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Prestige et variété diatopique

Si nous revenons à la partie du cours consacrée à la variation diatopique, a été évoqué dans cette partie du cours, au moment de conclure sur les régionalismes lexicaux, le fait que la sociolinguistique tend à réhabiliter les régionalismes, à déculpabiliser les locuteurs qui usent de  régionalismes.

C’est vrai au moins dans la théorie, car dans la pratique, les locuteurs francophones ont souvent du mal à assumer leurs régionalismes ou alors le font par ignorance.

Par exemple, un Belge en vacances en France va peut-être s’étonner du regard en point d’interrogation que lui lancera son voisin de table lorsqu’il le traitera de taiseux parce qu’il n’a pas conscience que taiseux est un belgicisme, mais il va peut-être dire soixante-dix pour s’aligner sur le lexique standard parce que septante est de longue date pointé comme belgicisme. De la même manière, un Français va s’étonner de ne rencontrer aucun aoutien à Québec parce qu’il n’a pas conscience que aoutien est un francisme, mais il va pouvoir utiliser le mot déjeuner en Belgique pour désigner le repas du matin pour s’aligner sur le lexique local parce que déjeuner est de longue date pointé comme l’équivalent belge du petit-déjeuner français.

Attirer l'attention sur ces comportements linguistiques particuliers liés à la localisation géographique des locuteurs permet de pointer l’interdépendance entre deux formes de la variation linguistique : un même locuteur va adapter son lexique à la personne à laquelle il s’adresse (variation diaphasique) en prenant en considération des spécificités régionales (variation diatopique).

Cette flexibilité sociolinguistique est d’ailleurs parfois indispensable pour garantir l’efficacité de la communication : dans un groupe composé de copains ou de cousins français et belges, quand on se fixe un rendez-vous pour le déjeuner, on a toujours intérêt à se faire préciser l’heure du rendez-vous, pour dénouer l’ambiguïté régionale du mot déjeuner.

Mais le Belge qui, en Belgique même, va utiliser un francisme plutôt qu’un belgicisme ne le fera sans doute pas en vue de s’assurer qu’il est bien compris par les autres Belges : aucune ambiguïté possible en Belgique quand, entre Belges, on se fixe rendez-vous pour le déjeuner… sauf pour celui qui en raison du prestige qu’il attribue au français de France s’est forgé un idiolecte dans lequel le mot déjeuner est utilisé dans le sens qu’il a en France. En d’autres termes, le Belge qui utilise un francisme en Belgique va peut-être le faire parce que, à ses yeux, le français de France est plus prestigieux que le français de Belgique. Et son attitude ne sera peut-être pas la même à l’égard du mot praline, auquel il ne renoncera pas nécessairement en faveur du mot chocolat utilisé en France pour désigner la même réalité, car on sait bien en Belgique qu’une praline et un chocolat ce n’est pas tout à fait la même chose, et le même locuteur qui rejette le belgicime déjeuner pour le repas du matin, continuera peut-être de se régaler de pralines, parce que dans le domaine du chocolat, il va percevoir le lexique belge comme supérieur au lexique français.

Sur un autre plan, au niveau de l’écrit, les étudiants qui usent de régionalismes, belgicismes ou autres, dans leurs travaux universitaires constateront que les réactions de leurs correcteurs seront assez diversifiées et plus ou moins indulgentes, mais tendant néanmoins plus vers la sanction que vers l’indulgence, car les régionalismes sont souvent source d’ambiguïté, quand ce n’est pas d’incompréhension, deux défauts qu’il faut évidemment éviter dans un travail universitaire : l’usage d’un français standardisé est plus généralement préconisé dans les travaux universitaires, il faut donc apprendre à adapter sa langue à ce contexte (témoignage de la variation diaphasique), ce qui suppose d'avoir conscience de ses propres régionalismes et n’est donc pas toujours évident.

En d’autres termes, si la sociolinguistique contribue à réhabiliter les régionalismes, à déculpabiliser les locuteurs usant de régionalismes, le choix d’utiliser ou non des régionalismes peut être dicté par des considérations variées, relevant tantôt de l’interaction entre différentes variables linguistiques et du prestige plus ou moins grand que l’on attribue aux régionalismes dans leur ensemble, ou à tel régionalisme en particulier.