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Les sociolectes

Les technolectes ne sont en fait que des cas particuliers de sociolectes : un groupe professionnel n’est en effet rien d’autre qu’une forme particulière de groupe social, centrée autour d’une activité professionnelle. Venons-en donc plus généralement aux sociolectes, c’est-à-dire à la variation liée à des groupes sociaux, classes sociales ou catégories sociales.

Dès le Moyen-Âge, on a vu se mettre en place ce qu’on a longtemps appelé des « jargons », c’est-à-dire des manières de parler propres à des groupes sociaux généralement marginaux, comme le jargon dans lequel François Villon, l’un des plus célèbres poètes du XVe siècle, a rédigé quelques ballades.

À l’heure actuelle, on appellerait plutôt argot que jargon cette variété de sociolecte ― jargon est plutôt utilisé aujourd’hui pour désigner des technolectes. En fait, au Moyen-Âge, le mot jargon désignait tout simplement une forme de langage difficile à comprendre : le chant des oiseaux était qualifié de jargon… ou de latin. Après Villon et jusqu’au XVIIIe siècle, le mot jargon a été utilisé pour désigner le langage, secret ou simplement difficile à comprendre, de groupes de gens considérés comme vivant plus ou moins fortement en rupture avec l'ordre social (tricheurs, voleurs, mendiants, marchands ambulants, etc.). À partir du XVIIIe siècle, le mot jargon a été supplanté dans ce sens par le mot argot.

Il s’agissait, par la création de ces jargons ou argots, d’une part de mettre en place un vocabulaire technique permettant de donner une image la plus juste possible des activités du groupe (dans le cas de Villon, un groupe de mauvais garçons). Il s’agissait d’autre part de créer par un langage qui ne soit compris que des membres du groupe une sorte de complicité et de cohésion à l’intérieur du groupe : maîtriser un jargon, c’était une marque d’appartenance à un groupe. Le jargon avait donc essentiellement une fonction identitaire.

Même si la sociolinguistique a développé les outils théoriques pour mieux comprendre les fonctions de ces jargons et argots, on ne l’a, une fois encore, pas attendue pour s’intéresser à ces langages particuliers, que certains écrivains français ont introduits dans leurs œuvres littéraires ― Villon, au Moyen-Âge, mais plus près de nous, Céline ou, dans un autre genre, San-Antonio. Et de même que les Académiciens français exclurent de leur dictionnaire les technolectes peu prestigieux, de même exclurent-ils les termes d’argot. Furetière et Richelet furent, de leur côté, infiniment moins « frileux ». Le dictionnaire de Furetière offre ainsi une place privilégiée à de nombreux termes « de relation », c’est-à-dire à des mots glanés dans des récits de voyageurs et qui n’ont de sens que dans le contexte des récits de voyages. Le dictionnaire de Richelet inclut de nombreux mots qui appartiennent au langage du peuple. Encore une fois, les réalités sociolinguistiques avaient été perçues bien avant que la sociolinguistique ne s’en empare.

Les jargons ne sont pas les seuls sociolectes à avoir retenu l’attention. Les grammairiens du XVIIe siècle étaient généralement d’accord sur le fait qu’il fallait décrire la langue de « la partie la plus saine de la nation » (c’est l’expression de Vaugelas dans l’introduction à ses Remarques sur la langue françoise), en d’autres termes qu’il fallait décrire la langue de la classe sociale la plus prestigieuse, sans faire cas de la langue des autres classes sociales.

Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n’est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l’élite des voix, et c’est véritablement celui que l’on nomme le maître des langues. Voicy donc comme se définit le bon Usage […] c’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs du temps. Quand je dis la Cour, j’y comprens les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville ou le Prince réside, qui par la communication qu’elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse.

(Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, 1647, p. 2 de la préface)

On le voit, toutes les catégories sociales n’ont pas suscité la même attention sociolinguistique, ni aux mêmes moments. Si on s’est très tôt préoccupé de technolectes et d’argot, et si les positions d’un Vaugelas montrent qu’on a eu tôt conscience de l’existence de manières de s’exprimer propres à certaines couches de la société, on s’est intéressé plus tardivement au langage des jeunes, actuellement au cœur des études sociolinguistiques, et qui définit une autre sorte de sociolecte encore.