De la Punctuation de la Langue francoyse par Estienne Dolet

Estienne Dolet né en 1509 d'une famille de haut rang, mort en 1546, était un humaniste français au caractère turbulent. Écrivain, poète, il fut aussi imprimeur. Il obtint de François Ier en 1535 le privilège pour dix ans d'imprimer tout ouvrage en latin, grec, italien ou français, de sa plume ou sous sa supervision. Il édita Galien, Rabelais et Marot. Accusé d'avoir professé le matérialisme et l'athéisme, il fut torturé, étranglé et brûlé avec ses livres sur la Place Maubert à Paris.

Les propos qu'il tient sur la ponctuation dans sa Manière de bien traduire ont été repris textuellement par les grammairiens et théoriciens du langage de son temps dans leurs ouvrages (cf. [Sébillet], Art Poëtique François, 1556, p. 268 sq. ; Meigret, Traité touchant le commun usage de l'escriture francoise, 1545, p. 101 sq.)

Source du document : Gallica

Transcription d'après La maniere de bien traduire, Lyon, Estienne Dolet, 1540

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LA PUNCTUATION
DE
LA LANGUE FRANCOYSE.
SI toutes les langues generalement ont leurs
differences en parler et escripture, toutes-
foys non obstant cela elles n'ont qu'une
punctuation seulement : et ne trouveras qu'en ycelle
les Grecs, Latins, Francoys, Italien ou Hespaignolz
soient differents. Doncques je t'instruiray breifvement
en cecy. Et pour t'y bien endoctriner il est besoing
de deux choses. L'une est que tu congnoisses les noms
et figures des points : l'autre que tu entendes les lieux
ou il les fault mettre.
Quand aux figures elles sont telles qu'il s'ensuit, ou
en ceste sorte :

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1. , 4. ?
2. : 5. !
3. . 6. ( )
1. Le premier poinct est appellé en latin incisum :
et en Francoys (principalement en l'imprimerie) on
l'appelle un point à queue, ou virgule : et se souloit
marquer ainsi /.
2. Le second est appellé en grec Comma : et les
Latins luy ont baillé autre nom. Mais il fault entendre
que toutes ces sortes de punctuer n'ont leur appella-
tion et nom à cause de leur forme, et marque, ains
pour leur effect et proprieté.
3. Le tiers est dict par les Grecs Colon. En latin on
l'appelle punctum : et en l'imprimerie on l'appelle un
poinct, ou un poinct rond. Toutesfoys quant à l'effi-
cace il n'y a pas grand' difference entre Colon et
Comma. Si non que l'un (qui est Comma) tient le sens
en partie suspens : et l'autre (qui est le Colon) conclud
la sentence. Par ainsi on pourroit dire que le Colon
peult comprendre plusieurs Comma, et non pas le
Comma plusieurs Colon.
Si en cest endroict quelque maling detracteur veult

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dire que j'entends mal ce que les Grecs appellent Comma
et Colon : je luy responds que combien que les Grecs
ayent appellé Comma ce que j'appelle poinct à queue,
et que dudict Comma je marque ung Colon : et que je
constitue ung Colon pour fin de sentence, certaine-
ment je n'erre en rien. Car les Latins interpretent
Comma par Incisum : et si les Grecs le prennent pour
incision de locution, je le veulx prendre pour inci-
sion de sentence, c'est asscavoir pour sentence moyenne
et suspendue : et le Colon pour sentence finale du pe-
riode. Je dy cecy pour obvier aux maldisants et ca-
lumniateurs. Desquelz il est au temps present si grand
nombre, que si ung homme d'esprit s'arrestoit à eulx,
il ne composeroit jamais rien. Mais mon naturel est
tel que je n'ay aultre passetemps que de telz folz.
4. Le quart est nommé par les Latins interrogans,
et par les Francoys Interrogant.
5. Le quint differe peu du quart en figure : tou-
tesfoys il se peult appeler Admiratif, et non Inter-
rogant. 6. Le sixiesme est appellé parenthese : et est dou-
ble, comme lon peult voir par ses deux petits demys
cercles.

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Or puisque tu congnois leurs noms et figures, je te
veulx maintenant monstrer familierement quelz lieux
ils doibvent avoir en nostre parler et escripture : et
te prie y vouloir entendre : car la punctuation bien
gardée et observée sert d'une exposition en tout oeuvre.
Premierement il te fault entendre que tout argu-
ment et discours de propos, soit oratoire ou poetique,
est deduict par periodes.
Periode est une diction Grecque que les Latins ap-
pellent clausula, ou comprehensio verborum : c'est à
dire une Clausule, ou une Comprehension de parolles.
Ce Periode (ou autrement Clausule) est distingué, et
divisé par les poincts dessus dicts. Et communement
ne doibt avoir que deux ou trois membres : car si par
sa longueur il excede l'haleine de l'homme il est vi-
tieux. Si tu en veulx avoir exemple, je te voys forger
ung propos ou il y aura trois periodes : dedans les-
quelz tous les poincts que je t'ay proposez seront con-
tenus, et puis je te declareray par le menu l'ordre et
la cause d'ung chascun. Or mon propos sera tel.
L'empereur cognoissant que paix valloit mieulx
que guerre, a faict appoinctement avec le roi : et pour

