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5.1.5  Diglossie et bilinguisme

Une des particularités des vues de Fishman est qu’il oppose la diglossie au bilinguisme.

En fait, c’est le constat que le concept de bilinguisme masque des réalités sociales très complexes qui a amené récemment la sociolinguistique à récupérer le concept de bilinguisme et à strictement délimiter le champ du bilinguisme (fait individuel) et celui de la diglossie (fait social). En somme, on peut voir entre bilinguisme et diglossie une différence du même ordre que celle qu’on avait vue entre variation diaphasique (individuelle) et diastratique (liée au groupe).

Fishman décrit trois configurations où diglossie et bilinguisme se combinent ou s’excluent : diglossie avec bilinguisme, diglossie sans bilinguisme, bilinguisme sans diglossie. Examinons-les brièvement.

5.1.5.1. Diglossie avec bilinguisme

Dans une configuration de diglossie avec bilinguisme, tous les membres de la communauté connaissent la variante haute et la variante basse de la langue.

Cette configuration était répandue au Moyen-Âge dans une grande partie de la Romania (ensemble des territoires où le latin a été parlé jusqu’à la fin de l’Antiquité et où se sont développées les langues romanes ; en rose sur la carte les zones de la Romania qui sont restées de langue romane au-delà du Moyen-Âge) :

La Romania

C’est aussi cette configuration que l’on rencontre par exemple en Catalogne ou plus exactement dans la zone linguistique de langue catalane :

La zone linguistique catalane32

Tous les Catalans pratiquent comme acrolecte le castillan, du côté espagnol des Pyrénées, ou le français, du côté français des Pyrénées, et pratiquent le catalan comme basilecte. Toutefois, cette configuration est en train de changer, au moins du côté espagnol (c’est-à-dire dans la région appelée Catalogne), puisque le catalan y jouit désormais d’un statut officiel et qu’il peut être amené, dans un futur plus ou moins proche, à supplanter le castillan comme acrolecte (c’est désormais la langue officielle à Barcelone ou à Valence, c’est également la langue d’enseignement…).

Cette configuration de diglossie avec bilinguisme est aussi celle de la Suisse alémanique :

Les langues de la Suisse33

Le dialecte suisse alémanique (schwitzerdütsch) est la langue maternelle de la communauté de la partie germanophone de la Suisse, mais l’allemand standard de Suisse est à la fois langue d’enseignement et langue enseignée à l’école ; dans cette région, chaque individu est, en théorie, apte à s’exprimer dans l’une et l’autre de ces deux langues, mais dans des contextes assez clairement identifiés et délimités.

Cette configuration de diglossie sans bilinguisme est encore celle de l’Italie, qui occupe de ce fait une place particulière au sein de la Romania actuelle et même au sein de l’Europe. En Italie, la présence des dialectes reste très marquée. Si contrairement à de nombreux pays européens, l’Italie n’a pas signé en 1992 la « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires »34 (que la Belgique n’a pas signée non plus, d’ailleurs), c’est que les langues régionales n’ont jamais été éradiquées en Italie et qu’il n’a donc jamais fallu les réhabiliter : elles y ont toujours été pratiquées et reconnues. Des dialectes comme le sarde, le frioulan, l’occitan, l’arpitan… y bénéficient de longue date de dispositions juridiques particulières et ont notamment le statut de langues co-officielles à côté de l’italien standard. En Italie, la diglossie se marque alors par la capacité de la plupart des locuteurs (plus de 50 % de la population actuelle) à utiliser un dialecte à côté de l’italien standard. Alors que dans les autres pays cités ici, la diglossie concerne des langues distinctes, même lorsqu’elles sont apparentées comme en Suisse alémanique ou en Catalogne, en Italie la diglossie concerne des formes différentes d’une même langue (on retrouve ici l’opposition entre les définitions de Ferguson et Fishman).

5.1.5.2. Diglossie sans bilinguisme

Dans une situation de diglossie sans bilinguisme, autre configuration identifiée par Fishman, il existe une division fonctionnelle à l’intérieur d’une communauté : les usages entre les deux formes linguistiques et les groupes sociaux sont intégralement séparés.

Cette configuration trouve plusieurs illustrations dans la préhistoire du français. La diglossie latin – celtique décrite précédemment était vraisemblablement dans les premières décennies une situation de diglossie sans bilinguisme : les Gaulois parlaient celtique, les Romains parlaient latin, les deux langues coexistaient sans qu’une communauté linguistique éprouve le besoin de communiquer dans la langue de l’autre. De même, la diglossie latin – francique décrite était-elle vraisemblablement une diglossie sans bilinguisme dans les premières décennies de l’occupation franque. Nous aborderons dans la suite de ce chapitre du cours le statut linguistique particulier de l’Angleterre à la fin du Moyen-Âge, qui est une autre illustration de cette configuration.

Plus près de nous dans le temps, cette configuration de diglossie sans bilinguisme est aussi celle que l’on a dans un pays comme l’Ile Maurice, dont la population est restée essentiellement francophone alors que l’ile est devenue possession anglaise et que l’anglais y a le statut de langue officielle. Il y a une situation de diglossie français – anglais à Maurice, mais pas de réel bilinguisme : les Mauriciens qui parlent français constituent un groupe distinct des Mauriciens qui parlent anglais, seule la nécessité de communiquer entre membres de chaque groupe pouvant inciter un individu à apprendre et utiliser la langue de l’autre.

