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4.3.1  Prestige et variété diatopique

Nous avons vu dans la partie du cours consacrée à la variation diatopique (§ 3.3) que la sociolinguistique tend à réhabiliter les régionalismes, à déculpabiliser les locuteurs qui usent de régionalismes.

C’est vrai au moins dans la théorie, car dans la pratique, les locuteurs francophones ont souvent du mal à assumer leurs régionalismes ou alors le font dans l’ignorance de ces régionalismes.

Par exemple, Léa (souvenez-vous, la jeune Wallonne avec ses voisins norvégiens), qui prend quelques jours de vacances en France, va peut-être s’étonner du regard en point d’interrogation que lui lancera son voisin de table lorsqu’elle le traitera de taiseux parce qu’elle n’aura pas conscience que taiseux est un belgicisme, mais elle va peut-être dire soixante-dix pour s’aligner sur le lexique standard des Français parce que septante est de longue date pointé comme belgicisme. De la même manière, un Français va pouvoir s’étonner de ne rencontrer aucun aoutien à Québec parce qu’il n’a pas conscience qu’aoutien est un francisme, mais le même Français va peut-être utiliser le mot déjeuner en Belgique pour désigner le repas du matin et s’aligner sur le lexique local parce que déjeuner est de longue date pointé comme l’équivalent belge du petit-déjeuner français.

Attirer l’attention sur ces comportements linguistiques particuliers liés à la localisation géographique des locuteurs permet de pointer l’interdépendance entre deux formes de la variation linguistique : un même locuteur va adapter son lexique à la personne à laquelle il s’adresse (variation diaphasique) en prenant en considération des spécificités régionales (variation diatopique).

Cette flexibilité linguistique est d’ailleurs parfois indispensable pour garantir l’efficacité de la communication : dans un groupe composé de copains ou de cousins français et belges, quand on se fixe un rendez-vous pour le déjeuner, on a toujours intérêt à se faire préciser l’heure du rendez-vous, pour dénouer l’ambigüité régionale du mot déjeuner.

Mais lorsque Léa, en Belgique même, va utiliser un francisme plutôt qu’un belgicisme , elle ne le fera sans doute pas en vue de s’assurer qu’elle est bien comprise par les autres Belges : aucune ambigüité possible en Belgique quand, entre Belges, on se fixe rendez-vous pour le déjeuner… sauf pour celui qui en raison du prestige qu’il attribue au français de France s’est forgé un idiolecte dans lequel le mot déjeuner est utilisé dans le sens qu’il a en France. En d’autres termes, le Belge qui utilise un francisme en Belgique va peut-être le faire parce que, à ses yeux, le français de France est plus prestigieux que le français de Belgique. Et son attitude ne sera peut-être pas la même à l’égard du mot praline, auquel il ne renoncera pas nécessairement en faveur du mot chocolat utilisé en France pour désigner la même réalité, car on sait bien en Belgique qu’une praline et un chocolat ce n’est pas tout à fait la même chose, et le même locuteur qui rejette le belgicisme déjeuner pour le repas du matin, continuera peut-être de se régaler de pralines, parce que dans le domaine du chocolat, il va percevoir le lexique belge comme supérieur au lexique français.

Sur un autre plan, au niveau de l’écrit cette fois, les étudiants qui usent de régionalismes, belgicismes ou autres, dans leurs travaux universitaires constateront que les réactions de leurs correcteurs seront assez diversifiées et plus ou moins indulgentes, mais tendant néanmoins plus vers la sanction que vers l’indulgence, car les régionalismes sont souvent source d’ambigüité, quand ce n’est pas d’incompréhension, deux défauts qu’il faut évidemment éviter dans un travail universitaire : l’usage d’un français standardisé est plus généralement préconisé dans les travaux universitaires, ce qui contraint les étudiants à apprendre à adapter leur langue à ce contexte (témoignage de la variation diaphasique). Cela suppose en outre d’avoir conscience de ses propres régionalismes et n’est donc pas toujours évident.

En d’autres termes, si la sociolinguistique contribue à réhabiliter les régionalismes, à déculpabiliser les locuteurs usant de régionalismes, le choix d’utiliser ou non des régionalismes peut être dicté par des considérations variées, relevant tantôt de l’interaction entre différentes variables linguistiques, tantôt du prestige plus ou moins grand que l’on attribue aux régionalismes dans leur ensemble, ou à tel régionalisme en particulier.