gentleman? », s’oppose également à la vision de James Clarke Holt : « He has associated the Robin Hood ballads with the thirteenth century […] But this is not really the period with which the ballads, in the form in which we have them, appear naturally associated. »51

Rodney Hilton adopte une vision plus modérée. Il préconise le XIVe siècle mais n’exclut pas totalement le XIIIe siècle. Il nous explique que le contexte de banditisme des premières ballades ne peut être associé qu’à la société de l’époque des règnes de Henry III (XIIIe siècle) ou Edward II (XIVe siècle).52

William Chappell, spécialiste musical du XIXe siècle, explique dans l’introduction du deuxième volume de son livre Popular Music of The Olden Time, que la Geste situe l’action sous le règne d’un roi dénommé Edward, qui se rend à Lancashire et que ni le roi Edward Ier, ni le roi Edward III ne se sont rendus dans cette ville, contrairement à Edward II qui s’y est rendu une fois en 1323. Selon lui, seul le XIVe siècle convient donc lorsqu’il s’agit de dater les premières ballades.53

5.4 XIIe siècle

Les milieux artistiques d’aujourd’hui, en particulier le cinéma, situent généralement la légende de Robin des Bois au XIIe siècle. Les films les plus célèbres, comme le dessin animé de Walt Disney de 1973 ou le récent film de Ridley Scott, Robin Hood, sorti en 2010, placent les aventures du hors-la-loi à la fin du XIIe siècle sous les règnes de Richard Ier, parti pour la troisième croisade et de son frère Jean, ce prince avide de pouvoir et d’argent, qui lui succède à sa mort en 1199.

Cette datation n’est pourtant pas nouvelle. Elle remonte en réalité à la fin du XVIe siècle, époque à partir de laquelle les auteurs commencent à interpréter différemment l’histoire de Robin des Bois. Anthony Munday, avec ses pièces The Downfall of Robert Earl of Huntington (1598) et The Death of Robert Earl of Huntington (1599), est le premier à placer l’histoire de Robin des Bois au XIIe siècle. C’est la même époque de contextualisation que choisit Martin Parker en 1632 dans sa ballade intitulée A true tale of Robin Hood.

Mais, comme l’explique Rodney Hilton, c’est réellement à partir du XIXe siècle, sous l’influence du roman de Walter Scott Ivanhoe, que les milieux artistiques privilégieront majoritairement l’époque du règne de Richard Ier pour contextualiser la légende.54

Il est intéressant de noter que, même l’éditeur des ballades médiévales, Joseph Ritson, affirme que l’ère de Robin des Bois était celle du XIIe siècle : « Robin Hood was born at Locksley, in the county of Nottingham, about the year of Christ 1160. »55

6. Rapport entre play games et ballades

6.1 Que sont les play games ?

Les play games étaient des pièces de théâtre jouées aux alentours de la Pentecôte dans le cadre des Jeux de Mai en Angleterre et en Écosse aux XVe et XVIe siècles. Les Jeux de Mai étaient des festivités organisées pour célébrer la venue de l’été. Ces jeux n’étaient pas uniquement limités à des pièces de théâtre, ils comprenaient toutes sortes de divertissements, comme l’explique Francis James Child : « They were not uniform, and might include any kind of performance or spectacle which suited the popular taste. »56

6.2 Les pièces de Robin des Bois

À partir du XVe siècle, la légende de Robin des Bois fait son apparition dans ces Jeux de Mai et domine rapidement l’ensemble du festival. Les acteurs des Jeux se déguisaient en Robin des Bois et ses compagnons et jouaient leurs aventures. Robin des Bois était considéré comme le « roi de Mai », le maître des festivités : « In fact, the May Games became, during those centuries, a saint’s day for the canonized outlaw. »57

C’est également dans le contexte des célébrations de Mai que les personnages de Marianne et de Frère Tuck ont été introduits dans la légende. Tandis que les origines de ce dernier restent obscures, de nombreuses hypothèses ont été émises à propos de l’apparition de la belle Marianne. Déjà au XIXe siècle, Francis James Child avance l’idée que le personnage de Maid Marian aurait été emprunté aux pastourelles françaises du XIIIe siècle.58 Mais nous ne nous attarderons pas sur ce point.59

