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6.16  Au XIXe siècle

À la fin du xviiie siècle, la Révolution française a marqué un virage important dans l’évolution de la situation linguistique de la France (dont la Wallonie va bientôt se détacher), même si l’instabilité politique qui en est découlée a eu pour conséquence qu’il a fallu attendre le xxe siècle pour qu’aboutissent les changements linguistiques qui se sont amorcés à ce moment-là.

Dans un premier temps, l’Assemblée nationale née de la Révolution française s’est montrée favorable aux patois, c’est-à-dire au français dialectal. Elle a décidé alors de « faire publier les décrets de l’Assemblée dans tous les idiomes qu’on parle dans les différentes parties de la France » (décret du 14 janvier 1790). Les différents patois (dialectes) ont ainsi été élevés au rang de langues officielles. Une vaste entreprise de traduction des décrets du français (langue de l’administration) vers les patois s’est mise en place, à Paris et dans les différents bureaux départementaux, mais la lourdeur de cette entreprise et son coût ont contribué à engendrer des sentiments de plus en plus partagés à l’égard des patois, qui ont dès lors été perçus par certains bourgeois comme constituant un frein à la propagation des idées de la Révolution.

Différents députés, décrivant la France comme une tour de Babel, ont alors lancé l’offensive en faveur d’une langue nationale unique. On trouvait insupportable le constat qu’à peine un Français sur dix parle la langue française, alors que cette même langue française était à la même époque utilisée, dans une forme unifiée, dans toute l’Europe, au Canada et dans une partie des États-Unis (en Louisiane). À la suite d’une enquête, menée par l’abbé Grégoire et sanctionnée en 1794 par un rapport demeuré célèbre dans l’histoire de la langue française (le Rapport sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir les Patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française, dit « Rapport Grégoire »), les députés français ont radicalement changé de cap et incité à la généralisation de la langue française, c’est-à-dire à l’éradication des patois.

Le programme d’éradication des patois prôné par l’abbé Grégoire s’est mis progressivement en place à partir du début du xixe siècle. Cette politique linguistique, qui se donnait pour objectif de changer la langue vernaculaire de plusieurs millions de personnes, ne pouvait, évidemment, pas porter ses fruits du jour au lendemain : la mise en place sera progressive et s’échelonnera sur tout le xixe siècle, par le biais notamment d’un vaste projet de scolarisation de la France, où le français sera la langue de scolarisation, du moins jusqu’à 12 ans (ensuite, la scolarisation se poursuivait en latin). Mais malgré les efforts de scolarisation en français pour les jeunes enfants, les dialectes sont parvenus à résister bien au-delà du milieu du xixe siècle. Il faudra de nombreuses décennies pour que les efforts de scolarisation en français portent réellement leurs fruits. C’est la loi Ferry qui a porté le coup d’assaut final, à la fin du xixe siècle. Cette loi instituait tout d’abord la gratuité de l’école primaire en 1881 et une nouvelle loi rendait obligatoire en 1882 l’enseignement primaire ainsi que la laïcisation des programmes scolaires. Les dialectes n’ont pu que difficilement résister aux méthodes de répression (l’enfant qui parlait patois à la récréation était puni) et aux techniques de refoulement et de délation, qui ont marqué des générations d’enfants : le français s’est imposé alors par la force sur tout le territoire de la France et s’est démocratisé – jusqu’alors, en dehors de la région parisienne, il n’était pratiqué que par l’aristocratie et la bourgeoisie, au xixe siècle il est devenu la langue de toutes les couches de la société sur la totalité du territoire.

Si, grâce à ces procédés qu’on peut qualifier de terroristes, le français a gagné du terrain sur les dialectes, il n’en a gagné que peu sur le latin, qui marquait toujours une certaine résistance. Le latin est demeuré tout d’abord la langue du culte. Ensuite, si l’enseignement primaire se faisait en français dans toute la France, le latin restait prépondérant dans les collèges. Dans les Universités, si la plupart des cours se donnaient en français, certaines disciplines s’enseignaient de nouveau en latin (la chirurgie, par exemple) et il faudra attendre les premières années du xxe siècle pour que soient autorisées les soutenances de thèse en français dans les universités françaises. Ferdinand Brunot, père de l’histoire de la langue française, a encore dû, à la fin du xixe siècle, rédiger une dissertation doctorale en latin, à côté de sa thèse en français, alors que ses deux thèses portaient sur la langue française.

Il n’en reste pas moins que pour la première fois dans l’histoire de la France, la langue française devenait langue majoritaire de la France et était élevée au rang de langue nationale – alors que partout en Europe, le français affichait un net recul, le mouvement romantique ayant contribué à l’éveil nationaliste et ayant fait redécouvrir aux différentes nations leur passé et leurs anciennes langues de culture.

À noter que, bien qu’en perte de prestige, la France a mené dès la seconde moitié du xixe siècle, à l’instar de plusieurs autres pays européens (Angleterre, Belgique, Portugal, Italie), une politique de colonisation de l’Afrique, qui s’est accompagnée d’une politique d’assimilation linguistique au moins aussi intense dans ses colonies qu’elle l’était sur son propre territoire : la langue française s’est beaucoup exportée en ce xixe siècle, notamment dans le Nord de l’Afrique.

La situation linguistique du xixe siècle se présente globalement comme suit :

La situation linguistique au xixe siècle

Au xviiie siècle Au xixe siècle
Langue du pouvoir français français
Langue de l’administration français
Langue véhiculaire français français
Langue du culte latin chrétien latin chrétien
Langue de la culture français français
Langue du savoir scientifique français français
Langue d’enseignement latin classique latin classique + français
Langue vernaculaire français dialectal + français français dialectal + français

Que nous dit ce tableau ?

Il n’y a plus lieu désormais de faire la distinction entre la langue du pouvoir et la langue de l’administration (c’est un effet de la Révolution). Le français dialectal est maintenu comme langue vernaculaire dans le tableau pour bien faire percevoir le fait que le processus de francisation, c’est-à-dire d’expansion du français non dialectal ne se met en place qu’à la fin du siècle et qu’il faudra encore attendre longtemps pour que le français devenu langue de la France devienne aussi langue des Français.

À ce tableau, s’ajoute une remarque qui concerne plus directement les limites du berceau de la langue française. Nous avons vu que la zone d’éclosion de la langue française débordait à l’origine largement les limites de la France d’aujourd’hui, puisqu’elle incluait la Belgique et la Suisse. L’histoire de la langue française en France ne se différenciait pas alors de l’histoire de la langue française en Belgique. Mais au xixe siècle, la Belgique gagnait son indépendance, et l’histoire de la langue française en Belgique gagnerait à être étudiée spécifiquement à partir de cette époque. Il en va de même pour l’histoire du français en Suisse.