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4.4.2  Le francien

Cette forme d’obscurantisme linguistique n’est pas limitée aux savants du xviie siècle, qui avaient au moins l’excuse de ne pas disposer de tout le savoir dont nous disposons à l’heure actuelle sur les langues anciennes. Au xxe siècle encore, le concept de prestige linguistique a fait des victimes parmi les grammairiens les plus illustres.

Lorsque, à la fin du xixe siècle, la grammaire historique a fait prendre conscience de la diversité diatopique du français au Moyen-Âge, le prestige de la capitale parisienne était tel que certains grammairiens ont développé l’idée que le français moderne ne pouvait être issu que du dialecte parisien et pour corroborer leur idée ont inventé le francien.

On trouve aujourd’hui encore le mot francien dans la plupart des ouvrages consacrés à l’ancien français, à la littérature composée dans ce chronolecte ou à l’histoire de la langue française prenant en compte le Moyen-Âge. Or, le mot francien n’apparait dans aucun texte français du Moyen-Âge, où il est en revanche régulièrement question du picard, du champenois, du normand ou du poitevin. En réalité, le terme « francien » est un mot valise pour ‘français ancien’ inventé à la fin du xixe siècle. Et si nous retournons à la carte des dialectes français du Moyen-Âge, nous constatons que le francien n’y est pas représenté :

Les régiolectes de la langue française au Moyen-Âge

Le terme « francien » ne correspond en effet à aucune réalité médiévale, il ne correspond même pas à une zone géographique identifiable : on l’a certes localisé en Ile-de-France, c’est-à-dire à Paris, mais l’expression Isle de France n’apparait qu’à la fin du xve siècle, en même temps que la réalité géographique qu’elle désigne. Il n’est même pas certain qu’au Moyen-Âge on ait parlé dans la région parisienne un dialecte distinct de celui des régions limitrophes : on parlait picard, champenois ou normand jusqu’aux portes de Paris, qui n’était encore qu’une petite bourgade. Au mieux peut-on dire que cette région fut le lieu de convergence des dialectes les plus importants de la zone d’oïl et le lieu d’émergence de la langue supradialectale qui deviendra le français – c’est notamment le point de vue défendu par Wartburg (1962 : 89-90).

Le « francien » comme zone de convergence linguistique

Si le francien peut avoir quelque réalité, c’est comme zone de convergence dialectale, mais non comme dialecte. Pourtant, même les ouvrages les plus récents touchant au sujet ne parviennent pas à se défaire de cette idée que le francien, dialecte de Paris, est devenu langue de prestige en raison du prestige de ville de Paris, alors qu’au plan sociolinguistique et historique, tout converge pour rejeter cette idée.