Il existe trois pièces de Robin des Bois60; Robin Hood and the Knight, Robin Hood and the Friar et Robin Hood and the Potter. Robin Hood and the Knight date d’avant 1495 et relate plus ou moins la même histoire que la ballade Robin Hood and Guy of Gisborne, sans pour autant mentionner le nom du chevalier.61 Robin Hood and the Friar, dont on ne connaît pas la date, comprend de nombreux points communs avec la ballade tardive Robin Hood and the Curtal Friar.62 Robin Hood and the Potter, dont l’histoire est semblable à celle de la ballade du même nom, est également de date inconnue.63
Il existe donc un lien entre les pièces et les ballades de Robin des Bois. Mais quelle est la nature de ce lien ? C’est précisément ce que nous allons tenter d’expliciter au point suivant.

6.3 Nature de la relation entre pièces et ballades

6.3.1 Introduction

Le rapport entre les pièces et les ballades de Robin des Bois a été un sujet de débat depuis plusieurs années. Dans un premier temps, nous nous attarderons sur le point de vue de John Steadman64 et de William Simeone65, qui affirment tous deux que les pièces de Robin des Bois ont emprunté aux ballades correspondantes, et non l’inverse. Nous évoquerons ensuite les idées émises par Stephen Knight66, qui adopte une vision plus modérée.

6.3.2 Pièces basées sur les ballades

Le titre même de l’article de John Steadman, The Dramatization of the Robin Hood Ballads,reflète la position de l’auteur. Celui-ci est en effet convaincu que les ballades de Robin des Bois ont été théâtralisées dès l’entrée de la légende dans les Jeux de Mai.Il renforce cette position en indiquant que de nombreuses autres cérémonies des Jeux de Mai, comme les danses folkloriques, les sacrifices rituels ou encore les mariages ont également pris une forme théâtrale à la même époque : « It is natural to suppose, then, that the Robin Hood ballads, which were an important part of these games, took dramatic form there, and that the plays borrow from the ballads rather than that the ballads are indebted to the plays. »67

En outre, les pièces présentent certaines caractéristiques textuelles propres aux ballades. Les pièces Robin Hood and the Friar et Robin Hood and the Potter contiennent par exemple toutes deux une introduction sans action, typique du genre de la ballade.68

Ensuite, John Steadman nous explique que les trois pièces de Robin des Bois présentent de nombreuses confusions et d’importantes omissions. Selon lui, ces imprécisions sont en réalité dues au fait que l’histoire de Robin des Bois était déjà bien connue grâce aux ballades et que, par conséquent, le ou les auteur(s) des pièces n’avai(en)t pas jugé nécessaire de détailler les éléments de l’action.69

William Simeone partage la même vision : « True enough, Robin Hood is a dramatic hero, but having been originally a ballad hero, his role in the plays of the May festival becomes a fifteenth-century development of the legend. »70 Il rajoute simplement que la première allusion aux ballades de Robin des Bois apparaît dès 1377 dans la pièce de William Langland alors qu’aucune allusion théâtrale n’est recensée avant 1473, lorsque John Paston se plaint d’avoir perdu son serviteur dont on sait qu’il avait interprété Robin des Bois pendant trois ans.71

L’auteur reconnaît cependant l’importance des pièces de Robin des Bois. Il nous explique que, si les aventures de Robin des Bois n’avaient pas été jouées lors des célébrations de Mai, la légende n’aurait pas connu un tel succès : « Robin Hood’s role in the May Games made him one of the most spectacular heroes, historical or unhistorical, in English and Scottish history. »72

6.3.3 Une vision plus modérée

Selon Stephen Knight, la relation entre les ballades et les pièces de Robin des Bois a été mal comprise. D’après lui, les pièces et les ballades proviendraient simplement d’une même tradition orale et ne seraient que des adaptations différentes de la légende, sans aucune prédominance de l’un ou l’autre genre : « In fact the plays and ballads are generically different treatments of the same themes, covering the issues central to the myth to different degrees and in genre-appropriate ways. »73

7. Ballades chantées ou récitées ?

7.1 Introduction

La ballade médiévale est définie comme une sorte de poème ou de chanson relatant une histoire. Les ballades de Robin des Bois étaient transmises par des ménestrels, qui étaient eux mêmes soit poètes soit musiciens. Il est naturel, dès lors, que l’on puisse se poser la question suivante : les ballades de Robin des Bois étaient-elles chantées ou récitées ? Nous nous pencherons sur les visions d’un certain nombre de chercheurs avant d’aborder plus particulièrement le livre de William Chappell intitulé Popular Music of The Olden Time.

