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6.11  Au XIVe siècle

Dans les chapitres précédents du cours, le xive siècle n’a été évoqué qu’à travers l’évolution du statut linguistique de l’Angleterre. On se souvient que la Guerre de Cent Ans qui a opposé la France et l’Angleterre pendant bien plus de cent ans (1337-1453) a contribué à transformer les Anglais en anglophiles (c’est-à-dire en francophobes) et à leur faire renoncer progressivement à l’usage du français, implanté en Angleterre au xie siècle sous la forme du dialecte normand de Guillaume. De ce côté-ci de la Manche, entre la Guerre de Cents Ans, divers épisodes de famines (dès 1315) et diverses vagues de peste (dès 1348), la situation linguistique de la France ne fut pas vraiment au cœur des débats.

Et pourtant quelques faits majeurs émergent, même si notre tableau de synthèse, seul, ne les met pas clairement en lumière :

La situation linguistique au xive siècle

Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

Quelles sont ces changements ?

Au plan terminologique, comme il apparait dans le tableau synthétique, nous pouvons désormais appeler simplement « français » ce que nous avons appelé jusqu’ici « français supradialectal », en ce sens que la langue du roi, à laquelle a été réservée jusqu’ici l’étiquette simple de « français », et la langue supradialectale, dont le principe revient aux poètes, ont convergé pour ne plus constituer qu’une seule et même langue.

La guerre, qui se déroulait essentiellement sur le territoire français, a amené les chevaliers, tant français qu’anglais, à traverser le pays de part en part. Ces chevaliers, qui vivaient à la cour du roi, utilisaient entre eux comme langue véhiculaire (c’est-à-dire pour communiquer dans les situations liées à leur fonction sociale) la langue du roi, autrement dit le français ; ceci valait aussi bien pour les chevaliers français que pour les chevaliers anglais, puisque la langue de la cour était le français de part et d’autre de la Manche. La Guerre de Cent Ans a donc amené des chevaliers qui parlaient français à traverser de part en part le territoire et à y user de leur langue pour se faire comprendre. Ce ne sera pas sans conséquence sur le latin, qui va perdre progressivement son statut de langue véhiculaire ; le français supradialectal des chevaliers sera presque exclusivement utilisé pour la communication d’une région à l’autre, remplaçant progressivement le latin classique, véhiculaire depuis l’époque de Charlemagne, et le français dialectal, y compris dans les régions de langue d’oc, qui étaient au cœur des conflits de la Guerre de Cent Ans.

  Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

Sur un autre plan, à la fin du xive siècle, sous l’impulsion de Charles V, l’entreprise de traduction des textes latins en français, entamée au xiie siècle, s’est intensifiée : d’une part, le nombre des personnes capables de lire le latin dans le texte et de le comprendre s’était considérablement réduit, d’autre part, Charles V, roi lettré, avait l’ambition de former une élite administrative performante et cette ambition passait par l’extension de l’usage du français :

  Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

Même si l’arrière-plan historique et social de la Guerre de Cent Ans n’était pas très favorable à l’éclosion de la culture, le latin a été aussi de moins en moins utilisé dans la littérature, où la langue française, dans sa variante supradialectale encore, s’est de plus en plus affirmée – quelques poètes seulement émergeront de cette époque chahutée (Guillaume de Machaut, Christine de Pisan ou Eustache Deschamps). Dans la zone des dialectes d’oc toutefois a subsisté une littérature en langue occitane très vivace :

  Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

En net recul dans les différents domaines de la transmission du savoir, le latin a perdu progressivement son statut de langue de référence, ainsi d’ailleurs que son statut de langue officielle : on a commencé en effet à employer plus régulièrement le français au lieu du latin dans les actes officiels, dans les parlements régionaux et à la chancellerie royale sur le territoire français (et non plus seulement, comme aux siècles précédents, dans les contacts avec l’Angleterre, qui finira d’ailleurs par renoncer à l’usage du français dans ses échanges officiels).

  Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

Le français dialectal restait toutefois la langue dominante quantitativement : les locuteurs qui se servaient du français supradialectal (le roi, la cour, les chevaliers, l’administration, la chancellerie, les écrivains, les hommes de sciences, les commerçants, les voyageurs) ne représentaient pas 10 % de la population concernée ; le reste, de la Wallonie à la Provence, ne connaissait que le français dialectal, qui demeurait la langue majoritaire, sous la forme de dialectes d’oïl et d’oc :

  Au xiiie siècle Au xive siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique (+ français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal