Le Jeu de Robin et Marion d'Adam de la Halle

Giuseppe Senese

 

Table des matières

1. Introduction
2. Brève biographie d’Adam de la Halle
3. Les contextes géographiques de la parution de la pièce
3.1 Le contexte d'Arras
3.2 Diffusion dans l'espace anglais
3.3 Naples et le sud de l'Italie
4. Analyse du Jeu de Robin et Marion
4.1 Un bref résumé
4.2 Les personnages principaux
4.3 La reprise des thèmes de la pastourelle
4.4 Une pastorale
4.5 Une tragédie ou une comédie?
4.6 Les jeux de mai
4.7 La relation entre le Jeu et la tradition littéraire sur Robin des Bois
5. Commentaires autour de Robin (le héros du Jeu)
5.1 Un Robin des Bois anglais, originaire de France
5.2 L'entrée de Marion dans le mythe et le changement du voleur
5.3 Une théorie pour un probable Robin des Bois napolitain
5.4 Le Robin d’Eustache Deschamps : un Robin des Bois français
6. Conclusion

Étude

1. Introduction

Pour répondre à la question « Qui est Robin de Bois? » dans un contexte littéraire, il est intéressant de traiter la première source littéraire en français  identifiée sur le plan chronologique, en l'occurrence Le Jeu de Robin et Marion (1283) du trouvère français Adam de la Halle. Or, on soutient que c'est en  Angleterre qu'apparut la première fois en littérature le nom de  Robin Hood, dans le poème allégorique Piers the plowman de William Langland, paru au XIVesiècle1, tandis que le nom du personnage de Marion (Lady Marian) apparaît en littérature pour la première fois dans la pastourelle française de la fin du XIIIe siècle. Et le héros issu de la plume d'Adam de la Halle dans tout ceci ? Est-il une représentation du bandit ? Un simple berger qui papillonne avec sa copine ? On tentera de répondre à cette question le long de ce travail. Le problème que pose Le Jeu de Robin et Marion, dans le cadre de la chronologie des œuvres littéraires sur Robin des Bois, repose sur des aspects exégétiques, historiques et littéraires. Pour les romanistes, le chef-d'œuvre n'est conçu que comme une simple pastourelle et Robin n'est qu'un simple berger. Cependant, la pièce connut un succès au-delà des frontières de la France et connut, de toute façon, une certaine influence littéraire dont on peut repérer un portrait « primitif » de Robin des Bois. En bref, si le personnage issu de la  plume du trouvère doit être assimilé à Robin des Bois, il existe à la fois des arguments pour et contre, que ce soit dans un contexte littéraire ou dans un contexte légendaire.

Nous développerons cette problématique dans les pages qui suivent en essayant de donner une analyse détaillée du Jeu composé par Adam de la Halle. Dans l’optique de trouver une réponse, des aspects paralittéraires de la pièce seront aussi abordés, comme les contextes historique et géographique de sa parution. Une brève biographie d’Adam de la Halle sera également évoquée dans la mesure où la vie de ce personnage reste encore peu établie par les sources connues. Par la suite, nous traiterons de la  pièce elle-même (description du genre littéraire auquel la pièce appartient, les personnages principaux...).

En conclusion, nous allons surtout produire des commentaires autour du personnage de Robin et des analogies sur sa légende, en nous référant à des sources données, pour voir à travers des conclusions personnelles si le berger du Jeu est en quelque sorte un Robin des Bois français, une représentation française du héros anglais, une mise en scène théâtrale du Robin des Bois anglais ou un simple berger n'ayant rien à voir avec la légende du bandit.

2. Brève biographie d’Adam de la Halle

Adam de la Halle, surnommé « Le Bossu », est né en Artois, vraisemblablement à Arras vers 12562. Tout ce qu'on sait de ce poète ne nous est parvenu qu'à travers son œuvre. Son père, maître Henri Le Bossu, employé à l'échevinage et bourgeois aisé d'Arras, était surnommé « de la Halle » pour des raisons inconnues. Il devint clerc et épousa Maroie Le Jais. Il se consacra à la poésie. Baude Fastoul, dans son Congé écrit vers 1272, a mentionné Adam de la Halle. Suite à des conflits municipaux, Adam aurait été obligé de quitter la ville d'Arras avec sa famille pour s'installer à Douai. Il composa dans ces circonstances un Congé, adressé à sa ville et ses habitants.

Il serait revenu à Arras vers 1274 et deux ans plus tard aurait commencé à rédiger le Jeu de la Feuillée (la première pièce de théâtre profane française). Cette pièce nous permet de reconstruire en partie sa vie. Adam y exprime son désir de poursuivre ses études à Paris en quittant sa femme (première partie). Des allusions à l'affaire des clercs bigames, condamnés par Grégoire X (mort en 1276) peuvent indiquer la datation du Jeu de la Feuillée. Il reçut le titre de « maître des arts », mais il n'est pas possible de savoir si c'est à la Sorbonne ou à Paris bien que l'influence des maîtres de l'école de Notre-Dame se soit fait ressentir pendant son séjour à Paris. Vers 1280, le trouvère entra au service de Robert II d'Artois, le neveu du roi Louis IX. Dans la suite de Robert II, il se rendit à Naples à la cour de Charles Ier d'Anjou (devenu roi de Naples en1265) où eut lieu la première représentation du Jeu de Robin et Marion. A la mort du roi Charles d'Anjou (Foggia, 7 janvier 1285), Adam entreprit La Chanson du roi de Sicile, un éloge sous forme d'épopée politique.

Le reste de son œuvre comprend trente-six chansons, quarante-six rondets de carole (monodiques ou polyphoniques), quatorze rondeaux, un rondeau virelai, une ballette, cinq motets, dix-huit jeux-partis, un Dit d'Amour (composé en strophes d' Hélinant). En ce qui concerne la date de sa mort, son neveu Jean Madot, achevant une copie du Roman de Troie le 2 février 1289, laissait entendre que son oncle décéda l'année précédente. Il est censé être enterré dans les Pouilles. Le nom d'« Adam le boscu » apparaît dans le rôle de l'échiquier pour l'année 1306, parmi les cent septante-cinq jongleurs et ménestrels qui accoururent à Westminster pour l'adoubement du prince Édouard d'Angleterre, à la Pentecôte de 1306.