7.2 Perspectives d’auteurs

De tous les textes et articles consultés dans le cadre de ce travail, seules six études mentionnent cet aspect des ballades. Rodney Hilton et John Steadman, évoquant les ballades, utilisent le terme « chantées » mais ne donnent aucune explication quant à ce choix. 74 Il en est de même dans l’article de Richard Almond & Anthony James Pollard qui emploient quant à eux le terme « récitées »75 ainsi que chez James Clarke Holt qui use de l’expression « chantées ou récitées »76

Deux auteurs, Peter Coss77 et Stephen Knight 78 se sont néanmoins intéressés à cette question. Ils s’accordent tous deux sur le fait que les ballades de Robin des Bois n’étaient sans doute pas chantées mais récitées. Ainsi, Peter Coss, évoquant les ballades, declare : «They were intended to be recited rather than sung […] »79 Stephen Knight, lui, insiste sur le fait que les ballades ne comprenaient pas de refrain, caractéristique des chansons : « The ballads, which lack the refrains that indicate singing, seem intended to be spoken, chanted or perhaps even shouted to entertain a popular audience. »80

Selon Peter Coss, la confusion qui existe à propos du caractère chanté ou récité des ballades provient du fait que les ballades ont en réalité donné naissance, plus tardivement, à des chansons populaires.81 Ce dernier aspect des ballades a été plus amplement approfondi par William Chappell, comme nous allons le voir au point suivant.

7.3 Un aspect musical

À l’origine, les ballades n’étaient donc pas chantées. Mais, en raison de leur succès et de leur grande diffusion, les textes de ces ballades ont été associés à des airs populaires déjà existants. Plusieurs textes pouvaient d’ailleurs être chantés sur le même air. C’est ce qu’exprime William Chappel, spécialiste de la musique, dans son livre daté de 1860 et dont le titre complet est : Popular Music of The Olden Time ; A Collection of ancient Songs, Ballads and Dance Tunes, illustrative of the National Music of England.82

Dans le deuxième volume de son livre, dont la première partie concerne la légende de Robin des Bois, l’auteur a tenté de rassembler les ballades de Robin des Bois et de retrouver les airs musicaux correspondant à chacune des ballades.

Des quatre premières ballades, seule la ballade Robin Hood and Guy of Gisborne est mentionnée. William Chappell nous explique que le nom de cette ballade est également celui d’un air populaire de l’époque médiévale et que cet air ne convient à aucune autre ballade : « It is evidently a ballad-tune ; but I have not found any ballad having particular reference to the song of the lark, and of suitable metre, except Robin Hood and Guy of Gisborne. »83 En illustration, l’auteur ajoute la partition de cet air populaire, qui reprend les deux premières strophes de la ballade.84

Conclusion

Tout au long de ce travail, nous avons pu remarquer à quel point la perception actuelle de la légende de Robin des Bois s’éloigne des histoires relatées dans les premières ballades médiévales anglaises. Il serait particulièrement intéressant d’étudier cette évolution et de tenter de retracer l’ensemble des étapes d’enrichissement, d’altération ou d’amélioration qui ont abouti à la version moderne de la légende.

Les ballades médiévales anglaises de Robin des Bois présentent un certain nombre de caractéristiques, d’aspects, qui peuvent être interprétés et envisagés de manières totalement différentes. Chacun des thèmes que nous avons abordés dans ce travail a été et restera un sujet de débat et de discussion entre les différents chercheurs et spécialistes du Moyen Âge. Après tant d’années de recherches et de controverses, les ballades de Robin des Bois semblent en effet encore emplies de ce mystère troublant, dissimulant le secret de leurs origines. D’où viennent-elles réellement ? Par qui et pour qui ont-elles été écrites ? Tant de questions qui restent sans réponse…

Il s’avère que seuls les milieux scientifiques semblent connaître l’histoire première de Robin des Bois. Et nous espérons que ce travail permettra au grand public d’accéder plus facilement à ces informations trop peu connues.

