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D’un basilecte à un acrolecte

La langue maternelle est la langue que l’enfant apprend à parler « sur les genoux de sa mère ». C’est au départ clairement un basilecte : elle existe exclusivement sous une forme orale et ne fait l’objet d’aucune codification ; elle peut être différente dans chaque noyau familial ; elle ne jouit d’aucun prestige.

Des circonstances sociales et historiques peuvent toutefois amener une langue maternelle à acquérir un certain prestige, notamment quand le groupe social qui la parle gagne lui-même en prestige (par exemple parce que la famille est puissante, en nombre de personnes ou en richesses).

C’est ce qui s’est passé en France au XIIe siècle quand la langue de la famille royale a commencé à devenir une norme que les poètes devaient chercher à reproduire s’ils ne voulaient pas être moqués comme le fut le poète Conon de Béthune, originaire de Picardie, poète dont la reine s’est moquée parce qu’il avait utilisé des mots de sa région, des picardismes, dans un poème.

La Roïne n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieus, li Rois.
Encoir ne soit ma parole franchoise,
Si la puet on bien entendre en franchois ;
Ne chil ne sont bien apris ne cortois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,
Car je ne fui pas norris a Pontoise.

( « Moult me semont Amors que je m’envoise », Les chansons de Conon de Béthune, éd. par Axel Wallensköld, Paris, Champion, 1921, p. 5, II)

Trad. : La reine ne s’est pas montrée courtoise, / qui m’a repris, elle et le roi, son fils. / Certes, ma langue n’est pas du français,/ mais on peut la comprendre en français. / Ils sont malappris et discourtois / s’ils m’ont repris si j’ai utilisé des mots d’Artois, / car je n’ai pas été élevé à Pontoise.

Cet exemple est intéressant car il nous montre que cette langue supradialectale que les poètes du Moyen-Âge avaient mise au point était encore plus ou moins marquée dialectalement ; mais les traits dialectaux qui subsistaient n’entravaient pas la compréhension par un auditeur (le français se transmettait à l’époque principalement à l’oral) d’un autre dialecte. Ce qui conduit la reine à réagir comme elle l’a fait vis-à-vis de la langue de Conon de Béthune, ce n’est pas qu’elle ne comprend pas de quoi il s’agit, c’est à la fois le fait que la reine n’aurait pas utilisé les mêmes mots que Conon pour dire la même chose et le fait qu’elle juge que sa manière de dire est supérieure à celle de Conon — la langue de Conon devait faire à ses oreilles très « province » ou très « peuple ». L’attitude de la reine va contribuer à « raboter » encore cette langue supradialectale, à la lisser pour en faire une vraie langue commune, préfigurant la démarche de standardisation de la langue qui va aller s’accentuant au fil des siècles.

Le caractère prestigieux de la langue de la sphère royale s’illustre une nouvelle fois au XVIIe siècle quand Vaugelas décide que la seule langue française digne de ce nom était la langue pratiquée par la « partie la plus saine » de la cour du roi, exemple rappelé en introduction de ce chapitre. Ce qui est intéressant dans le cas de Vaugelas, c’est qu’il choisit comme acrolecte la langue d’un groupe social auquel il n’appartient pas en propre, mais dans l’un et l’autre cas, c’est bien le caractère prestigieux de la langue de la sphère royale qui est en cause.