« Faut-il conclure [...] qu'Adam ne serait pas mort en Italie en 1288, mais qu'il serait revenu à Arras pour y faire représenter le Jeu de Robin et Marion et qu'il aurait composé lui-même le Jeu du Pélerin »3.

3. Les contextes géographiques de la parution de la pièce

3.1      Le contexte d'Arras

La ville d'Arras connaissait un grand essor économique à la fin du  XIIIe siècle. La bourgeoisie était la classe dominante et s’opposait à la monarchie. Elle fut à l’origine d’un marché développé et d’un réseau d'échanges très dense. Cette évolution entraîna un décalage entre le latin et la langue vernaculaire, à tel point que les pièces ne furent plus rédigées en latin. Carol Symes, dans l'introduction  de son ouvrage4, parle de cinq pièces principales: le Jeu de saint Nicolas de Jehan Bodel (1191), l'anonyme Courtois d'Arras (composé avant 1228), Le garçon et l'aveugle (1265 ca.), Le Jeu de la Feuillée 1276, Le jeu de Robin et Marion (1285)5. Ces pièces influencèrent une bonne partie de la production poétique anglaise, grâce à deux facteurs principaux : on parlait français en Angleterre après la bataille de Hastings (donc en 1066) ; et avant la Guerre de Cent  Ans (1337 à 1453), le nord de la France a été dominé par les Anglais. La cour anglaise privilégia la littérature française pour son divertissement pendant des années.  

Cependant, le Jeu de Robin et Marion fut représenté dans la ville natale du trouvère après sa disparition. Avant que le Jeu soit établi en tant que représentation théâtrale, on mettait en scène un pèlerin qui avait parcouru différentes régions (la Sicile, la Calabre, les Pouilles et la Toscane) et qui avait entendu parler d’un clerc natif de la ville d’Arras, ce dernier étant surnommé Adam le Bossu. Ce même homme était estimé pour son talent poétique et musical. Dans le Jeu du pèlerin, l’acteur dit avoir visité le tombeau du clerc à Naples6.

La représentation du Jeu de Robin et Marion dans la ville d’Arras était un hommage que les citoyens artésiens rendirent au trouvère après sa mort. Cette idée est en opposition avec la citation que nous avons trouvée dans l'article du Dictionnaire des lettres françaises7.Carol Symes, quant à lui, s’appuie sur des évènements historiques pour déduire qu'Adam de la Halle n’était pas venu en Angleterre8. Cependant, qu'Adam fût ou non retourné dans sa patrie, la représentation d'Arras ne nous permet pas d’y répondre car la bourgeoisie de cette ville a juste voulu honorer son concitoyen et non mettre à l’honneur une facette particulière de Robin.

3.2 Diffusion dans l'espace anglais

Le Jeu de Robin et Marion parvint aussi dans le territoire anglais et influença les jeux de mai ainsi que nous l'exposerons de manière plus complète dans l’avant-dernier chapitre de notre travail. Dès à présent, le protagoniste de la pièce qui incarne en quelque sorte le outlaw anglais prend vie en littérature, bien qu’il faudra attendre William Langland et son poème Piers the plowman, un siècle plus tard, pour lire le nom de Robin Hood.

3.3 Naples et le sud de l'Italie

Comme nous l'avons déjà évoqué de façon succincte, Adam de la Halle voyagea dans le sud de l'Italie et ce fut là que le Jeu de Robin et Marion fut représenté pour la première fois. La pièce d'Adam de la Halle était destinée au divertissement de la cour de Robert II, comte d'Artois. Ensuite, Adam de la Halle entra à la cour de Charles d'Anjou, à Naples. La pièce devait alors divertir les soldats qui se trouvaient loin de leur patrie. Le problème, pour Adam, réside dans la mise en scène d'un chevalier tentant de séduire une bergère, par des manières plus mauvaises que bonnes. Ceci pouvait être mal interprété par les soldats, qui y verraient l'image d'un oppresseur. Mais l'idée de représenter un chevalier au faucon peut donner lieu à une interprétation politique du Jeu. Le fait que le chevalier Aubert perde son animal peut symboliser, selon C. Symes9, un Manfred vaincu à Bénévent par Charles d'Anjou en 1266, qui fut immortalisé par son père Frédéric II dans son De arte vivendi cum avibus, un ouvrage traduit en Flandre par Guy de Dampierre en 127.Le contexte méridional ne fournit pas de nouveaux indices permettant de répondre à la question posée puisque, pour les Angevins et les Napolitains du XIIIe siècle, la pièce était vue comme un simple Jeu. Il existe, toutefois, des théories interprétatives relatives à la mise en scène de Robin dans le sud de l'Italie que nous exposerons dans le cinquième chapitre du travail.

4. Analyse du Jeu de Robin et Marion

4.1 Un bref résumé

Le chevalier Aubert trouve Marion, une jeune bergère, près d'une forêt et tente de la séduire. Marion, qui est amoureuse d'un berger nommé Robin, repousse les avances du chevalier. Lorsque celui-ci se retire, Robin arrive et les deux personnages déjeunent sur l'herbe. Le berger va chercher des amis au village pour faire une fête. Aubert réapparaît alors pour tenter une nouvelle fois de séduire Marion, mais la jeune fille, dotée d'une solide détermination, ne cède toujours pas ; le chevalier la laisse repartir tandis que Robin revient. Aubert disparaît définitivement de la pièce. Robin, Marion et leurs compagnons entament différents jeux qui seront par la suite interrompus à cause d'un loup venu voler une brebis. Le berger ramène l'animal à Marion et les jeux reprennent.

4.2 Les personnages principaux

Le chevalier Aubert : il est le « faux héros », l'antagoniste de la pièce. Comme nous l’expliquerons dans le paragraphe suivant, la bergère et son agresseur apparaissent dès la première scène de la pastourelle. La seule chose que l'on peut remarquer est qu'il abuse de son titre de chevalier pour séduire la paysanne et qu'il manifeste un orgueil blessé après avoir été repoussé par Marion.

Robin : le héros, l'ami de Marion. C’est un véritable berger à l'âme d'une simplicité et d'une rusticité remarquables (« il compare à un fromage les joues de sa maitresse »10). Ni voleur, ni voyou son personnage n'évolue guère au long du Jeu.