Notes

1 Sur ce point, voir le travail de Giuseppe Senese
2 Sur ce point, voir les travaux de Rémy Baudoin et Xavier Bouchez
3 John Steadman, Rodney Hilton, Maurice Keen, James Clarke Holt, John Robert Maddicott (voir notices bibliographiques)
4 Voir références bibliographiques
5 Voir références bibliographiques
6 Le résumé de la Geste, sur celui du site http://www.boldoutlaw.com/robspot/1197.html, consulté le 5 février 2011 ; pour les autres résumés, l’édition utilisée est celle de Stephen Knight, Robin Hood : a mythic biography, London, Cornell University Press, 2003
7 Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997, p. 80
8 Pour la division en vers, nous nous référons à l’édition de Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997
9 Vers 1 à 324
10 Vers 325 à 572
11 Vers 573 à 816
12 Vers 817 à 1120
13 Vers 1121 à 1264
14 Vers 1265 à 1412
15 Vers 1413 à 1668
16 Vers 1669 à 1824
17 Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997, p. 32
18 Toujours d’après l’édition de Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren
19 Ibid
20 Vers 1 à 120
21 Vers 121 à 233
22 Vers 234 à 323
23 Francis James Child, The English and Scottish Popular Ballads, New York, Dover Publications, 2003, Vol. 3, p. 90
24 Toujours d’après l’édition de Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren
25 Rodney Hilton, «The Origins of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1958, N°. 14, p. 41
26 Ibid
27 Ibid, p. 42
28 Voir carte en annexe
29 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, pp. 12-13
30 Robin Hood and the Curtal Friar, Robin Hood and the Pinder, Robin Hood and Little John, Robin Hood and the Tinker, Robin Hood Newly Revived, Robin Hood and the Scotchman, Robin Hood and the Ranger et Robin Hood and the Tanner
31 Robin Hood and the Beggar, Robin Hood and the Bold Pedlars, Robin Hood and the Shepherd, et Robin Hood's Delight
32 Rodney Hilton, «The Origins of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1958, No. 14, p. 37
33 Rodney Hilton, « Robin des Bois a-t-il existé? », Les Collections de l’Histoire, 2007, No. 36, p. 35
34 Maurice Keen, «Robin Hood - Peasant or Gentleman? », Past & Present, Oxford University Press, 1961, No. 19, p. 7
35 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18, p. 91
36 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, p.14
37 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18, p. 100
38 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18, p. 100
39 Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Medieval Institute Publications, Michigan, 1997, p. 82
40 John Robert Maddicott,«The Birth and Setting of the Ballads of Robin Hood », The English Historical Review, Oxford University Press, 1978, Vol. 93, No. 367, p. 292
41 Richard Almond & Anthony James Pollard, «The Yeomanry of Robin Hood and Social Terminology in Fifteenth-Century England », Past & Present, Oxford University Press, 2001, No. 170, p. 58
42 Ibid, p. 72
43 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, p.11
44 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18
45 Richard Barrie Dobson & John Taylor, Rymes of Robyn Hood : An Introduction to the English Outlaw, University of Pittsburgh Press , I976
46 Voir point 4.2 Un public paysan
47 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18, p. 90
48 Richard Barrie Dobson & John Taylor, Rymes of Robyn Hood : An Introduction to the English Outlaw, University of Pittsburgh Press , I976, p. I4.
49 John Maddicott,«The Birth and Setting of the Ballads of Robin Hood», The English Historical Review, Oxford University Press, 1978, Vol. 93, No. 367, p. 283
50 John Maddicott,«The Birth and Setting of the Ballads of Robin Hood», The English Historical Review, Oxford University Press, 1978, Vol. 93, No. 367, p. 280
51 Maurice Keen, «Robin Hood - Peasant or Gentleman? », Past & Present, Oxford University Press, 1961, No. 19, p. 13
52 Rodney Hilton, «The Origins of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1958, No. 14, p. 32
53 William Chappell, Popular Music of The Olden Time, Londres, Cramer, Beale & Chappell, 1860, Vol. 2, p. 387
54 Rodney H. Hilton, «The Origins of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1958, No. 14, p. 32
55 Joseph Ritson, Robin Hood : A Collection of all the Ancient Poems, Songs and Ballads, now extant, relative to that celebrated Outlaw, London, 1795
56 Francis James Child, The English and Scottish Popular Ballads, New York, Dover Publications, 2003, Vol. 3, p. 44
57 William Simeone, «The May Games and the Robin Hood Legend», The Journal of American Folklore, American Folklore Society, 1951, Vol. 64, No. 253, p. 270
58 Francis James Child, The English and Scottish Popular Ballads, New York, Dover Publications, 2003, Vol. 3, p. 46
59 Pour une analyse plus détaillée, voir les travaux de Giuseppe Senese et Floriane Hoogewÿs
60 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, p.11
61 William Simeone, «The May Games and the Robin Hood Legend», The Journal of American Folklore, American Folklore Society, 1951, Vol. 64, No. 253, p. 266
62 Ibid, p. 267
63 Ibid, p. 267
64 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1
65 William Simeone, «The May Games and the Robin Hood Legend», The Journal of American Folklore, American Folklore Society, 1951, Vol. 64, No. 253
66 Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Medieval Institute Publications, Michigan, 1997
67 John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, p. 11
68 Ibid, p. 16
69 Ibid, p. 17
70 William Simeone, «The May Games and the Robin Hood Legend», The Journal of American Folklore, American Folklore Society, 1951, Vol. 64, No. 253, p. 265
71 Ibid, p. 266
72 Ibid, p. 274
73 Stephen Knight & Thomas H. Ohlgren, Robin Hood and Other Outlaw Tales, Medieval Institute Publications, Michigan, 1997, p. 57
74 Rodney H. Hilton, «The Origins of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1958, No. 14, p. 37 ; John Steadman, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, 1919, Vol. 17, No. 1, p. 10
75 Richard Almond & Anthony James Pollard, «The Yeomanry of Robin Hood and Social Terminology in Fifteenth-Century England », Past & Present, Oxford University Press, 2001, No .170, p. 53
76 James Clarke Holt, «The Origins and Audience of the Ballads of Robin Hood», Past & Present, Oxford University Press, 1960, No. 18, p. 91
77 Peter Coss, « Aspects of Cultural Diffusion in Medieval England: The Early Romances, Local Society and Robin Hood », Past & Present, Oxford University Press, 1985, No. 108
78 Stephen Knight, Robin Hood : a mythic biography, London, Cornell University Press, 2003
79 Peter Coss, « Aspects of Cultural Diffusion in Medieval England: The Early Romances, Local Society and Robin Hood », Past & Present, Oxford University Press, 1985, No. 108, p. 68
80 Stephen Knight, Robin Hood : a mythic biography, London, Cornell University Press, 2003, p. 21
81 Peter Coss, « Aspects of Cultural Diffusion in Medieval England: The Early Romances, Local Society and Robin Hood », Past & Present, Oxford University Press, 1985, No. 108, p. 72
82 William Chappell, Popular Music of The Olden Time, Londres, Cramer, Beale & Chappell, 1860, Vol. 2, p. 391
83 Ibid, p. 396
84 Voir partition en annexe