D’une manière générale, cette configuration correspond d’ailleurs à celle des colonies européennes où les colons s’occupaient peu des pratiques indigènes et conservaient leur langue pendant que les indigènes continuaient d’utiliser la leur.

5.1.5.3. Bilinguisme sans diglossie

Dans une configuration de bilinguisme sans diglossie, dernier cas de figure identifié par Fishman, plusieurs personnes d’une même communauté connaissent deux langues sans qu’il existe d’usage spécifique pour l’une et l’autre langue.

Fishman limitait cette configuration aux immigrants récemment installés dans un pays d’accueil et qui utilisent alternativement leur langue maternelle et la langue de leur pays d’accueil dans une distribution qui ne semble ni complémentaire ni hiérarchisée – d’un individu à l’autre, la ligne de partage entre les deux langues pratiquées peut être sensiblement différente ; c’est donc aux yeux de Fishman essentiellement un état de transition.

Durant la romanisation et plus tard durant la période franque, un bilinguisme transitionnel a peut-être pris place dans nos régions, avant que ne s’y éteignent le celtique puis le francique. Mais les situations diglossiques du Moyen-Âge sont purement conjecturales, et il est impossible de déterminer si certaines situations tenaient davantage de la diglossie ou du bilinguisme.

Le caractère transitionnel de cette configuration de bilinguisme sans diglossie, pointé par Fishman, pourrait bien être fortuit. Cette configuration permet en effet de décrire des situations non transitionnelles, comme celles que l’on rencontre dans différentes villes cosmopolites comme Montréal ou comme Bruxelles, où une grande partie de la population est bilingue (et on ne vise pas seulement ici, pour Montréal le bilinguisme français-anglais ou pour Bruxelles, le bilinguisme français-néerlandais), sans que la répartition entre les usages des deux langues pratiquées par les individus soit réellement codifiée – ici encore, d’un individu à l’autre, la ligne de partage entre les deux langues pratiquées peut être sensiblement différente, mais cette situation n’est pas forcément transitoire.

Par ailleurs de plus en plus de pays ou régions optent pour une forme particulière du bilinguisme sans diglossie, que l’on pourrait appeler un bilinguisme institutionnel, notamment la Belgique avec la région de Bruxelles. Dans une configuration de bilinguisme institutionnel, deux langues co-existent, chacune des deux langues pouvant couvrir tous les emplois, et les individus communiquent indifféremment dans l’une ou l’autre de ces deux langues. Dans une configuration de bilinguisme institutionnel, les individus peuvent ne connaitre qu’une des deux langues en présence, même si, dans le cas de Bruxelles, région institutionnellement bilingue de Belgique, le système éducatif vise à faire des Bruxellois des individus bilingues, seule l’institution ayant l’obligation de pratiquer les deux langues (d’où un affichage bilingue dans les lieux publics, des textes bilingues émis par l’administration, etc.).

La situation diglossique castillan – catalan que connait actuellement une ville comme Barcelone est susceptible d’évoluer dans la voie du bilinguisme institutionnel, puisqu’une des victoires linguistiques des catalonophones est d’avoir engagé la Catalogne dans un traitement égalitaire du catalan et du castillan.

5.1.5.4. Ni diglossie ni bilinguisme

Aux trois configurations identifiées par Fishman, on peut en ajouter une quatrième, la configuration dans laquelle il n’y aurait ni diglossie ni bilinguisme.

Aux yeux de Fishman, cette configuration ne peut exister que lors d’une absence totale de contact des langues, dont il estimait qu’elle ne pouvait concerner que de petites communautés linguistiques. C’est donc une configuration dont il a écarté l’étude.

Pourtant, cette configuration correspond à celle que l’on rencontre dans différents pays d’Europe, comme la France, les Pays-Bas ou le Portugal (encore que le cas du Portugal soit un peu particulier), déjà évoqués au tout début du cours comme des exemples de pays où une seule langue assume toutes les fonctions.

Il est important de rappeler ici que Fishman, à l’encontre de Ferguson, considère que pour qu’il y ait diglossie, il faut que deux langues différentes soient en contact. Sur la base de cette définition, les Français, les Portugais ou les Néerlandais (les « Hollandais ») ne constituent une communauté linguistique ni diglossique ni bilingue.

En revanche, en regard de la définition de Ferguson, pour lequel il y a diglossie quand deux variantes d’une langue sont en contact, les Français, les Portugais ou les Néerlandais pourraient être diglossiques ou bilingues selon que les distributions entre les usages qu’ils font des deux variétés linguistique est social (diglossie) ou individuel (bilinguisme). En France et aux Pays-Bas, la réhabilitation des langues régionales (chtimi, provençal… en France, frison aux Pays-Bas) peut ramener les individus au bilinguisme, et qui sait, à plus long terme, à la diglossie. Quant au Portugal, s’il ne reconnait aucune langue régionale ou aucune minorité linguistique, il reconnait toutefois la langue des signes portugaise comme langue officielle au même titre que le portugais, ce qui instaure une configuration linguistique un peu particulière (tous les Portugais ne pratiquent pas la langue des signes), qui relève plutôt de la diglossie sans bilinguisme.

 

 

32 http://fr.wikipedia.org/wiki/Catalan – consulté en janvier 2015.

33 http://www.lexilogos.com/suisse_langues.htm – consulté en janvier 2015.

34 http://conventions.coe.int/treaty/fr/Treaties/Html/148.htm – consulté en janvier 2015 ; pour les signataires, cf. http://www.coe.int/t/dg4/education/minlang/statesparties/default_fr.asp.