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Au XIVe siècle

Dans les chapitres précédents du cours, le XIVe siècle n’a guère été évoqué qu’à travers l’évolution du statut linguistique de l’Angleterre : vous vous souvenez sans doute que la Guerre de Cent Ans qui opposa la France et l’Angleterre pendant bien plus de cent ans (1337-1453) a contribué à transformer les Anglais en francophobes et à leur faire renoncer progressivement à l’usage du français, implanté en Angleterre au XIe siècle sous la forme du dialecte normand de Guillaume.

De l’autre côté de la Manche, entre la Guerre de Cents ans, divers épisodes de famines (dès 1315) et diverses vagues de peste (dès 1348), la situation linguistique de la France ne fut pas vraiment au cœur des débats.

Et pourtant quelques faits majeurs émergent.

La guerre, qui se déroule essentiellement sur le territoire français, amène les chevaliers, qui vivent à la cour du roi et dont la langue courante est donc la langue du roi, autrement dit le français, aussi bien pour les chevaliers français que pour les chevaliers anglais, à traverser le pays de part en part et à user de la langue supradialectale pour se faire comprendre. Au bénéfice de ce brassage, les distances entre le français du roi et la langue vernaculaire s’estompent peu à peu, la langue vernaculaire perd de plus en plus ses traces dialectales, de même que ses liens avec le latin, sa langue-mère.

Le latin perd progressivement son statut de langue véhiculaire, le français supradialectal est désormais presque exclusivement utilisé pour la communication d’une région à l’autre, y compris dans les régions langue d’oc, qui sont au cœur des conflits de la Guerre de Cent Ans.

Sur un autre plan, à la fin du siècle, sous l’impulsion de Charles V (ne me le confondez pas avec Charles Quint, qui n’arrivera que plus tard dans l’Histoire et ne joua pas réellement de rôle dans l’histoire de la langue française), l’entreprise de traduction des textes latins en français, entamée au XIIe siècle, s’intensifie : d’une part, le nombre des personnes capables de comprendre le latin s’est considérablement réduit, d’autre part, Charles V, roi lettré, a l’ambition de former une élite administrative performante ; cette ambition passe par l’extension de l’usage du français.

Si l’arrière-plan historique et social n’est pas très favorable à l’éclosion de la littérature, le latin est de moins en moins utilisé dans la littérature, où la langue française, supradialectale, s’affirme de plus en plus ― quelques poètes seulement émergeront de cette époque bousculée (Guillaume de Machaut, Christine de Pisan ou Eustache Deschamps). Dans la zone des dialectes d’oc toutefois subsiste une littérature en langue occitane très vivace.

En net recul dans les différents domaines de la transmission du savoir, le latin perd ainsi progressivement son statut de langue de référence, ainsi d’ailleurs que son statut de langue officielle : on commence en effet à employer plus régulièrement le français au lieu du latin dans les actes officiels, dans les parlements régionaux et à la chancellerie royale sur le territoire français (et non plus seulement, comme aux siècles précédents, dans les contacts avec l’Angleterre, qui finira justement par renoncer à l’usage du français dans ses échanges officiels).

Le français dialectal reste toutefois la langue dominante quantitativement : les Français qui se servent du français supradialectal  (le roi, la cour, l’administration, la chancellerie, les écrivains, les hommes de sciences, les commerçants, les voyageurs)ne représentent pas 10% de la population française ; le reste ne connaît que le français dialectal, qui demeure la langue majoritaire, sous la forme de dialectes d’oïl et d’oc.

Au plan terminologique, nous pouvons désormais appeler simplement « français » ce que nous avons appelé jusqu’ici « français supradialectal », en ce sens la langue du roi, à laquelle a été réservée jusqu’ici l’étiquette simple de « français », et la langue supradialectale, forgée initialement par les poètes, ont convergé pour ne plus constituer qu’une seule et même langue.
Ce qui nous donne le tableau suivant :

  Au XIIIe siècle Au XIVe siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique + (français) latin classique + français
Langue véhiculaire latin classique + français supradialectal français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture latin classique + français supradialectal (latin classique) + français
Langue du savoir scientifique latin classique + français supradialectal latin classique + français
Langue d’enseignement latin classique latin classique
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal