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Introduction au cours

Tracer l’histoire externe d’une langue n’est pas une entreprise si évidente qu’il y paraît.

L’initiative, pour la langue française, revient au grammairien français Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française des origines jusqu’à nos jours, mais le travail accompli par celui-ci, malgré l’importance qu’on lui a reconnue et qu’on lui reconnaît encore, est resté longtemps sans réplique dans le domaine des autres langues, et est encore aujourd’hui perçu par certains comme unique au monde.

Qu’est-ce que cette Histoire de la langue française des origines jusqu’à nos jours ? C’est d’abord une monumentale somme descriptive : 11 tomes1, totalisant plusieurs milliers de pages. C’est encore un ouvrage fondamental pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, externe mais aussi interne, de la langue française puisque Brunot y mêle étroitement les deux angles d’approche. Mais c’est aussi un ouvrage passionné, voire passionnel, avec lequel il importe de savoir garder ses distances et qui nous apprend qu’il importe d’être prudent et critique avec toutes les sources que l’on aborde dans le cadre d’études universitaires en général et dans le cadre d’un cours d’histoire en particulier.

C’est qu’en effet en matière d’histoire, et l’histoire de la langue ne fait pas exception, les faits ne sont jamais saisis directement par les historiens. L’histoire ne permet ni observation immédiate ni expérimentation de laboratoire.

L’histoire ne permet pas d’observation immédiate parce qu’on ne peut pas déterminer au moment où on le vit si un fait marquera ou non l’histoire, même si les médias ont tendance à abuser d’expressions comme « vivre un moment historique » qui nous donnent à croire, à tort, que nous pouvons décider de ce qui passera à la postérité.

L’histoire ne permet pas d’expérimentation de laboratoire parce que, si on peut dans une certaine mesure prédire « en laboratoire » que des événements vont avoir lieu, on ne peut prédire en revanche s’ils changeront la face du monde.

L’histoire repose exclusivement sur l’étude de témoignages ou de traces et demeure une discipline essentiellement conjecturale.

Dans le cas de l’histoire de la langue, ces traces et témoignages sont fournis par des documents qui relèvent essentiellement de l’écrit ― même si l’histoire en général s’est penchée récemment sur l’élargissement de ses sources. Dans le domaine de l’histoire de la langue, les témoignages, grâce aux évolutions technologiques, sont devenus plus généralement des témoignages verbaux, relevant de l’expression écrite comme de l’expression orale ; mais cette évolution, très récente, ne nous concerne pas : nous n’avons conservé aucuns témoignages oraux antérieurs à l’invention des procédés d’enregistrement et de conservation des sons, c’est-à-dire antérieurs au XIXe ; or l’histoire de la langue française commence de nombreux siècles avant cela…

L’histoire repose donc exclusivement sur l’étude de témoignages ou de traces. Encore s’agira-t-il d’interpréter judicieusement ces documents et de ne pas tomber dans les mêmes pièges où sont tombés de nombreux historiens de la langue, qui n’ont pas toujours résisté à la tentation de décrypter le passé à l’aide de leur vision moderne ou n’ont pas toujours su relativiser l’importance donnée à un document appartenant au passé. Notre parcours sera aussi un parcours critique.

Au plan méthodologique, tracer une histoire peut se faire selon une démarche rétrospective (on part du moment présent pour remonter le fil du temps) ou selon une démarche prospective (on part du moment le plus reculé pour suivre la ligne du temps jusqu’au moment présent).

Dans la partie du cours proprement centrée sur l’histoire de la langue française, c’est une démarche prospective, cherchant à éclairer la fin (aujourd’hui) par le début (le passé), qui sera adoptée.

La précision peut paraître superflue, tant la démarche semble naturelle. Il n’en est rien toutefois. Il n’est pas rare en effet que, dans une démarche rétrospective, l’on cherche à éclairer le passé à la lueur de ce que l’on sait du moment présent ; c’est notamment un point de vue souvent adopté par les grammairiens ― alors que les historiens s’en défient, tant est grand, dans cette perspective, le risque d’anachronisme. La démarche du cours sera donc prospective.

La démarche prospective est, pédagogiquement, souvent perçue comme présentant l’inconvénient de partir de l’inconnu (le passé) pour aller vers le connu (le présent), alors qu’il est beaucoup plus confortable de partir du connu (ce que les étudiants savent) pour aller vers l’inconnu (ce qu’ils ne savent pas). C’est certes une difficulté inhérente de la démarche prospective en histoire, difficulté qui sera diminuée par l’adoption d’un fil conducteur d’abord méthodologique, avant d’être chronologique.