Références bibliographiques

1. Sources primaires

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Robin Hood and Guy of Gisborne, manuscrit de1650, réédité par KNIGHT Stephen & OHLGREN Thomas H.,

Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997, p. 169

Robin Hood and the Monk, manuscrit de 1450, réédité par KNIGHT Stephen & OHLGREN Thomas H., Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997, p. 31

Robin Hood and the Potter, manuscrit de 1500, réédité par KNIGHT Stephen & OHLGREN Thomas H., Robin Hood and Other Outlaw Tales, Michigan, Medieval Institute Publications, 1997, p. 57

2. Sources secondaires

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STEADMAN John, «The Dramatization of the Robin Hood Ballads», Modern Philology, The University of Chicago Press, Vol. 17, No. 1 (1919), pp. 9-23

WRIGHT Allen, « Robin Hood : Bold Outlaw of Barnsdale and Sherwood » BOLDOUTLAW, dernière mise à jour le 27 novembre 2010,
http://www.boldoutlaw.com, consulté le 5 février 2011

Annexes

Annexe 1

Carte de Sherwood et Barnsdale
Richard Barrie Dobson & John Taylor, Rymes of Robyn Hood : An Introduction to the English Outlaw, University of Pittsburgh Press , I976, p. 69

Annexe 2

Partition de Robin Hood and Guy of Gisborne
William Chappell, Popular Music of The Olden Time, London, Cramer, Beale & Chappell, 1860, Vol. 2, p. 396
 
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