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Latin classique vs latin vulgaire

Prenons un exemple un peu plus éloigné de nous dans le temps, mais hautement significatif dans le contexte d’une histoire de la langue française.

Ce qu’on appelle le latin classique, c’est-à-dire la forme du latin que l’on étudie traditionnellement dans les cours de latin, était en réalité la variété haute de la langue latine pratiquée dans l’Antiquité. Mais il existait à la même époque une variété basse de la langue latine, appelée « latin vulgaire » ou « populaire », c’est-à-dire le latin parlé par le peuple (il ne faut donner à « vulgaire » ou « populaire » aucune connotation péjorative ; ces mots sont à prendre littéralement).

Or, si c’est la variété haute du latin qui est restée la plus connue et a réussi à traverser les siècles pour arriver jusqu’à nous quasiment intacte, c’est la variété basse du latin qui s’est diversifiée et a évolué pour donner naissance à différentes langues dites romanes, dont le français, et, à l’intérieur du français, pour donner naissance aux différents dialectes qui ont été évoqués précédemment (manifestations de la variation diatopique).

En d’autres termes, le français est né d’une variété non prestigieuse de la langue latine. L’observation n’est pas anodine ; on a pendant longtemps été convaincu que le français, langue prestigieuse, ne pouvait être issu que d’une autre langue prestigieuse. On a ainsi d’abord tenté, au XVIIe siècle, de montrer que le français dérivait de l’hébreu ou du grec, langues de prestige par excellence (langues bibliques et par une sorte de glissement, langues divines) et comme les efforts des savants en ce sens ne menaient pas à grand-chose, on s’est par la suite attardé à essayer de montrer sa filiation au latin classique, ce qui était déjà un peu plus satisfaisant que les tentatives de filiation à l’hébreu et au grec, mais était loin de tout expliquer. Il a fallu attendre Hugo Schuchardt, grammairien comparatiste du XIXe siècle (1842-1927), pour admettre l’idée que le français soit issu de la variété basse du latin, c’est-à-dire le latin vulgaire.

Ce nouvel exemple, latin classique vs latin vulgaire, nous montre que les différentes dimensions de la variation linguistique sont étroitement liées, non seulement la variation diastratique et la variation diaphasique, mais également les variations diachronique et diatopique :

Mais il nous révèle aussi toute l’importance du concept de prestige linguistique, qui a pendant longtemps aveuglé les savants, totalement fermés à l’idée qu’une langue de prestige comme le français puisse être née d’une langue non prestigieuse et braqués sur l’idée que le caractère prestigieux d’une langue lui est définitivement acquis — alors qu’on a vu que le français avait commencé par être un acrolecte.