La question de la démarche qui sera adoptée dans le cadre du présent cours rejoint celle de l’attitude à adopter dans ce cours vis-à-vis de la langue française.

Depuis Claude Favre de Vaugelas au XVIIe siècle, les grammairiens se sont emparés de la langue française pour la façonner à leur guise.

Ils se sont attachés à la standardiser, c’est-à-dire à la codifier pour la faire répondre à une norme unique.

Au XVIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque de Vaugelas et de la naissance de la grammaire qu’on appelle à juste titre normative, une telle démarche s’inscrivait dans le contexte politique et idéologique du temps : sous Louis XIV, la France estimait avoir atteint un état de perfection (c’était de fait un état-modèle vers lequel toute l’Europe se tournait) et on ne pouvait pas imaginer que cet état parfait n’ait pas une langue parfaite ; il s’agissait pour les grammairiens de l’époque (et on pourrait presque dire pour LE grammairien de l’époque, car Vaugelas en est sinon le seul, au moins le plus emblématique) de figer la langue française dans cet état de perfection qu’on lui supposait.

C’est ce à quoi Vaugelas s’est attaché dans ses Remarques sur la langue françoise et trois siècles après lui, c’est encore ce à quoi s’est attaché un grammairien comme Maurice Grevisse, et il y en a eu beaucoup d’autres entre eux.

La langue française n’est pas la seule concernée. Cette démarche de standardisation a été entreprise pour d’autres langues que le français, mais n’a pas été poussée si loin pour les autres langues qu’elle l’a été pour le français, ce qui a d’ailleurs contribué à faire de la langue française la langue la plus normée au monde.

Toutefois, vers la fin du XXe siècle, une nouvelle discipline linguistique, la sociolinguistique a mis en débat le processus de standardisation des langues naturelles entrepris par les grammairiens normatifs, non pas pour sanctionner la standardisation (les sociolinguistes sont des descripteurs des langues, ce ne sont pas des juges), mais pour attirer l’attention sur le caractère artificiel des langues standardisées.

Pour les sociolinguistes, l’idée qu’une langue naturelle puisse être uniforme, homogène, unique, en d’autres termes l’idée qu’il puisse y avoir une langue standard est une pure fiction. Ils se sont donc intéressés aux langues dans leurs dimensions variables et se sont attachés à décrire les langues dans toutes leurs variétés de manière équitable, c’est-à-dire sans en privilégier ou dédaigner aucune, sans tenter de les ramener toutes à une seule.

Qu’est-ce que la sociolinguistique ? La sociolinguistique est une des linguistiques externes.
Une linguistique externe est une forme de la linguistique qui est liée à une autre science ou pratique, en l’occurrence, la sociolinguistique est liée à la sociologie, par opposition aux linguistiques internes, qui étudient la langue pour elle-même et en elle-même :

L’approche adoptée dans le cadre de ce cours sera celle de la sociolinguistique. Nous ne chercherons pas à ériger des règles de grammaire ni à normaliser la langue. Nous chercherons à cerner la langue française telle qu’elle existe dans les faits, dans toutes ses dimensions et dans toutes ses variétés ― nous nous situerons donc aux antipodes de la grammaire dite normative, telle que la concevaient Vaugelas et Grevisse et telle qu’on la conçoit généralement encore à l’école.

Pour étudier les variations d’une langue donnée, quelle qu’elle soit, les sociolinguistes ont dû se doter d’outils méthodologiques spécifiques, c’est-à-dire de concepts qui sont propres à cette discipline linguistique, ainsi que d’une terminologie spécifique, c’est-à-dire de termes permettant spécifiquement de désigner les concepts mis en place. Pour pouvoir entrer dans l’histoire de la langue française, il faut d’abord se familiariser avec certains de ces concepts et avec cette terminologie propre à la sociolinguistique.

Nous allons commencer par voir ce qu’est la francophonie, ce qui nous permettra d’observer les différents usages sociaux qu’une langue peut avoir — qui dit « sociolinguistique » dit « société » et étudier les usages sociaux de la langue va nous permettre d’entrer dans la sociolinguistique en douceur, c’est-à-dire par ses aspects les plus accessibles sinon les plus connus. Nous nous arrêterons ensuite sur les différentes dimensions de variation des langues, la connexion entre ces deux chapitres pouvant se faire par le biais du concept de prestige linguistique ; nous terminerons le parcours théorique et méthodologique par la problématique des langues mises en contact, deux aspects de la sociolinguistique déjà plus techniques. Ces quatre chapitres théoriques prépareront au véritable objet du cours, l’histoire de la langue française.

 

1     Complétés de 6 autres tomes après la mort de Brunot.