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La variation diachronique

La variation diachronique vient d’être définie comme la variation selon le paramètre du temps.

Il suffirait de lire quelques vers de l’un des premiers grands poètes français, Chrétien de Troyes (fin du XIIe siècle), pour se convaincre que la langue française d’aujourd’hui a sensiblement évolué depuis le Moyen-Âge :

Ce fu au tans qu’arbre foillissent,
Que glai et bois et pre verdissent,
Et cil oisel en lor latin
Cantent doucement au matin
Et tote riens de joie aflamme,
Que li fix a la veve fame
De la gaste forest soutaine
Se leva […].

(Chrétien de Troyes, Le conte du graal, v. 69 à 76 de l’édition de Roach)

Dans cet extrait, vous reconnaissez des mots qui appartiennent toujours au français tel que vous le pratiquez à l’heure actuelle (arbre, bois, latin, matin…), des mots qui ressemblent fort à des mots actuels et ne s’en différencient que par une lettre (riens, forest…) ou plus généralement par l’orthographe, mais il suffirait de les lire à haute voix pour qu’ils redeviennent familiers (tans, fame…),  ce qui nous confirme qu’il s’agit bien d’une illustration de la langue française. Mais vous y trouvez également des mots que vous croyez reconnaitre mais qui semblent n’avoir rien à voir avec l’éveil de la nature dont il est question dans le texte (cil n’est pas ici un poil du bord de la paupière !) ou qui ne font plus du tout partie de la langue moderne (foillissent, aflame, soutaine…) ou qui ne sont plus connus que de certains locuteurs (glai)… autant de mots qui nous confirment qu’il s’agit d’un échantillon de la langue française d’une autre époque que la nôtre et qu’entre cette époque et aujourd’hui les choses ont changé. Et pour cause, la langue de Chrétien de Troyes illustre une forme du français que l’on appelle techniquement et conventionnellement l’« ancien français », alors que le français d’aujourd’hui est appelé « français moderne ». « Ancien français » et « français moderne » sont deux chronolectes de la langue française, c’est-à-dire deux variétés de la langue française liées à des conditions temporelles différentes — « chronolecte » étant le terme spécifiquement associé à l’étude de la variation diachronique :

Ferdinand Brunot, l’un des premiers à s’être intéressé à l’histoire de la langue française et, de mon point de vue, l’un des plus grands grammairiens français de tous les temps, s’est livré à un petit exercice qui nous permettra de comprendre en peu de temps les phases majeures de l’évolution de la langue française, considérée de l’intérieur, considérée dans son système grammatical ― nous allons donc faire ici un petit détour par l’histoire interne de la langue.

Ferdinand Brunot est parti de ce que l’on considère traditionnellement et conventionnellement comme l’acte de naissance de la langue française, à savoir un passage d’un serment prononcé en 842 par les petits-fils de Charlemagne, texte connu sous le nom de « Serments de Strasbourg » et texte sur lequel j’aurai l’occasion de revenir dans la suite du cours.

Reproduction du texte manuscrit des Serments de Strasbourg

Ferdinand Brunot a fait subir à ce court texte des transformations diachroniques successives jusqu’à obtenir une version en français du XXe siècle de ce fragment. Notons en passant que cet exercice est totalement artificiel et seul quelqu’un comme Ferdinand Brunot pouvait oser s’y risquer. Comme n’importe quel exercice de thème1, cela suppose en effet une parfaite maitrise des différents états de la langue qu’on veut illustrer, une maitrise d’autant plus grande que les « langues » considérées ici sont des états passés (Moyen-Âge, Renaissance), c’est-à-dire des langues mortes et qu’il n’existe plus personne de contemporain de ces états pour certifier ou corriger la copie. Ces exercices de thème successifs ont été dictés à Brunot par le fait qu’il n’est pas vraiment possible, sans cet artifice, de donner une image frappante de l’évolution de la langue française, les textes dont nous disposons à travers le temps n’étant pas comparables (difficile de comparer un extrait de Chrétien de Troyes à un extrait de Rabelais et un extrait de Rabelais à un extrait de Diderot).

