Vous êtes ici : 6.13 > Histoire de la langue française > Au XVIe siècle

Au XVIe siècle

Si le XVe siècle ne voit pas progresser la situation linguistique de la France, ce qui permet de traiter de la situation linguistique du XVe siècle en deux coups de cuiller à pot (expression suisse, illustrant la variation diatopique, mais qui n’a pas vraiment besoin d’une traduction), le XVIe siècle en revanche se présente à nous comme une époque capitale dans l’histoire de la langue française.

Ce siècle a été évoqué à plusieurs reprises dans les chapitres qui ont précédé.

C’est à la fin du XVIe siècle que la langue française s’exporte, par le biais de colons, vers la Nouvelle-France, c’est-à-dire ce qui deviendra le Canada (ce qui a été évoqué au moment d’aborder les langues maternelles).

Au moment d’aborder le concept de politique linguistique (dans le même chapitre, a été donnée en exemple la personnalité de François Ier qui mena au XVIe siècle une politique linguistique très active en défaveur du latin, c’est-à-dire par contrecoup en faveur du français, en soutenant les imprimeurs qui imprimaient des textes en français, en soutenant des écrivains qui s’exprimaient en français et en multipliant toutes sortes de mesures stratégiques profitant directement ou indirectement à la langue française.

Une de ces mesures a été plus précisément évoquée au moment d’aborder le prestige linguistique qui peut faire basculer un basilecte vers le statut de langue officielle : l’Ordonnance de François Ier sur le faict de justice, connue sous le nom d’Ordonnance de Villers-Cotterêts), par laquelle François Ier décida que le latin cesserait d’être la langue de la justice en France au bénéfice des langues maternelles.

Enfin, au moment de traiter des langues véhiculaires, a été évoqué le nom de Didier Érasme, qui œuvra pour élever le latin au rang de langue véhiculaire afin que les intellectuels des différents pays de l’Europe renaissante puissent échanger leurs idées et répandre plus aisément les nouvelles valeurs humanistes dans ce qu’on a appelé la « République des lettres ».

Tous ces faits témoignent d’une période de grande effervescence linguistique qui peut se résumer dans le tableau suivant :

  Au XVe siècle Au XVIe siècle
Langue du roi français français
Langue de l’administration latin classique + français français (dialectal)
Langue véhiculaire français français (+ latin classique)
Langue du culte latin chrétien latin chrétien + français
Langue de la culture latin classique + français français
Langue du savoir scientifique latin classique + français latin classique
+ français
Langue d’enseignement latin classique latin classique + français
Langue vernaculaire français dialectal français dialectal

Différents éléments de ce tableau appellent encore un commentaire.

Même si François Ier est réputé pour avoir, par son Ordonnance sur le faict de justice, imposé l’usage du français dans les tribunaux et avoir, par là, fait du français la langue officielle de la France, le texte de l’ordonnance demeure ambigu :

110. Que les arretz soient clers et entendibles et afin qu’il n’y ayt cause de doubter sur l’intelligence desdictz Arretz, nous voullons et ordonnons qu’ilz soient faictz et escriptz si clerement qu’il n’y ayt ne puisse avoir aulcune ambiguite ou incertitude, ne lieu a en demander interpretacion.

Trad. : 110. Que les arrêts soient clairs et compréhensibles, et afin qu’il n’y ait de raison de douter sur l’interprétation de ces arrêts, nous voulons et ordonnons qu’ils soient faits et écrits si clairement qu’il n’y ait ni puisse y avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ni de raison à en demander l’interprétation.

111. Nous voulons que doresenavant tous arretz, ensemble toutes aultres procedeures, soient de noz courtz souveraines ou aultres subalternes et inferieures, soient de registres, enquestes, contractz, commisions, sentences, testamens et aultres quelzconques actes et exploictz de justice ou qui en deppendent, soient prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langaige maternel francoys et non aultrement.

Trad. : 111. Nous voulons que dorénavant tous les arrêts, et même toutes les autres procédures, soit de nos cours souveraines ou autres subalternes et inférieures, soit des registres, enquêtes, contrats, ordre de missions, décisions, testaments et autres quelconques actes et exploits de justice ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langue maternelle française et non autrement.

En effet, nous manquons encore à l’heure actuelle d’études qui nous permettent de cerner proprement le sens que l’adjectif français avait à l’époque. Il n’est pas impossible que l’expression en langaige maternel francoys utilisée par François Ier renvoie d’une manière générale aux langues de la France et incluent tous les formes dialectales, d’oïl et d’oc. Il est même peu probable que ce fin stratège, qui cherchait à s’assurer un soutien populaire, ait pu prendre une mesure d’exclusion à l’égard que quelque langue vernaculaire que ce soit : l’usage de l’expression en langaige maternel francoys trahit surtout une volonté de s’en prendre au latin, symbole de l’Église catholique contre le pouvoir de laquelle François Ier entendait lutter, de s’en prendre au latin et d’en condamner l’usage dans les tribunaux. C’est la raison pour laquelle a été maintenu l’adjectif dialectal à côté du mot français dans le tableau qui dépeint la situation linguistique du XVIe siècle.

Autre point du tableau qui doit retenir l’attention, c’est la présence du français aux côtés du latin classique comme langue du culte. Il ne s’agit pas ici d’une contradiction par rapport à un constat que j’évoquais précédemment, à savoir qu’il faudra attendre 1962 et le concile de Vatican II pour que l’Église catholique admette que l’on s’adresse à Dieu dans une autre langue que le latin. Ce n’est en effet pas de l’Église catholique qu’il est question ici : le français s’introduit au XVIe siècle comme langue du culte, certes, mais comme langue du culte protestant, un culte qui admet et encourage que l’on s’adresse à Dieu dans les langues vernaculaires. C’est là un des effets de la politique de soutien et de tolérance de François Ier à l’égard des huguenots (nom que l’on donne aux Français protestants de l’époque dans le conflit qui les opposa à l’Église catholique).

La présence, dans notre tableau, du français comme langue d’enseignement ne s’explique pas autrement : les protestants, soutenus par François Ier, furent autorisés à organiser un enseignement pour leurs enfants et le firent en français. Mais si l’on exclut la création par François Ier du Collège de France où quelques cours se donnaient en français, l’enseignement continue d’être organisé principalement en latin.

Enfin, le soutien marqué par François Ier, tout comme par sa sœur Marguerite de Navarre, aux écrivains qui choisissaient de s’exprimer en français, encore une fois au détriment du latin, n’a fait qu’accuser le recul du latin comme langue de la culture.

Il serait en revanche audacieux de mettre en rapport avec la personnalité de François Ier l’extinction de la littérature en langue d’oc au début du XVIe siècle, quelques années à peine après le début de son règne : le fait demeure encore inexpliqué, mais le constat est là : à partir de 1513, dans les concours de poésie occitane, on commence à primer des poèmes en français, en 1519, on ne prime plus aucun poèmes en occitan, la langue des troubadours s’éteint en quelques années.

Ainsi au XVIe siècle, principalement du fait de la politique linguistique menée par François Ier en défaveur du latin, le latin est en net recul dans les différentes fonctions sociales qu’il occupait jusqu’alors, tout recul du latin profitant au français. Si le français dialectal demeure la langue vernaculaire majoritaire, il est désormais mis en balance avec la forme commune, supradialectale, du français.