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4.2.3  D’un basilecte à une langue officielle

À partir du moment où un basilecte devient acrolecte, par exemple à partir du moment où une langue acquiert le privilège d’une écriture et d’une littérature, cela lui confère suffisamment de prestige pour qu’elle soit apte à devenir une langue de référence ainsi qu’une langue officielle.

C’est ainsi que le français n’est devenu la langue de la sphère administrative de la France qu’au xvie siècle, quand François Ier, roi de France, a décidé, en 1539, par ordonnance royale (l’Ordonnance sur le faict de justice, connue sous le nom d’Ordonnance de Villers-Cotterêts), que le latin cesserait d’être la langue de la justice en France au bénéfice des langues maternelles, à une époque où le français n’était encore, outre la langue du roi, qu’une langue vernaculaire, et partageait encore avec le latin le statut de langue de référence, utilisée dans le domaine de la littérature, des sciences et des techniques.

Mais bien plus que ce décret, dont les effets sont restés longtemps confinés à la seule sphère de l’administration royale, c’est la politique menée globalement par François Ier contre le latin (en fait contre l’Église catholique, qui s’identifie à l’usage du latin) qui contribua à cette époque à propulser le français sinon au statut de langue officielle, au moins à celui de langue de référence.

En effet, la politique habilement menée par François Ier contre le latin ne l’a pas seulement conduit à imposer l’usage de la langue vernaculaire dans les tribunaux (une mesure qui mettra encore bien du temps à être suivie d’effet, même si François Ier formulait lui-même ses arrêts en français) : elle l’a surtout mené à soutenir l’usage du français comme langue de référence (protection d’écrivains qui s’exprimaient en français, soutien aux imprimeurs qui imprimaient en français…) et comme langue d’enseignement (création du Collège de France où Forcadel enseigna brièvement les mathématiques en français, où Pierre de la Ramée enseigna brièvement la grammaire en français), ce qui contribua bien davantage au rayonnement de la langue française que la célèbre ordonnance. C’est un pas franchi dans l’expansion de l’usage du français en France, une langue qui est toutefois encore loin d’être quantitativement représentative à cette époque (c’est la langue d’à peine 2 % de la population !). C’est un pas franchi dans l’accession du français au statut de langue de prestige.

Mais ce qui est encore plus intéressant dans la démarche de François Ier, ce n’est pas tant que sa politique linguistique ait conduit à diversifier les usages de la langue française et par là à rehausser le prestige de la langue française ; c’est le fait que pour s’attaquer à l’Église catholique et au prestige dont elle jouissait à son époque, François Ier ait mis en place une politique linguistique contre le latin : dans le chef de François Ier, faire diminuer le prestige de la langue latine, la faire dégringoler de son statut d’acrolecte, était le moyen le plus sûr de faire diminuer le prestige de l’Église.