Marion : elle est l'amie de Robin. Son amour pour ce dernier est manifeste dans toute la pièce. Pour les sommités en matière de littérature médiévale qui ont analysé la pièce, le personnage de Marion est celui qui pose le plus de problèmes. Par exemple, sa naïveté est mise en doute par H. Guy qui, dans son Essai, la définit ainsi sans aller plus loin :

Elle n'est point sotte, et elle raille d'une façon assez ingénieuse le seigneur Aubert. Craignant de mal le comprendre lorsqu'il demande des renseignements, elle lui répond à contre-sens et en jouant sur les mots. « Avez-vous vu des oiseaux? » interroge le chevalier, qui est [...] venu dans les champs pour chasser. La bergère sait bien que le gibier d'un gentilhomme, ce ne sont point des moineaux, pourtant elle réplique : « Des oiseaux? Mais ces buissons en sont couverts... »11

Marion continue en parlant des animaux qu'elle entend sur le moment. « Ces quiproquos volontaires ne laissent pas d'être comiques, ils ajoutent un trait piquant au caractère de la villageoise, et, confesse in petto que jusqu'alors nul ne s'était moqué de lui aussi outrageusement »12. L'avis de H. Guy est légitime et bien référencé, mais il n’est pas inattaquable. N'oublions pas qu'il s'agit de littérature et qu’en littérature, un texte est toujours interprété en fonction du ressenti du lecteur.

Jean Dufournet dans Complexité et ambiguïté du Jeu de Robin et Marion (voir la note en bas de page), à travers une approche plus stylistique et comparée, en l'espèce la comparaison du Jeu de Robin et Marion avec le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, identifie des similitudes entre personnages de Marion et celui de Perceval (un personnage que Chrétien de Troyes présente comme assez naïf au début du roman, selon nous). Il retrouve dans la même scène citée et exposée par Guy des analogies stylistiques avec le roman Perceval ou le conte du Graal, mais J. Dufournet, dans son analyse, va plus loin :

Perceval et Marion affirment leur ignorance du monde chevaleresque :
               Ainc mais chevalier ne connui (Graal, v. 189)
               Je ne sai que chevalier sont (Robin et Marion, v. 60) ;
Ils posent les mêmes questions :
               Que est ice que vos tenez (Graal, v. 189)
               Quele beste est che sur vo main (Robin et Marion, v. 48).
Adam de la Halle nous invite à établir une comparaison entre la bergère et le jeune Perceval13.

Nous préférons l'analyse de J. Dufournet qui nous semble plus raisonnée, car elle met en évidence l'ignorance de Marion, et cela malgré le fait que les mêmes questions posées par les deux personnages relèvent plutôt du cas fortuit, selon nous. Les personnages de la pièce, appartenant à la même catégorie sociale, sont tous doués d'une certaine naïveté. Marion n'est pas une exception. Donc, nous dirions qu'Adam de la Halle n'a pas forcément voulu faire des analogies entre Marion et Perceval. En revenant sur l'analyse de Guy, nous pensons que si Marion arrive à éloigner le chevalier, ce n'est pas pour son intelligence que nous  pourrions qualifier de relativement peu élaborée, mais grâce aux trois éléments suivants : l'amour très profond pour Robin, sa forte hostilité envers le chevalier et surtout la faible persévérance de l’antagoniste.

4.3 La reprise des thèmes de la pastourelle

La pastourelle est l'un des genres les plus typés de la poésie lyrique du  XIIIe siècle14. Elle contient trois à cinq strophes souvent terminées par des refrains constituant un rythme et une musique propres.

Ce genre littéraire est né à l'aube des littératures romanes. Originaire du répertoire des troubadours (langue d'oc), probablement en vertu de certains traits conventionnels de facile acceptation, la pastourelle a joui d'une renommée quasi simultanée dans le sud et le nord de la France15. Cependant, elle eut une diffusion plus large dans le Nord. Or la pastourelle affiche des caractéristiques liées au courtois. Dans la conclusion de son article, A. Biella écrit que la pastourelle, née au XIIe siècle, est un élément d'auto-ironie au sein du monde courtois, et que, vers la fin du XIIIe siècle en France septentrionale, la pastourelle devient, avec le pouvoir de la bourgeoisie, une véritable représentation des mœurs, dans laquelle le même sens du comique investit les deux classes alors en opposition : la noblesse et la paysannerie16.

Cette conclusion nous permet de replacer le Jeu de Robin et Marion dans la catégorie de la pastourelle du XIIIe siècle dont il reprend le thème dans un récit où un protagoniste nommé Robin et ses amis paysans prennent la défense d'une bergère nommée Marion.

Pour ce qui est du fond, on retrouve des éléments constants propres à ce genre littéraire : le narrateur, qui est un chevalier, aperçoit près d'un bois une bergère qui surveille son troupeau. Il tente de la séduire – en vain. Il viole la bergère (probablement à la satisfaction de la jeune fille) ou encore des paysans accourent pour secourir la victime. Les personnages des bergers s'appellent Robin et Marion par tradition17. Comme nous avons évoqué plus en haut par rapport aux échanges entre le nord de la France et de l'Angleterre, la  circulation des légendes sur Robin des Bois avant la parution de la pièce et la diffusion des pastourelles était fréquente18. Cependant, nous doutons que ces légendes ont décidé de la dénomination du protagoniste de la pastourelle, car ladite forme lyrique est un genre purement français, et nous avons expliqué que la littérature française de l’époque influença la littérature anglaise et non vice versa19.

D'après Pierre-Yves Badel, Le Jeu de Robin et Marion est une pastourelle « par personnages »20. En effet, ce n'est plus le chevalier / narrateur qui chante son anecdote, ici il fait lui-même partie de la mise en scène.  Il explique aussi dans son édition critique qu'« il a multiplié les allusions aux situations typiques de la pastourelle lyrique : son chevalier ne chante-t-il pas des pastourelles (v. 8-9: v. 96-99) ? [...] Plus généralement, Adam fait chanter à ses personnages des chansons ou bribes de chansons. »21

À ce propos, nous nous opposons à l’idée de Badel d’une classification du Jeu de Robin et Marion comme pastourelle. Nous approfondirons davantage ce propos dans le paragraphe suivant. Même si, au début de ce chapitre, nous avons retenu l’appellation de cette forme lyrique, il convient de souligner que le Jeu composé par le trouvère ne fait que reprendre les thèmes de la pastourelle. L'originalité, voire l'innovation d'Adam de la Halle dans sa manière de représenter une pastourelle, est d’avoir placé le chevalier au centre même de la pièce.

4.4 Une pastorale

Un autre aspect important, dans l'innovation d'Adam de la Halle, c'est la filiation non officielle, mais évidente, du Jeu avec la pastorale. Pour mieux éclairer cette analogie, prenons la définition de la pastorale par Jean Vignes :

Au sens large pastorale peut désigner toute sorte d'ouvrages dont les personnages sont des bergers [...]. Au sens restreint le mot renvoie à un genre circonscrit, la pastorale dramatique, sorte de tragi-comédie à cadre champêtre, souvent agrémentée de chœurs, qui fleurit en Italie puis en France aux XVIe et XVIIe siècle [...].  Proposant un idéal de simplicité et d'innocence pour fuir ou dénoncer l'aliénation et la corruption des villes et des cours, la pastorale remplit-elle une fonction d'« opposition morale et sociale »22.

Bien que J. Vignes fasse allusion à des exemples italiens et français postérieurs au Jeu, il nous semble pertinent de citer encore une fois P.-Y. Badel qui écrit, dans son introduction :

Bergers et bergères de poésie, de fantasie. Dans Robin et Marion cependant la pastourelle tourne à la pastorale. Ses éléments servent à élaborer un rêve d'univers tout de naïveté, de transparence des cœurs  et de bonheur paisible trouvé à ces gestes dont la répétition n'épuise pas l'attrait23.

La pastorale, en outre, est un genre littéraire qui inclut plusieurs formes allant de la poésie au roman. Il suffit de penser que l’Aminta de Le Tasse et l'Astrée d’Honoré d’Urfé appartiennent au genre de la pastorale. Nous concluons de ce fait que Le Jeu de Robin et Marion est une pièce de théâtre, et qui dans le même temps ne l’empêche pas de posséder un caractère pastoral. La naïveté de ses protagonistes (qui appartiennent tous au milieu champêtre) est évidente. En revenant à la définition de Vignes stipulant que la pastorale dénonce la corruption de la cour, nous n’estimons pas qu’Adam de la Halle ait choisi la pastorale pour mettre en scène Robin des Bois. La dénonciation de la corruption est typique à ce vaste genre littéraire, qui ne concerne pas forcément24 Robin des Bois : le paragraphe précédent expliquait le choix des noms des protagonistes.

4.5 Une tragédie ou une comédie?

En ce qui concerne la dimension dramatique du Jeu de Robin et de Marion, la réponse se trouve dans les exégèses qui en sont faites. La pastourelle (ou dans ce cas, la pastorale) est, par sa nature, un genre littéraire dramatique ; tel devrait être le cas du Jeu de Robin et Marion. Or le Jeu a été classé dans le genre de la tragédie en tant que pastourelle. Les deux thèses sont défendables. Le Jeu de Robin et Marion contient une dimension tragique par le fait que le chevalier Aubert (l'antagoniste) tente de séduire Marion (l'Héroïne) en la harcelant. Mis à part la fin heureuse du Jeu, nous voulons citer l'explication de Théodore Nisard extraite d’Adam de la halle, trouvère du XIIIe siècle. Dans cet article, fondé sur une analyse plus musicale que littéraire, l’auteur a repéré une dimension purement ironique et comique, en particulier dans le passage de la première disparition du chevalier Aubert. Après avoir décrit la rencontre, Nisard écrit « c'est ici que se fait sentir le caractère vraiment moqueur et comique qu'Adam de la Halle sait donner à sa mélodie, pour traduire le persifflage de Marion, dont la sage résistance vient d'humilier l'orgueil d'un chevalier. »25



Refrain chanté par Marion (vers 94-95) et par le chevalier Aubert (vers 98-99)26.

Un autre élément contenu dans le Jeu qui fait de lui une comédie et non une tragédie est le passage allant du vers 176 au vers 179. Dans ce morceau, Robin chante une pastourelle où il vouvoie Marion, qui continue à le tutoyer.  

Premièrement, ce passage est un véritable jeu dans le Jeu. Deuxièmement dans les danses qui suivent, il y a une véritable parodie de la noblesse. En plus, on peut noter une inversion des rôles par le fait que Robin danse devant Marion alors que, selon les textes de l'époque, dans une représentation de la cour, c'est la femme qui danse afin de séduire, bien que les hommes participent eux aussi à la danse. Par ailleurs, toujours d’après ces textes, ce sont les femmes qui démarrent les jeux : « l'une d'elles se détache du cercle des danseurs et se met à mimer l'élection de la captation amoureuse »27. Dans cette mimésis, nous pouvons remarquer deux champs, celui des divertissements chevaleresques et celui du monde paysan. Nous pourrions alors tracer, dans l'analyse de la pièce, un lien latent entre le protagoniste du Jeu de Robin et Marion et la figure de Robin des Bois. Robin n'est pas un bandit, il ne commet pas de actes violents contre quelque autorité que ce soit, mais il se moque de la noblesse. La moquerie peut manifester une certaine dissension dans un contexte satirique. Cette plaisanterie n'occupe pas toutefois une grande partie dans le Jeu. En outre, Adam de la Halle est censé avoir une posture satirique dans la rédaction des jeux et Le Jeu de la Feuillée en a été une preuve. Supposer que, à travers ce passage, on peut marquer une liaison entre Robin et le bandit légendaire reste hasardeux.

La dimension sexuelle est également très présente dans le Jeu. Rappelons que, dans la trame narrative de la pastourelle, le chevalier tente de séduire la jeune fille dans un but libidineux, mais dans le Jeu de Robin et Marion, la démarche va au-delà.  Kenneth Varty note une dimension sexuelle dès ces vers prononcés par Marion: « Robins m'aime, Robins m'ara/ Robin m'a demandee, si m'ara... » (Le Jeu de Robin et Marion, v. 1-2) – ce que Kenneth Varty commente ainsi : « il l'a, il l'aura... ne veut-elle pas dire qu'il l'a possédée sexuellement, qu'il va la posséder? »28 Un peu plus loin, dans les vers 139 à 140 Marion propose : « ...or faisons feste de nous  » à Robin qui demande : « Serai-je drois ou genous? ». Nous avons là, en y réfléchissant bien, des  exemples qui attestent des propos érotiques entre les deux personnages. De même, Marion garde le fromage dans son corsage et pas ailleurs. La dimension sexuelle, surtout quand elle prend cette forme, nous fait douter que la pastorale puisse être une tragédie.

4.6 Les jeux de mai

Déjà dans le contexte français, le Jeu de Robin et Marion fait partie des festivités de mai. Ces festivités sont des manifestations folkloriques, d'origine païenne, qui seront récupérées ensuite par la religion chrétienne pour être représentées en mai. Or, mai est le mois du printemps, la saison à laquelle se déroule le récit (« Péronnelle porte un chapeau de paille, ce qui nous montre que la saison n'est pas encore avancée, que nous ne sommes pas en hiver ; Robin déclare qu'il a revêtu sa cotte de bure, parce qu'il avait froid... »29).  Carol Symes explique brièvement que l'image du chevalier Aubert à la poursuite de son faucon, dans la première scène, est une évocation symbolique du mois de mai30. J. Amory de Langerack, dans Fêtes et jeux populaires au Moyen-âge (un essai qui montre comment les festivités et autres célébrations païennes ont été assimilées dans les célébrations du Moyen-âge), rapporte qu’en Provence, c'est la fête de la maye31 où l'on célèbre le retour du printemps. Dans ces festivités, une jeune fille, décorée des fleurs, qu'on promène dans les rues, personnifie le printemps. Même si l'ouvrage ne nous renseigne pas sur les jeux de mai à Arras, nous avons trouvé ce passage très intéressant. Étant donné le pouvoir dont disposait l'Église qui organisait les festivités, nous supposons que de telles activités pouvaient également avoir lieu en Picardie32. Par ailleurs, dans le contexte des jeux de mai anglais (les « May Games »), la jeune fille qui incarne le printemps s’appellera Marion33. Nous démontrerons, par la suite, que ceci est dû à la popularité de la pastorale d’Adam de la Halle.

4.7 La relation entre le Jeu et la tradition littéraire sur Robin des Bois

Revenons à la question centrale de notre travail, à savoir la confirmation ou non d’un lien entre le berger et le bandit légendaire.

Le fait que les protagonistes s’appellent Robin et Marion n’est pas dû au hasard. Si l’on en croit l’anthologie de Karl Bartsch, qui recense de nombreuses pastourelles, le héros (lorsque son nom est cité) s’appelle toujours Robin et l’héroïne Marion (ou Marot34). En attestent ces quelques vers extraits de l’ouvrage, et dont Jehan Bodel est l’auteur :

Grant pieche fui ensi,
car forment m’abeli
lor gieus a esguarder,
tant ke je departi
vi de li son ami
et ens el bois entrer.
Lors eu talent d’aller
a li por saluer ;
si m’assis deles li,
pris a li a parler,
s’amor a demander :
mais mot ne respondi,
ançois « o ! ae o ! »
et Robins el bois « dorenlot ! »35

Dans le passage qui suit, on retrouve la scène dans laquelle un berger nommé Robin et ses compagnons surgissent de la forêt pour secourir une bergère :

Li baisier par amor
me doublerent l’ardor,
et plus en fui destrois :
par dessous moi la tor,
et la touse ot paor,
si s’escria trois fois.
Robins oi la vois,
Gautelos et Guifrois
et cist autre pastor
corant issent du bois;
et je gabes m’en vois,
car la forche en fu lor.
Puis n’ot dit o n’ae o !
Robins ne dit puis dorenlot36.

La pastourelle citée nous incite à penser qu’Adam de la Halle n’a pas voulu mettre en scène un Robin des Bois, il n’a fait que se conformer à une tradition déjà instaurée. Toutefois, d'après Marie Ungureanu, auteur de La bourgeoisie naissante, Adam de la Halle n'aurait pas simplement repris une pastourelle ; il aurait composé le jeu de Robin pour exprimer un mécontentement populaire, la même raison qui l’a poussé à composer Le Jeu de la Feuillée. Cet avis est partagé par Carol Symes dans A common stage37.

Nous ignorons si Adam de la Halle a eu connaissance des histoires de Robin des Bois, mais la théorie de M. Ungureanu permet d'avancer un lien effectif entre le berger et Robin Hood. Dans tous les cas, Le Jeu de Robin et Marion a été le point de départ d’une chronologie littéraire concernant le bandit au chapeau vert. Nous allons expliciter ce point dans la partie qui suit.

5. Commentaires autour de Robin (le héros du Jeu)

En ce qui concerne cette figure énigmatique, c'est-à-dire le personnage de Robin, les résultats des exégèses oscillent entre deux possibilités : soit c'est Robin des Bois soit ce n’est pas lui. Étant donné que nous savons peu de choses sur le poète et encore moins sur ses connaissances à propos de Robin des Bois, chercher un lien entre le Jeu de Robin et Marion et le bandit anglais est une démarche qui pose plusieurs problèmes. Pour commencer, nous voulons citer l'hypothèse de Kenneth Varty dans son édition critique :

Si Adam avait avec lui sa jolie femme, Marie, il est possible que les rencontres de Marion et du chevalier transposent des événements empruntés à la réalité aussi bien qu'à la tradition littéraire. Et on se demande si l'identité des noms du comte d'Artois et du Héros de la pièce n'était pas voulue38.

Visiblement cet avis ne permet pas de retracer un lien entre le protagoniste du Jeu et la figure de Robin Hood. Au contraire, il nous amène à une conclusion différente, surtout pour ce qui concerne le personnage de Marion. Cette citation nous permet d’établir un lien avec le passage de la plaisanterie de Robin dans le paragraphe cinq du chapitre quatre. Nous avons déjà fait une hypothèse là-dessus. L’hypothèse de Varty semblerait acceptable : Adam de la Halle ne nous a pas donné une préface ou une introduction qui expose ses intentions. L’auteur ne donne aucune référence à ce sujet. Donc, cela reste une pure interprétation.

5.1 Un Robin des Bois anglais, originaire de France

Le personnage de Robin dans le Jeu d’Adam de la Halle a joué un rôle important pour la renommée de la figure emblématique qu’est le bandit anglais. Ainsi que nous l’avons écrit, le nom de Robin Hood apparaît pour la première fois dans le poème allégorique anglais Piers the plowman de William Langland (XIVe siècle), dans la bouche d’un moine. L’origine de l’appellation est très floue, et le nom lui-même connaît plusieurs variantes. D’ailleurs, le héros légendaire a revêtu l’aspect de différents personnages, dans différents contextes géographiques anglais.

William Ward, dans The Cambridge history of English literature, affirme que l’importance et la popularité remportées par le Jeu de Robin et Marion ont contribué au choix du nom de Robin. Selon lui, « Robin » est un prénom que les ménestrels français ont apporté en Angleterre, où il fut confondu avec Robin Hood. Les personnages de Robin prirent vie dans le cadre des jeux de mai, avant de devenir Robin Hood39.

Lois Potter cite, dans son ouvrage, l’hypothèse de Steven Knight relative à la classification de la pièce d’Adam de la Halle dans la catégorie des jeux de mai. Bien que le nom Hood (ou des Bois) n’apparaisse pas dans le Jeu de Robin et Marion, S. Knight est convaincu que Robin est une représentation du légendaire bandit anglais : comme lui, il est doté d’une identité sociale, il est beau, jeune (dans la pastourelle, il est habituellement assimilé à la forêt), toujours entouré de ses compagnons40 – parmi lesquels le personnage de Gautier le têtu est un avatar français de Petit Jean (dans la tradition anglaise, Petit Jean est le compagnon fort et costaud de Robin Hood, comme Gautier est celui de Robin dans le Jeu41). Cette interprétation nous semble pertinente, mais n’en reste pas moins qu'une interprétation. Il est vrai que les légendes de Robin des Bois existaient déjà avant la parution de la pièce, mais Steven Knight se réfère uniquement au Jeu sans expliciter davantage son idée.

5.2 L'entrée de Marion dans le mythe et le changement du voleur

Nous avons vu que le contexte des jeux de mai anglais est très important pour l’engendrement du personnage de Robin des Bois. À ce propos, nous mentionnons l'idée de Matteo Sanfilippo, l'auteur de Robin Hood. La vera storia

Le feste di maggio riscrivono anche il carattere dell'eroe [...]. Nelle feste di maggio Robin diviene « l'uomo in verde », […] e sposa Maid Marian, [...] cioé la personificiazione della primavera. L'apparizione di Marian costituisce un momento cruciale nella legenda di Robin : oggi non possiamo infatti immaginare l'arciere senza la sua bella [...]. Molto probabilmente la coppia teatrale formata da Robin e Marian non deriva dalle ballate medievali, […] ma è un'eco spuria dell'operetta francese Le Jeu de Robin et Marion, composta da Adam de la Halle nel 128342.

M. Sanfilippo souligne un point remarquable : dans le cadre des fêtes de mai, Robin est habillé en vert, ainsi que le veut la tradition. Le Jeu d’Adam de la Halle a insufflé la vie, en littérature, à une sorte de Robin « primitif ». La pièce, avec sa dimension sentimentale très forte, a inséré, pour la première fois le personnage de Marion (ou Marian) dans le mythe, et nous estimons que la notion de bonté est dans le caractère du personnage. Si Robin des Bois était connu comme un bandit dépourvu de pitié, il modifie sa renommée avec l'action de voler aux riches pour donner aux pauvres. Dans le cadre des May Games, Robin, grâce au milieu champêtre où le Jeu de Robin et Marion se déroule, est finalement associé à la nature, même si en Angleterre Robin est associé à la forêt plutôt qu’à la campagne43. Plusieurs suppositions ont été abouties dans le sens d’une influence du Jeu de Robin et Marion dans l’espace anglais, et que le Jeu aurait influencé la production des ballades sur Robin des Bois44. Il doit juste attendre un siècle de plus pour que lui soit accolé le nom qui le fera entrer dans la légende.

5.3 Une théorie pour un probable Robin des Bois napolitain

Une autre théorie intéressante est celle d’Onésime Leroy à propos de la pièce d’Adam de la Halle45. L'auteur d’Époques de l'histoire de France a voulu chercher des allusions subversives latentes à l'intérieur de la pièce en question. Selon lui, Adam de la Halle a voulu mettre en scène un Robin des Bois mais dans le contexte du sud de l'Italie : il aurait donc voulu représenter le personnage du peuple vaincu par Guillaume le Conquérant et ses barons, popularisé en Angleterre, c'est-à-dire, Robin Hood. Cette image du outlaw anglais tient surtout dans le portrait d'un malfaiteur qui se cache avec ses partisans derrière les buissons, sans pitié pour les riches et qui épargne les pauvres. Il se réfère surtout à deux points : le nom du chevalier et un passage. En ce qui concerne le nom du chevalier Aubert, d'après Leroy il voit l'association des deux mots de l'ancien français Haut ber (haut baron)46 et donc, Adam de la Halle a voulu inciter le peuple du sud de l'Italie à la révolte. Pour expliquer cette idée, O. Leroy se réfère surtout au refrain de la pastourelle: « Resveille-toi Robin» (Le Jeu de Robin et Marion, v. 354). L'auteur de Époques de l'histoire de France définit ce refrain comme « mots frappants qui viennent jusqu'à nous comme les premiers coups des Vêpres Siciliennes » ; ou encore plus en bas, il écrit en citant d'après la citation du vers : « Si nous embuissons »(Le Jeu de Robin et Marion, v. 369), que « le réveil de Robin, ce réveil du peuple, est ici le réveil du chat qui se cache et qui prend son temps pour mieux s'élancer sur sa proie»47. Selon O. Leroy, ces encouragements à l’insurrection sont la preuve que le Jeu de Robin et Marion renvoie au personnage de Robin Hood.

Henri Guy réfute cette thèse dans son Essai sur Adan de la Halle :

Adan de la Hale, affirme-t-il [O. Leroy], connaissait les exploits de Robin Hood48, le guerrier saxon qui résista avec tant de fierté et de vaillance aux successeurs de Guillaume de Normandie. L'amant de Marion représente ce célèbre outlaw [...]. Le fils de maitre Henri voulait en plat courtisan qu'il était, flatter et le despote qui le protégeait, et les satellites de ce prince et surtout son orgueilleuse épouse, sœur jalouse de la reine d'Angleterre49 [...]. Ainsi, le petit berger de notre jeu figure à lui seul la plèbe sicilienne qui complote en silence et qui se prépare à secouer le joug de l'étranger, quant à Aubert il incarne la lourde domination que les Angevins exercent au sud de l'Italie. Il vaut une horde d'envahisseurs50.

H. Guy explicite sa pensée :

Si Leroy avait étudié de près les églogues du Moyen-âge, il se serait aperçu qu'un Robin n'est point un Jean de Procida51; s'il avait examiné à fond la pastorale artésienne, il aurait pu se rendre compte qu'Aubert n'a pas un rôle de conquérant, puisqu'il ne conquiert même pas la petite Marion ; s'il avait réfléchi plus murement, il se fut étonné que des conspirateurs se réunissent au son de la musette et pour déjeuner sur l'herbe [...]. Non, ce ne sont point des étrangers, des Siciliens déguisés qu'Adan a mis en scène. Il a voulu peindre des Français avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs costumes52.

De fait, les deux critiques partent de points de vue différents. O. Leroy, se fonde sur des sources littéraires et historiques pour conclure à des intentions conspiratrices qui feraient du personnage d’Adam de la Halle une des multiples représentations de Robin des Bois. Comme les autres auteurs, il tire des hypothèses mais qui ne restent que des interprétations. La reprise des thèmes de la pastourelle a doté les dénominations des amants Robin et Marion. Quant au prénom du chevalier il essaie de retracer des analogies entre Aubert et « haut baron » en ancien français – sans donner une explication plus détaillée ou des autres références pour soutenir cet avis. H. Guy, par contre, s’appuie sur des sources purement littéraires pour affirmer que le Jeu de Robin et de Marion n'a pas de rapport avec l'Histoire ; il s'agit d'une pièce de théâtre, plus précisément une pastorale, composée pour divertir la cour et les gens qui y habitaient (des Français loin de leur patrie), dans laquelle Robin n'est qu'un simple berger occupé à conter fleurette à son amoureuse et à faire la fête avec ses compagnons.

Tel est l’avis de H. Guy, partagé par les romanistes. On pourrait stipuler que Guy, comme la pluspart des romanistes, ne s’est guère préoccupé de chercher un lien entre Robin et Robin des Bois, sinon pour comprendre le sens du Jeu de Robin et Marion par rapport avec le lieu de sa première parution et de son public, Naples et les Angevins. Nous avons cité les deux pensées pour exposer, encore une fois, les problèmes posés par cette œuvre et les conséquences de ces avis divergents sur elle et l'impossibilité de tirer une conclusion claire.

5.4 Le Robin d’Eustache Deschamps : un Robin des Bois français

Il nous semble que le mérite du Jeu de Robin et Marion est d’avoir influencé une bonne partie de l’œuvre d'Eustache Deschamps (1346-1406) – en particulier, ses ballades.

Notre propos n’est pas de tracer le portrait du Robin de E. Deschamps53, mais de souligner la contribution de la pièce d’Adam le Bossu au genre de la pastorale puisque Robin a survécu dans la littérature française du XIVe et XVe siècle sous la forme d’un berger, souvent associé à Marion et doté d’un statut social.

Ainsi, E. Deschamps s’est approprié le personnage, dans une satire de la vie de cour, pour exprimer son opposition à la monarchie. Bien qu’il se soit inspiré des amants d’Adam de la Halle pour composer des poésies appartenant au genre littéraire de la pastorale (nous pouvons citer à titre d’exemple son Lay de la franchise54) son engagement ne fait pas de doute : le cadre bucolique est un prétexte pour évoquer le combat subversif d’un Robin des Bois menant, avant l’heure, une guérilla contre le pouvoir en place.

6. Conclusion

Au terme de nos recherches, nous avons la conviction qu’il n’est pas possible d’apporter une réponse tranchée : en effet, des arguments valables vont dans les deux sens – et Robin, le protagoniste du Jeu de Robin et Marion, peut être un avatar de Robin des Bois, comme il peut également ne pas l’être.

Il n’est pas un avatar de Robin des Bois : le Robin d’Adam de la Halle n’est pas un outlaw, il ne vole pas aux riches pour donner aux pauvres. C’est un simple berger.

Cependant, même si aucune tension sociale ne sous-tend la pièce, Adam de la Halle met en scène des gens du peuple. L’idée d’oppression est présente à travers Aubert qui revendique son statut de chevalier face à Marion, la modeste bergère qu’il veut séduire : « Chevaliers sui, et vous bregiere ! » (Le Jeu de Robin et Marion, v. 87). Or Robin est là pour protéger Marion contre les agissements brutaux et arrogants (d’une arrogance de classe) d’Aubert.

Mais des arguments contre l’identification à Robin des Bois existent : à aucun moment, Robin ne protège pas Marion dans le récit (elle se défend toute seule) ; Robin est, par tradition, le nom du héros dans le genre littéraire qu’est la pastourelle dont Adam de la Halle en reprend bien entendu les thèmes ; enfin, de façon générale, la dimension historique de notre outlaw anglais n’a jamais préoccupé les troubadours et les trouvères.

Il se peut qu’Adam de la Halle ait connu la légende de Robin Hood, mais nous ne pouvons l’affirmer ni l’infirmer en raison des données succinctes dont nous disposons sur la vie de l’auteur.

Notre analyse et nos recherches nous font douter qu’Adam de la Halle ait eu l'intention de mettre en scène Robin des Bois. S'il se trouve que le Jeu de Robin et Marion appartient à la chronologie littéraire sur Robin des Bois, c'est sans doute à sa popularité, comme Langlois déclare : « le couplet "Robin m'aime, Robin m'a..." qui ouvre le jeu, se chante encore, parait-il, dans l'Artois, dans le Hainaut, et sans doute ailleurs. »55

Toutefois, en replaçant l’œuvre dans la chronologie des ouvrages qui mettent en scène Robin Hood, nous pouvons dire que le héros d’Adam de la Halle en est un avatar « primitif », une représentation purement littéraire qui n’a pas grand-chose à voir avec le brigand d’honneur anglais.

