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Diglossie et bilinguisme

Fishman oppose la diglossie au bilinguisme.

En fait, c’est le fait que le concept de bilinguisme masque des réalités sociales très complexes qui a amené récemment la sociolinguistique à récupérer le concept de diglossie et à strictement délimiter le champ du bilinguisme (fait individuel) et de la diglossie (fait social). En somme, il y a entre bilinguisme et diglossie une différence du même ordre que celle qu’on avait vue entre variation diaphasique (individuelle) et diastratique (liée au groupe).

Fishman décrit trois configurations où diglossie et bilinguisme se combinent ou s’excluent : diglossie avec bilinguisme, diglossie sans bilinguisme, bilinguisme sans diglossie. Examinons-les brièvement.

Diglossie avec bilinguisme

Dans une configuration de diglossie avec bilinguisme, tous les membres de la communauté connaissent la variante haute et la variante basse de la langue.

Cette configuration est répandue dans une grande partie de la Romania (ensemble des territoires où le latin a été parlé jusqu’à la fin de l’Antiquité et où se sont développées les langues romanes) :

La Romania

C’est cette configuration que l’on rencontre par exemple en Catalogne ou plus exactement dans la zone linguistique de langue catalane :

La zone linguistique catalane1

Tous les Catalans pratiquent le castillan, du côté espagnol des Pyrénées, ou le français, du côté français, comme acrolecte et le catalan comme basilecte. Toutefois, cette configuration risque d’évoluer, au moins du côté espagnol (c’est-à-dire dans la région appelée Catalogne), puisque le catalan y jouit désormais d’un statut officiel et qu’il peut être amené, dans un futur plus ou moins proche, à supplanter le castillan comme acrolecte (c’est désormais la langue officielle à Barcelone ou à Valence, c’est également la langue d’enseignement…).

Cette configuration est aussi celle de la Suisse alémanique :

Les langues de la Suisse2

Le dialecte suisse alémanique (Schwitzerdütsch) est la langue maternelle de la communauté, mais où l’allemand standard de Suisse est à la fois langue d’enseignement et langue enseignée à l’école et où chaque individu est, en théorie, apte à s’exprimer dans l’une et l’autre de ces deux langues, mais dans des contextes assez clairement identifiés et délimités.

Cette configuration est encore celle de l’Italie, qui occupe de ce fait une place particulière au sein de la Romania  et même au sein de l’Europe, en ce sens que la présence des dialectes y reste très marquée. Si contrairement à des nombreux pays européens, l’Italie n’a pas signé en 1992 la « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires »3 (que la Belgique n’a pas signée non plus, d’ailleurs), c’est que les langues régionales n’ont jamais été éradiquées en Italie et qu’il n’a donc jamais fallu les réhabiliter, elles y ont toujours été pratiquées et reconnues. Des dialectes comme le sarde, le frioulan, l’occitan, l’arpitan… y bénéficient de longue date de dispositions juridiques particulières et ont notamment le statut de langues co-officielles à côté de l’italien standard. En Italie, la diglossie se marque alors par la capacité de la plupart des locuteurs (plus de 50 % de la population actuelle) à utiliser un dialecte à côté de l’italien. Alors que dans les autres pays cités ici, la diglossie concerne des langues distinctes, même lorsqu’elles sont apparentées (langues relevant d’une même famille linguistique ; cf. généalogie des langues indo-européennes) comme en Suisse alémanique ou en Catalogne, en Italie la diglossie concerne des formes différentes d’une même langue (on retrouve ici l’opposition entre les définitions de Ferguson et Fishman).

Diglossie sans bilinguisme

Dans une situation de diglossie sans bilinguisme, il existe une division fonctionnelle l’intérieur d’une communauté : les usages entre les deux formes linguistiques et les groupes sociaux sont intégralement séparés.

Cette configuration trouve plusieurs illustrations dans l’histoire du français. La diglossie latin – celtique que j’ai décrite précédemment était vraisemblablement dans les premières décennies une situation de diglossie sans bilinguisme : les Gaulois parlaient celtique, les Romains parlaient latin, les deux langues coexistaient sans qu’une communauté linguistique éprouve le besoin de communiquer dans la langue de l’autre. De même, la diglossie latin – francique était vraisemblablement une diglossie sans bilinguisme dans les premières décennies de l’occupation franque. Nous aborderons dans la suite de ce chapitre du cours le statut linguistique particulier de l’Angleterre à la fin du Moyen-Âge, qui est une autre illustration de cette configuration dans le cadre de l’histoire de la langue française.

