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6.5  Durant la période carolingienne

La période carolingienne a été abordée à différentes reprises dans le cadre du cours, et notamment au moment de définir les langues véhiculaires. Charlemagne a en effet été confronté à la nécessité d’assurer la communication à travers le vaste empire qu’il a reconstitué et a alors choisi comme langue véhiculaire de cet empire le latin classique.

La politique linguistique de Charlemagne a été évoquée une première fois dans le chapitre consacré aux usages de la langue et une seconde fois dans le chapitre consacré à la diglossie. On a vu alors que dans la partie de l’empire carolingien qui nous intéresse, celle où naitra la langue française, s’est créée une situation de diglossie entre le latin vulgaire (qui avait alors totalement assimilé le francique et les résidus celtiques) et le latin classique, situation qui a accentué la fracture entre ces deux formes du latin. On a vu encore, au même chapitre consacré à la diglossie, que ce latin classique n’était plus compris des populations, ce qui a conduit Charlemagne à encourager l’usage de la langue vernaculaire par les prêtres comme langue du culte (plusieurs recommandations furent formulées en ce sens lors des conciles de 813).

La situation linguistique de nos régions durant la période carolingienne se présente donc comme suit :

La situation linguistique durant la période carolingienne

Durant la période franque Durant la période carolingienne
Langue du roi   francique
Langue du pouvoir   latin classique
Langue de l’administration latin classique latin classique
Langue véhiculaire (latin vulgaire + francique) latin classique
Langue du culte latin chrétien latin chrétien (+ gallo-roman)
Langue de référence latin classique latin classique
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire latin vulgaire + francique gallo-roman

Quels commentaires ce tableau appelle-t-il ?

L’appellation gallo-roman apparait dans ce tableau comme un substitut de celle de latin vulgaire pour l’usage vernaculaire.

Durant la période franque Durant la période carolingienne
Langue du roi   francique
Langue du pouvoir   latin classique
Langue de l’administration latin classique latin classique
Langue véhiculaire (latin vulgaire + francique) latin classique
Langue du culte latin chrétien latin chrétien (+ gallo-roman)
Langue de référence latin classique latin classique
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire latin vulgaire + francique gallo-roman

On se souvient en effet que gallo-roman est le nom que l’on donne à la forme particulière que prend le latin vulgaire dans nos régions, à partir du moment où ce latin connait un substrat celtique et un superstrat francique (ce qui a déjà été évoqué au chapitre consacré à la diglossie, § 5.1.2).

Les caractéristiques spécifiques du gallo-roman étaient acquises à l’aube de l’époque carolingienne ; mais il faut bien prendre conscience qu’il n’y a pas de rupture entre le latin vulgaire et ce gallo-roman, comme plus tard il n’y aura pas de rupture entre le gallo-roman et ce qu’on appellera le français : les locuteurs ne se sont pas réveillés un beau matin en se disant « tiens, désormais, je vais parler en gallo-roman ou en français ». Il y a ce qu’on appelle un « continuum linguistique ».

Définition : Continuum

Le continuum est l’ ensemble d’éléments tels que l’on peut passer de l’un à l’autre de façon continue’, ‘ensemble qui est uniquement divisible de manière arbitraire.

Ce gallo-roman aurait dû devenir aussi la langue du culte à l’issue des conciles de 813 (cf. § 5.1.4), où il a été recommandé aux prêtres de s’adresser aux fidèles en langue « romane rustique ». Mais nous manquons de témoignages pour déterminer si ces recommandations ont été aussitôt suivies d’effet, d’où la mise entre parenthèses du gallo-roman comme langue du culte dans notre tableau :

Durant la période franque Durant la période carolingienne
Langue du roi   francique
Langue du pouvoir   latin classique
Langue de l’administration latin classique latin classique
Langue véhiculaire (latin vulgaire + francique) latin classique
Langue du culte latin chrétien latin chrétien (+ gallo-roman)
Langue de référence latin classique latin classique
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire latin vulgaire + francique gallo-roman

Une autre nouveauté qui se dégage de la mise en contraste du tableau des deux phases de l’évolution vers la langue française est la dissociation de la langue de l’administration, de la langue du roi et de la langue du pouvoir :

Durant la période franque Durant la période carolingienne
Langue du roi   francique
Langue du pouvoir   latin classique
Langue de l’administration latin classique latin classique
Langue véhiculaire (latin vulgaire + francique) latin classique
Langue du culte latin chrétien latin chrétien (+ gallo-roman)
Langue de référence latin classique latin classique
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire latin vulgaire + francique gallo-roman

Cette dissociation permet d’attirer l’attention sur le fait que Charlemagne était très attaché à sa langue maternelle, le francique, et aurait d’ailleurs souhaité que cette langue devienne, à l’égal du latin classique, la langue véhiculaire de son empire, un projet qu’il n’a pas eu le temps de mener à bien.

Cette dissociation trouvera d’autres justifications dans la suite de notre parcours dans l’histoire de la langue française, de même que la distinction faite ici entre langue du pouvoir et langue de l’administration.

 

 

1 Continuum : ‘ensemble d'éléments tels que l'on peut passer de l'un à l'autre de façon continue’, ‘ensemble qui est uniquement divisible de manière arbitraire’