Vous êtes ici : 5.3 > Diglossie, langues en contact et interférences linguistiques > Pidginisation et créolisation

Pidginisation et créolisation

Nous venons de voir que la mise en contact durable de deux langues peut avoir pour effet des échanges entre les deux langues qui vont les façonner l’une et l’autre et parfois les marquer durablement.
La mise en contact durable de deux langues peut avoir également comme conséquence la création de nouvelles langues, amalgamant diverses caractéristiques des différentes langues en contact. On parle dans ce cas de pidginisation et de créolisation.

Pidgin

On parle de pidginisation lorsque se constitue un pidgin, c’est-à-dire lorsque, à partir de différentes langues maternelles, se forme une langue nouvelle qui ne sert que dans des situations linguistiques limitées, pour faciliter les contacts.

La langue de base de la structuration d’un pidgin est généralement une langue européenne (français, anglais, espagnol, portugais, néerlandais…). Par exemple, dans le tok pisin, pidgin de Papouasie-Nouvelle-Guinée, le mot yumi, qui signifie ‘nous’, est issu des mots anglais you + me et le mot qui signifie ‘moustache, barbe’, mausgras, est issu des mots anglais mouth + grass ; en revanche, le mot pikinni, qui signifie ‘enfant’, est une déformation du portugais pequeninho ‘tout petit’1.

Un pidgin est essentiellement une langue véhiculaire, forgée puis apprise par des personnes de langues maternelles pour communiquer entre elles. Cette langue véhiculaire peut rester d’un usage strictement limité mais peut aussi jouir d’une réelle reconnaissance : le tok pisin est devenu langue officielle de la Papouasie-Nouvelle-Guinée aux côtés de l’anglais ; le pidgin nigérian, à base anglaise (parfois appelé « broken English »), est au fil du temps passé de l’usage de langue véhiculaire à celui de langue vernaculaire du Nigéria.

Créole

On parle de créolisation lorsque se constitue un créole, c’est-à-dire lorsque, à partir de différentes langues maternelles, se forme une nouvelle langue maternelle.

La langue de base de la structuration d’un créole est également une langue européenne dans la plupart des cas ; on distingue ainsi essentiellement à l’heure actuelle des créoles portugais, anglais, espagnols et français. Les créoles français (c’est-à-dire à base de français) sont les plus pratiqués dans le monde, où ils touchent près de dix millions de locuteurs, dits créolophones, dont les Mauriciens, dont nous avons déjà parlé, font partie. Il existe aussi des créoles malais (indonésiens).

Les mots empruntés aux langues-bases y subissent un ensemble de modifications (phonétiques, sémantiques, etc.) qui leur donnent une identité propre, mais les laissent souvent reconnaissables par les locuteurs de la langue-mère. Ainsi, la phrase Je ne sais pas où il est se dit Moin pas sav ola i yé en créole guadeloupéen, Mi koné pa ousa i lé en créole réunionnais (Chaudenson 1995 : 31), et pourdéclarervotre flamme à un Mauritien ou à une Mauritienne, vous lui direz Mo kontan twa. Un locuteur francophone n’aura pas (trop) de difficulté à reconnaître, malgré les altérations subies, les mots de souche française qui forment la base de l’un et l’autre créoles français.

De même qu’un pidgin, un créole peut jouir d’une certaine reconnaissance, d’un certain prestige ; différents créoles ont ainsi été promus langues officielles : le créole haïtien en Haïti, le créole seychellois aux Seychelle, ou pour sortir du domaine français, le kriyol, créole de Guinée-Bissau, créole à base portugaise pratiqué également au Sénégal.

En bref

Le pidgin et le créole se différencient ainsi essentiellement non par leur mode de formation mais par leur statut ou fonction sociale ― je renvoie au chapitre du cours consacré aux différentes fonctions sociales de la langue.

 

 

1     Sources : Crystal 1988 : 17 ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Tok_pisin - consulté en 2014