Ce petit exercice de Brunot, même s’il est tout à fait artificiel, nous permet de saisir au vol les transformations majeures subies par la langue française au fil des siècles :

Les Serments de Strasbourg, transcription du texte de 842 = protofrançais

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun saluament, d’ist di in auant, in quant Deus sauir et podir me dunat, si saluarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra saluar dift, in o quid il mi altresi fazet. Et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon uol, cist meon fradre Karle in damno sit.

Les Serments de Strasbourg, récriture du texte dans la langue du XIe siècle = ancien français

Por dieu amor et por del crestiien poeple et nostre comun salvement, de cest jorn en avant, quan que Dieus saveir et podeir me donet, si salverai jo cest mien fredre Charlon, et en aiude, et en chascune chose, si come on par dreit son fredre salver deit, en ço que il me altresi façet, et a Lodher nul plait onques ne prendrai, qui mien vueil cest mien fredre Charlon en dam seit.

Les Serments de Strasbourg, récriture du texte dans la langue du XVe siècle = moyen français

Pour l’amour Dieu et pour le sauvement du chrestien peuple et le nostre commun, de cest jour en avant, quan que Dieu savoir et pouvoir me done, si sauverai je cest mien frere Charle, et par mon aide et en chascune chose, si comme on doit par droit son frere sauver, en ce qu’il me face autresi, et avec Lothaire nul plaid onques ne prendrai, qui, au mien veuil, à ce mien frere Charles soit à dan.

Les Serments de Strasbourg, récriture du texte en français moderne

Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles de mon aide et en toute chose, comme on doit justement soutenir son frère, à condition qu’il m’en fasse autant, et je ne prendrai jamais aucun arrangement avec Lothaire, qui, à ma volonté, soit au détriment de mon frère Charles.

(Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, I, p. 144)

Voilà donc pour la variation diachronique de la langue française, que le travail de « traduction » (ou les exercices de thème) réalisé par Ferdinand Brunot nous permet de mettre aisément en évidence : prise de distance progressive des mots français par rapport aux mots latins, acquisition progressive de l’article, fixation de l’ordre des mots… sont autant de faits marquants pour l’histoire interne de la langue française que ces petits exercices permettent de mettre en évidence.

Cette petite application pratique nous montre également en quoi consiste plus généralement l’étude de la variation diachronique, une étude qui permet de mettre au jour l’évolution d’une langue, selon différents axes grammaticaux : lexique, formes, construction des phrases, etc.

Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur une si longue période que l’a fait Brunot (du IXe au XXe siècle) pour mettre au jour le caractère évolutif de la langue, pour mettre au jour la variation diachronique et identifier des chronolectes. Entre l’état original du texte (842) et la première traduction livrée par Brunot des Serments de Strasbourg (XIe siècle), il n’y a que deux siècles, et des traits évolutifs se dégagent déjà.

L’observation diachronique peut encore être plus ramassée dans le temps. La production littéraire d’un écrivain comme Georges Simenon s’étale sur quarante ans, entre 1932 et 1972 (cinquante ans si on inclut ses Mémoires) ; au fil du temps, on voit progressivement disparaître de ses romans les formes du subjonctif imparfait et du subjonctif plus-que-parfait : celles-ci sont très présentes dans les premiers romans mais presque totalement absentes des derniers. Se dégage ainsi un trait évolutif du français, une variation diachronique, sur à peine quelques décennies, une variation presque générationnelle de la langue, qui prend place à l’intérieur d’un état du français appelé uniformément « français moderne » dont l’œuvre de Simenon n’est qu’un témoin parmi d’autres ― ce qui montre bien que cette étiquette unique de « français moderne » cache une réalité hétérogène, et qu’au moins plusieurs chronolectes peuvent être identifiés à l’intérieur du français moderne.

L’étude de la variation diachronique permet ainsi de mettre au jour l’évolution de la langue dans ses structures internes, que ce soit sur quelques siècles ou sur seulement quelques décennies.

L’étude de la variation diachronique peut également se faire du point de vue de la linguistique externe. Elle permet dans ce cas par exemple de mettre au jour l’évolution des différents usages d’une langue, ces usages qui ont fait l’objet du chapitre précédent. Cet aspect de la dimension diachronique de la langue fera l’objet d’un chapitre à part entière du cours.

 

 

1     Un thème est un exercice consistant à traduire dans une langue étrangère, morte ou vivante, un texte proposé dans la langue maternelle de celui qui va traduire.