Cette configuration est celle que l’on a dans un pays comme l’Ile Maurice, dont la population est restée essentiellement francophone alors que l’Ile est devenue possession anglaise et que l’anglais y a le statut de langue officielle. Il y a une situation de diglossie français – anglais  à Maurice, mais pas de réel bilinguisme : les Mauriciens qui parlent français constituent un groupe distinct des Mauriciens qui parlent anglais.

D’une manière générale, cette configuration correspond d’ailleurs à celle des colonies européennes où les colons s’occupaient peu des pratiques indigènes.

Bilinguisme sans diglossie

Dans une configuration de bilinguisme sans diglossie, plusieurs personnes d’une même communauté connaissent deux langues sans qu’il existe d’usage spécifique pour l’une et l’autre langue.

Fishman limitait cette configuration aux immigrants récemment installés dans un pays d’accueil et qui alternent entre leur langue maternelle et la langue de leur pays d’accueil dans une distribution qui ne semble ni complémentaire ni hiérarchisée ; c’est donc aux yeux de Fishman essentiellement un état de transition.

Durant la romanisation et plus tard durant la période franque, un bilinguisme transitionnel a peut-être pris place dans nos régions, avant que ne s’y éteignent le celtique puis le francique. Mais les situations diglossiques du Moyen-Âge sont purement conjecturales.

Le caractère transitionnel de cette configuration de bilinguisme sans diglossie pourrait bien être fortuit. Cette configuration permet en effet de décrire des situations non transitionnelles, comme celles que l’on rencontre dans différentes villes cosmopolites comme Montréal ou dans une moindre mesure comme Bruxelles, où une grande partie de la population est bilingue, sans que la répartition entre les usages des deux langues pratiquées par les individus soient réellement codifiée. Et la situation diglossique que connait actuellement une ville comme Barcelone est susceptible d’évoluer vers cette nouvelle configuration, puisqu’une des victoires linguistiques des catalonophones est d’avoir engagé la Catalogne dans la voie du bilinguisme institutionnel, c’est-à-dire du bilinguisme sans diglossie.

Ni diglossie ni bilinguisme

À ces trois configurations, on peut en ajouter une quatrième, la configuration dans laquelle il n’y aurait ni diglossie ni bilinguisme.

Aux yeux de Fishman cette configuration ne peut exister que lors d’une absence totale de contact des langues, dont il estimait qu’elle ne pouvait concerner que de petites communautés linguistiques. C’est donc une configuration dont il a écarté l’étude.

Pourtant, cette configuration correspond à celle que l’on rencontre dans différents pays d’Europe, où dans des pays comme la France, les Pays-Bas ou le Portugal (encore que le cas du Portugal soit un peu particulier), que j’ai déjà évoqués au tout début du cours comme des exemples de pays où l’on n’identifie qu’une langue maternelle représentative et où cette langue maternelle est aussi langue officielle, c’est-à-dire où une seule langue assume toutes les fonctions.

Il est important de rappeler ici que Fishman, à l’encontre de Ferguson, considère  que pour qu’il y ait diglossie, il faut que deux langues différentes soient en contact. Sur la base de cette définition, les Français, les Portugais ou les Néerlandais (les « Hollandais ») ne constituent une communauté linguistique ni diglossique ni bilingue.

En revanche, en regard de la définition de Ferguson, pour lequel il y a diglossie quand deux variantes d’une langue sont en contact, les Français, les Portugais ou les Néerlandais pourraient être diglossiques ou bilingues selon que les distributions entre les usages qu’ils font des deux variétés linguistique est social (diglossie) ou individuel (bilinguisme). Dans ces pays, la réhabilitation des langues régionales (chtimi, provençal… en France, frison aux Pays-bas) peut ramener les individus au bilinguisme, et qui sait, à plus long terme à la diglossie. Quant au Portugal, s’il ne reconnait aucune langue régionale ou aucune minorité linguistique, il reconnait toutefois la langue des signes portugaise comme langue officielle au même titre que le portugais, ce qui instaure une configuration linguistique un peu particulière, qui relève plutôt de la diglossie sans bilinguisme.

 

 

1     http://fr.wikipedia.org/wiki/Catalan

2     http://www.lexilogos.com/suisse_langues.htm

3     http://conventions.coe.int/treaty/fr/Treaties/Html/148.htm ; pour les signataires, cf. http://www.coe.int/t/dg4/education/minlang/statesparties/default_fr.asp