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Le cas du français

L’usage véhiculaire du français peut être mis en évidence par le biais de deux exemples, illustrant deux moments distincts de l’histoire de la langue française.

La langue des poètes du Moyen-Âge

Ce qui va nous retenir ici quelques instants est le cas de la langue française à la fin du Moyen-Âge.

Au Moyen-Âge, la population de ce qui correspond aujourd’hui aux régions où le français est né (France, et, partiellement, Belgique, Luxembourg, Suisse), c’est-à-dire les régions où le français est une langue endogène (par opposition à exogène, terme utilisé pour désigner le français au Québec, par exemple), en d’autres termes encore dans les régions où le français est une langue héréditaire, la population s’exprimait dans des dialectes, c’est-à-dire dans des variétés linguistiques circonscrites à des aires géographiques réduites et suffisamment distinctes les unes des autres pour rendre difficile la communication entre personnes originaires de régions différentes.

Les dialectes « français » au Moyen-Âge

Pour cette époque, pour le Moyen-Âge, ce que nous appelons « français » (et ce « nous » désigne les spécialistes actuels), c’est en fait le français issu de la langue qu’utilisaient les poètes, une langue qui présente la particularité d’avoir été forgée progressivement par les poètes pour pouvoir diffuser leurs œuvres dans un territoire chaque fois un peu plus étendu, pour pouvoir être compris d’un public de langue maternelle, ou plus précisément de dialecte maternel chaque fois différent.

Il faut savoir en effet, que si l’on excepte quelques rares poètes de cour, qui connaissaient une situation privilégiée, les poètes du Moyen-Âge étaient des artistes itinérants, obligés de se déplacer pour pouvoir vivre de leur art, et donc obligés d’adapter leurs œuvres à chaque région traversée, et donc à chaque situation linguistique nouvelle. Durant tout le Moyen-Âge, ce qu’on appelle aujourd’hui le français était en réalité un artéfact, au sens anglais du terme (‘produit ayant subi une transformation, même minime, par l’homme et qui se distingue ainsi d’un autre provoqué par un phénomène naturel’, lequel sens anglais a contaminé le sens français ‘phénomène créé de toutes pièces par les conditions expérimentales’). En réalité, cet artéfact n’est pas à proprement parler une langue véhiculaire au sens où nous l’avons défini, puisqu’il n’est pas réellement nécessaire de l’apprendre, sa caractéristique principale étant justement que ce français peut être compris sans apprentissage par des locuteurs de dialectes maternels différents, mais ce français est relativement proche d’une langue véhiculaire en ce sens qu’il permet de communiquer entre régions de dialectes maternels différents. Cette langue forgée pour être comprise dans des zones dialectales différentes faisait office de langue commune ou koinè ou, plus techniquement encore, ce qu’on appelle en sociolinguistique une langue supradialectale.

Au XIIIe siècle, cette forme particulière de la langue française a étendu son usage de langue véhiculaire à un autre contexte : du fait de la réputation de sage et de diplomate acquise par saint Louis, ce français « décoloré » est devenu la langue de la diplomatie à travers toute l’Europe ; la langue française a perdu par la suite ce statut de langue de la diplomatie (un sous-emploi de la langue véhiculaire), statut qu’elle retrouva à l’époque de Louis XIV.
Et c’est cette forme particulière du français, langue littéraire puis langue de la diplomatie, qui s’est progressivement imposée en France, pour devenir progressivement une langue à part entière, comparable dans ses usages dialectes dont elle s’est formée.

Le pitinègue

Le Moyen-Âge n’est pas la seule époque dans l’histoire de la langue française durant laquelle s’est forgé, pour les besoins de la communication, un artéfact à partir de la langue maternelle d’un certain groupe de locuteurs.

Au XXe siècle s’est développée une forme simplifiée du français qui a été utilisée comme langue véhiculaire dans certaines colonies françaises : le « pitinègue » ou « petit nègre », enseigné par l’armée coloniale française aux habitants indigènes des zones colonisées. Par extension, cette expression a été utilisée pour désigner d’une manière générale toute sorte de langues simplifiées, mais au départ, cette expression visait strictement une forme simplifiée du français.

Le « français tirailleur » est une autre forme de français simplifié mise en place par les autorités françaises durant la première Guerre mondiale pour que les gradés puissent communiquer (« se faire comprendre en peu de temps ») avec les conscrits originaires des colonies françaises de l’Afrique subsaharienne, qui avaient des langues maternelles différentes, d’une part, et ignoraient le français. Son nom vient de ce que ces conscrits constituaient un corps de tirailleurs (fantassins), parmi lesquels les tristement célèbres tirailleurs sénégalais (massacrés en 1944 à Thiaroye par les Français).