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4.2.1  D’un basilecte à un acrolecte

La langue maternelle est la langue que l’enfant apprend à parler « sur les genoux de sa mère ». C’est au départ clairement un basilecte : elle existe exclusivement sous une forme orale et ne fait l’objet d’aucune codification ; elle peut être différente dans chaque noyau familial ; elle ne jouit d’aucun prestige.

Des circonstances sociales et historiques peuvent toutefois amener une langue maternelle à acquérir un certain prestige, notamment quand le groupe social qui la parle gagne lui-même en prestige (par exemple parce que la famille est puissante, en nombre de personnes ou en richesses).

C’est ce qui s’est passé en France au xiie siècle quand la langue de la famille royale a commencé à devenir une norme que les poètes devaient chercher à reproduire s’ils ne voulaient pas être moqués comme le fut le poète Conon de Béthune, originaire de Picardie, poète dont la reine s’est moquée parce qu’il avait utilisé des mots de sa région, des picardismes, dans un poème.

La reine se moque de Conon de Béthune

La Roïne n’a pas fait ke cortoise,

Ki me reprist, ele et ses fieus, li Rois.

Encoir ne soit ma parole franchoise,

Si la puet on bien entendre en franchois ;

Ne chil ne sont bien apris ne cortois,

S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,

Car je ne fui pas norris a Pontoise.

( « Moult me semont Amors que je m’envoise », Les chansons de Conon de Béthune, éd. par Axel Wallensköld, Paris, Champion, 1921, p. 5, II)

Trad. : La reine ne s’est pas montrée courtoise, / qui m’a repris, elle et le roi, son fils. / Certes, ma langue n’est pas du français,/ mais on peut la comprendre en français. / Ils sont malappris et discourtois / s’ils m’ont repris si j’ai utilisé des mots d’Artois, / car je n’ai pas été élevé à Pontoise.

L’exemple de Conon de Béthune est intéressant car il nous montre que cette langue supradialectale que les poètes du Moyen-Âge avaient mise au point était encore plus ou moins marquée dialectalement ; mais les traits dialectaux qui subsistaient n’entravaient pas la compréhension par un locuteur d’un autre dialecte. Ce qui a conduit la reine à réagir comme elle l’a fait vis-à-vis de la langue de Conon de Béthune, ce n’est pas qu’elle ne comprend pas de quoi il s’agit, c’est à la fois le fait que la reine n’aurait pas utilisé les mêmes mots que Conon pour dire la même chose et le fait qu’elle juge que sa propre manière de dire est supérieure à celle de Conon – nous dirions aujourd’hui que la langue de Conon devait faire aux oreilles de la reine très « province ». L’attitude de la reine est représentative de l’attitude générale des groupes sociaux influents ; elle va contribuer à « raboter » encore cette langue supradialectale, à la lisser pour en faire une vraie langue commune, préfigurant la démarche de standardisation de la langue qui va aller s’accentuant au fil des siècles. C’est le prestige de la langue de la sphère royale qui met en œuvre le processus de standardisation : les locuteurs vont adapter la langue aux attentes d’un groupe social influent.

Le caractère prestigieux de la langue de la sphère royale s’illustre une nouvelle fois au xviie siècle quand Vaugelas décide que la seule langue française digne de ce nom est la langue pratiquée par la « partie la plus saine » de la cour du roi. Ce qui est intéressant dans le cas de Vaugelas, c’est qu’il choisit comme acrolecte la langue d’un groupe social auquel il n’appartient pas en propre, mais dans le cas de Conon de Béthune comme dans celui de Vaugelas, c’est bien le caractère prestigieux de la langue de la sphère royale qui est le moteur.