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Au XIe siècle

Dans les chapitres précédents, le XIe siècle a été évoqué au moment de traiter des interférences linguistiques, et plus spécialement, de l’adstrat, à travers la personnalité Guillaume le Bâtard, plus connu de ce côté de la Manche comme Guillaume le Conquérant et de l’autre côté de la Manche comme Guillaume Ier d’Angleterre — « William the first », dit-on aujourd’hui, mais à l’époque on le disait en français, ou plus précisément en normand, puisque Guillaume exporta son dialecte normand en Angleterre où ce dialecte côtoya pendant plusieurs siècles la langue anglaise au point de la façonner et de la marquer de manière indélébile.

Nous nous sommes alors surtout intéressés à la situation linguistique de l’Angleterre de l’époque. Qu’est-ce que les événements qui ont été évoqués alors nous apprennent d’utile pour l’histoire de la langue française ?

D’abord et avant tout, qu’une langue s’exporte et s’importe : nous retombons ici sur la distinction entre langue endogène et langue exogène, apparue dans le chapitre du cours consacré aux usages sociaux de la langue et reparus dans les chapitre suivants. Et nous verrons qu’au fil des siècles, la langue française n’a pas manqué de s’exporter par le biais de la colonisation ou a été importée en raison de son prestige.

Ensuite, par le fait que la langue de Guillaume a été qualifiée de normand et non de français, se trouve mise au jour une des principales particularités de la langue française de l’époque, c’est-à-dire sa dialectalisation, un fait que j’ai déjà évoqué au moment de traiter de la variation diatopique. Nous pouvons reporter cette caractéristique dans notre tableau en substituant à l’appellation de « protofrançais » celle de « français dialectal » : d’une part, la langue à laquelle nous avons affaire ici n’est plus une protolangue1, d’autre part, ce n’est pas une langue unifiée ou unitaire. Mais encore une fois, il s’agit d’une permutation d’étiquette arbitraire dans le contexte du continuum historique de la langue ; j’insiste bien sur le caractère purement symbolique et technique de ces étiquetages.

  Au Xe siècle Au XIe siècle
Langue du roi protofrançais français dialectal
Langue du pouvoir latin classique latin classique
Langue de l’administration latin classique latin classique
Langue véhiculaire latin classique latin classique
Langue du culte latin chrétien
+ protofrançais
latin chrétien
Langue de la culture latin classique + protofrançais latin classique + français dialectal
Langue du savoir scientifique latin classique latin classique
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire protofrançais français dialectal

Le français dialectal inclut le nouveau dialecte insulaire qui se forge en Angleterre, l’anglo-normand, dans lequel on a vu que s’est très vite développée une littérature, dont le principal représentant pour ce XIe siècle est la Chanson de Roland.

Le français dialectal est à l’époque la langue du roi, la langue de la culture (même si une abondante littérature en latin continue d’exister parallèlement) et la langue vernaculaire.

Le latin classique, dans sa variante simplifiée appelée « latin chrétien », est redevenu la langue du culte : les recommandations des conciles de 813 ne sont plus suivies par une Église qui se caractérise par son conservatisme et qui mettra encore quelques siècles pour en revenir à l’idée que l’on peut s’adresser à Dieu dans une autre langue que le latin (concile de Vatican II en 1962).

 

 

1 Protolangue : ‘reconstruction probable non attestée d'une langue’. Dans le cadre du français, on parle de « protofrançais » pour la période pendant laquelle les documents linguistiques sont trop peu nombreux pour donner une image complète de la langue et où cette image fragmentaire est complétée par le raisonnement et la grammaire comparée.