Notes

1 Sanfilippo Matteo, Robin Hood. La vera storia, Florence, Giunti, 1997, p. 4.
2 Grente Georges et al., Dictionnaire des lettres Françaises,édition entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris, Fayard (coll. « La Pochothèque ») (« Le livre de poche. Encyclopédies d'aujourd'hui »), vol I. Le Moyen Age, 1996, p. 10.
3 Ibid. p. 12.
4 Symes Carol, A common stage : theater and public life in medieval Arras, Londres, Cornell unversity press, 2007, p. 1-2.
5 Les dates des parutions des pièces d'après Carol Symes. 
6Adam de la Halle, Le jeu de Robin et Marion par Adam le Bossu, Publié par Ernest Langlois, Paris, Thorin, 1896,  p. 23-24.
7 La citation se trouve au chapitre deux de notre travail, page trois.
8 Symes Carol, A common stage : theater and public life in medieval Arras, Londres, Cornell unversity press, 2007, p. 270.
9 Ibid.p. 265.
10 Guy Henry, Essai sur la vie et œuvres littéraires du trouvère Adan de la Hale, Paris, Hachette, 1898, p. 525.
11 Ibid. p. 524.
12 Ibid. p. 524-525.
13 Dufournet Jean, « Complexité et ambiguïté du Jeu de Robin et Marion, L'ouverture de la pièce et le portrait des paysans », dans (éd) Jean Marie d'Heur et Nicoletta Cherubini, Liège, [s. n.], 1980, p.144.
14 Adam de la Halle, Œuvres complètes, Édition, traduction et présentation par Pierre-Yves Badel, Paris, Livre de poche (coll. « lettres gothiques »), 1995, p 19.
15 Biella Ada, « Considerazioni sull'origine e diffusione della pastorella », Cultura neolatina, 25 (1965), p. 236.
16 Ibid., p. 267.
17 Adam de la Halle, Œuvres complètes, Édition, traduction et présentation par Pierre-Yves Badel, Paris, Livre de poche (coll. « lettres gothiques »), 1995, p 19.
18 Sur ce point, voir le travail de Rémy Baudoin.
19 Sur ce point, voir le point intitulé « Le contexte d’Arras »  (3.1) de notre travail.
20 Adam de la Halle, Œuvres complètes, Édition, traduction et présentation par Pierre-Yves Badel, Paris, Livre de poche (coll. « lettres gothiques »), 1995, p 19.
21 Ibid, p. 20.
22 Vignes Jean, « Pastorale », dans Le dictionnaire du littéraire, Édité par Paul Aron et al., Paris, Presses Universitaires de France, 2008, p. 443-444.
23 Adam de la Halle, Œuvres complètes, Édition, traduction et présentation par Pierre-Yves Badel, Paris, Livre de poche (coll. « lettres gothiques »), 1995, p 20.
24 À l’exception du Robin d’Eustache Deschamps. Un Robin inscrit dans le genre de la Pastorale. Sur ce point, voir « Le Robin d’Eustache Deschamps : un Robin des Bois français » (5.4) de notre travail.
25 Nisard Théodore, Adam de la halle, trouvère du XIIIe siècle, par Théodore Nisard,  Paris, Repos, 1863, p. 7.
26 Ibid. p. 7-8.
27 Ferrand Françoise, « Le Jeu de Robin et Marion. Robin danse devant Marion. Sens du passage et sens de l'œuvre », Revue des langues romanes,90 (1986), p. 90.
28 Varty Kenneth, « Le mariage, la courtoisie et l'ironie comique dans le Jeu de Robin et de Marion. », Marche Romane, 30 (1980), p. 287.
29 Guy Henry, Essai sur la vie et œuvres littéraires du trouvère Adan de la Hale, Paris, Hachette, 1898, p. 499.
30 SymesCarol, A common stage : theater and public life in medieval Arras, Londres, Cornell university press, 2007, p. 194.
31 Amory de Langerack Joséphine, Histoire anecdotique des fêtes et jeux populaires au Moyen-âge, Paris, Lefort, 1870, p. 108.
32 Nous tenons à signaler qu'il s'agit d'une conjecture.
33 Sur ce point, voir le travail de Floriane Hoogewijs.
34 Bartsch Karl, Romances et pastourelles françaises des XIIe et XIIIe siècles, Genève, Slatkine Reprints, 1973, p. 218.
35 Ibid. p. 288-290.
36 Ibid.
37 SymesCarol, A common stage : theater and public life in medieval Arras, Londres, Cornell university press, 2007, p. 184.
38 Adam de la Halle, Le Jeu de Robin et de Marion : précédé du jeu du pèlerin, Édité par Kenneth Varty, Londres, Harrap, 1960, p. 16.
39 Ward Adoplphus William et Rayney Waller Alfred, The Cambridge history of English litterature, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 34-35.
40 Un parfait parallélisme avec la pastourelle de Jehan Bodel citée dans le travail. Sur ce point, voir  la partie intitulée « La relation entre le Jeu et la tradition littéraire sur Robin des Bois » (4.7) de notre travail.
41 Knight Steven, « Robin Hood, the earliest contexts », dans Images of Robin Hood : medieval to modern, Édité par Lois Potter, Newark, University of Delaware Press, 2008, p. 30-31.
42 Sanfilippo Matteo, Robin Hood. La vera storia, Florence, Giunti, 1997, p. 8-9.
43 Dans le contexte légendaire anglais, avant de la parution du Jeu, Robin des Bois n'était pas forcément associé à la campagne, ni à la nature et encore moins à la forêt. Sur ce point, voir le travail de Rémy Baudoin et Xavier Bouchez.
44 Sur ce point, voir le travail de Tanita Leclercq.
45 Leroy Onésime, Époques de l'histoire de France en rapport avec les théâtres français, Paris, Hachette, 1843, p. 99-108.
46 Greimas Algridas Julien, « Ber », dans Dictionnaire de l'ancien français, Paris, Laoursse, 1969, p. 67.
47 Leroy Onésime, Époques de l'histoire de France en rapport avec le théâtre français, Paris, Hachette, 1843,  p.104.
48 Nous tenons à préciser que Leroy ne donne aucune référence par rapport à cette notice.
49 Ici, Guy reprend les mêmes mots employés par Leroy à la page 106, dans son Époques de l'histoire de France.
50 Guy Henry, Essai sur la vie et œuvres littéraires du trouvère Adan de la Hale, Paris, Hachette, 1898, p. 512-513.
51 Un des organisateurs des Vêpres Siciliennes, la révolte du XIIIe siècle dans le sud de l'Italie.
52 Ibid.p. 514.
53 Sur ce point, voir le travail d'Annick Englebert.
54 Deschamps Eustache, « Lay de franchise », dans Marquis de Queux de Saint-Hilaire (éd.), 1889, Œuvres complètes d’Eustache Deschamps, Paris, Société des anciens textes français, vol. II, v. 268-312, p. 212-214.
55 Adam de la Halle, Le jeu de Robin et Marion par Adam le Bossu, Publié par Ernest Langlois, Paris, Thorin, 1896, p. 29-30.

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