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1. Introduction au cours

Tracer l’histoire externe d’une langue n’est pas une entreprise si évidente qu’il y paraît.

L’initiative, pour la langue française, revient au grammairien français Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française des origines jusqu’à nos jours, mais le travail accompli par celui-ci, malgré l’importance qu’on lui a reconnue et qu’on lui reconnaît encore, tout à fait légitimement, est resté longtemps sans réplique dans le domaine des autres langues, et est encore aujourd’hui perçu par certains comme unique au monde.

Cette Histoire de la langue française des origines jusqu’à nos jours est une monumentale somme descriptive : 11 tomes1, totalisant plusieurs milliers de pages. C’est aussi un ouvrage fondamental pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, externe ou interne, de la langue française. Mais c’est un ouvrage passionné, voire passionnel, avec lequel il importe de savoir garder ses distances et qui nous apprend qu’il importe d’être prudent et critique avec toutes les sources que l’on aborde dans le cadre d’études universitaires en général et dans le cadre d’un cours d’histoire en particulier.

C’est qu’en effet en matière d’histoire, et l’histoire de la langue ne fait pas exception, les faits ne sont jamais saisis directement par les historiens. L’histoire ne permet ni observation immédiate ni expérimentation de laboratoire.

L’histoire repose exclusivement sur l’étude de témoignages ou de traces. Encore s’agira-t-il d’interpréter judicieusement ces documents et de ne pas tomber dans les mêmes pièges où sont tombés de nombreux historiens de la langue, qui n’ont pas toujours résisté à la tentation de décrypter le passé à l’aide de leur vision moderne ou n’ont pas toujours su relativiser l’importance donnée à un document appartenant au passé. Notre parcours sera aussi un parcours critique.

La question de la démarche qui sera adoptée dans le cadre du présent cours rejoint celle de l’attitude à adopter dans ce cours vis-à-vis de la langue française.

Depuis Claude Favre de Vaugelas au XVIIe siècle, les grammairiens se sont emparés de la langue française pour la façonner à leur guise. Ils se sont attachés à la standardiser, c’est-à-dire à la codifier pour la faire répondre à une norme unique. Au XVIIe siècle, c’est-à-dire à l’époque de Vaugelas et de la naissance de la grammaire qu’on appelle à juste titre normative, une telle démarche s’inscrivait dans le contexte politique et idéologique du temps : sous Louis XIV, la France estimait avoir atteint un état de perfection et on ne pouvait pas imaginer que cet état parfait n’ait pas une langue parfaite ; il s’agissait pour les grammairiens de l’époque (et on pourrait presque dire pour LE grammairien de l’époque, car Vaugelas en est sinon le seul, au moins le plus emblématique) de figer la langue française dans cet état de perfection qu’on lui supposait.

La langue française n’est pas la seule concernée. Cette démarche de standardisation a été entreprise pour d’autres langues que le français, mais n’a pas été poussée si loin pour les autres langues qu’elle l’a été pour le français, ce qui a d’ailleurs contribué à faire de la langue française la langue la plus normée au monde.

Toutefois, vers la fin du XXe siècle, des disciplines comme la linguistique variationnelle ou la sociolinguistique ont mis en débat le processus de standardisation des langues naturelles entrepris par les grammairiens normatifs, pour attirer l’attention sur le caractère artificiel des langues standardisées.

L’approche adoptée dans le cadre de ce cours sera celle de la linguistique variationnelle. Nous ne chercherons pas à ériger des règles de grammaire ni à normaliser la langue. Nous chercherons à cerner la langue française telle qu’elle existe dans les faits, dans toutes ses dimensions et dans toutes ses variétés ― nous nous situerons donc aux antipodes de la grammaire dite normative, telle que la concevaient Vaugelas et Grevisse et telle qu’on la conçoit généralement encore à l’école.

Pour étudier les variations d’une langue donnée, quelle qu’elle soit, les variationnistes ont dû se doter d’outils méthodologiques spécifiques, c’est-à-dire de concepts qui sont propres à cette discipline linguistique, ainsi que d’une terminologie spécifique, c’est-à-dire de termes permettant spécifiquement de désigner les concepts mis en place. Pour pouvoir entrer dans l’histoire de la langue française, il faut d’abord se familiariser avec certains de ces concepts et avec cette terminologie propre à la sociolinguistique.

Nous allons commencer par voir ce qu’est la francophonie, ce qui nous permettra d’observer les différents usages sociaux qu’une langue peut avoir. Nous nous arrêterons ensuite sur les différentes dimensions de variation des langues, la connexion entre ces deux chapitres pouvant se faire par le biais du concept de prestige linguistique ; nous terminerons le parcours théorique et méthodologique par la problématique des langues mises en contact, deux aspects de la sociolinguistique déjà plus techniques. Ces quatre chapitres théoriques prépareront au véritable objet du cours, l’histoire de la langue française.

 

1     Complétés de 6 autres tomes après la mort de Brunot.