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plus confirmer ceste amytié, allant en Flandre il a
passé (chose non esperée) par le royaulme de France,
ou il a esté repceu en grand honneur, et extresme
joye du peuple. Car qui ne se rejouyroit d'ung tel ac-
cord ? Qui ne loueroit Dieu de veoir guerre assopie,
et paix regner entre les chrestiens ? O que longtemps
avons desiré ce bien ! o que bien heureux soient qui
ont traicté cest accord ! que mauldicts soient qui tas-
cheront de le rompre !
Au premier Periode (qui commence l'Empereur
congnoissant) je te veux monstrer l'usage du Poinct à
queue, du Comma, de la Parenthese et du Poinct
final, aultrement dict Poinct rond. Le Poinct à queue
ne sert d'aultre chose que de distinguer les dictions
et locutions l'une de l'autre. Et ce ou en adjectifs,
substantifs, verbes ou adverbes simples. Ou avec ad-
jectifs joincts aux substantifs expressement. Ou avec
adjectifs gouvernans ung substantif. Ou avec verbes
regissans cas, ce que nous appellons locutions. Exem-
ple de l'adjectif simple. Il est bon, beau, advenant,
jeune et riche. Ne vois-tu pas que ce Poinct distingue
ces dictions bon, beau, advenant, jeune et riche ?
Exemple du substantif simple. Il est plein de grand'

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bonté, beaulté, adresse, jeunesse et richesse. Exemple
du verbe simple. Il ne fault rien que manger, boire et 
dormir. Exemple de l'adverbe. Il a faict cela prudem-
ment, courageusement et heureusement. Exemple de
l'adjectif joinct au substantif. Il est de grand courage,
de prudence singuliere et execution extresme. Exemple
de l'adjectif gouvernant ung substantif. Il a tousjours
vescu bien servant Dieu, secourant ses prochains et
n'offensant personne. Exemple du verbe regissant cas.
C'est chose louable de bien servir Dieu, secourir ses
prochains et n'offenser personne.
Voila des exemples pour te montrer clairement
l'usage de ce poinct à queue. Il a pareillement tel
usage en la langue Latine. Devant que de venir aux
aultres poincts, je te veulx advertir que le poinct à
queue se met devant ce mot ou, semblablement de-
vant ce mot Et. Exemple de ce mot Ou. Sot, Ou sage
qu'il soit, il me plaict. Exemple de ce mot Et. Sans
scavoir, et bonne vie l'homme n'est poinct à priser.
Or, entends maintenant que ce mot Ou, aussi ce mot
Et, sont aulcunes fois doublés : et lors au premier
membre il n'y eschet aulcun poinct à queue. Exemple
de Ou. Soit Ou par mer, Ou par terre, le roy est le

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plus puissant. Exemple de Et. Il a tousjours esté cons-
tant et en bonne fortune, et en mauvaise.
Je viens maintenant à parler du Comma : lequel se
mect en sentence suspendue, et non du tout finie. Et
aulcunesfois il n'y en a qu'un en une sentence : aul-
cunesfois deux, ou trois. Exemple. Il est bon de n'of-
fenser personne : car il n'est nul petit ennemy : et
chascun tasche de se venger, quand il est offensé.
Quant à la Parenthese, c'est une interposition qui
a son sens parfaict : et pour son intervention ou de-
traction, elle ne rend la Clausule plus parfaicte ou
imparfaicte. Exemple. Allant en Flandre il a passé
(chose non esperée) par le royaulme de France. Oste
la Parenthese, le sens sera aussy parfaict que sy elle y
estoit. Ce qui est facile à congnoistre. Entends aussy
que la Parenthese peult avoir lieu partout le discours
du periode : sinon au commencement et à la fin.
D'advantage il est à noter que devant, ou apres la
parenthese il n'y eschet aulcun poinct à queue ou
final. Et dedens y en eschet aussi peu : si ce n'est un
interrogant ou un admiratif. Exemple du premier.
Si je puys jamais avoir puissance, je me vengeray
d'un si vilain tour (en doibs je faire moins ?) et luy

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donneray à entendre qu'il me souvient d'une injure
dix ans apres qu'elle m'est faicte. Exemple du second.
Estant le plus fort en toutes choses il fut vaincu (quel
hazard de guerre !) et tost apres fut victeur seulement
par prudence.
Sans aulcune vigueur de Parenthese on trouve
quelquesfois un demy cercle en ceste sorte ) ou ainsi ],
et cela se faict quand nous exposons quelque mot, ou
quant nous glosons quelque sentence d'aulcun au-
theur Grec, Latin, Francoys ou de toute aultre langue.
On trouve aussi ces demys cercles aucunesfois dou-
blés : et ce sans force de Parenthese. Ils se doublent
doncq' ainsi [ ] ou 6 9. Et lors en iceulx est comprinse
quelque addition, ou exposition notée sur la matiere,
que traicte l'autheur par nous interpreté. Mais le tout
(comme j'ay dict) se faict sans efficace de Parenthese.
Lisant les bons autheurs, et bien imprimés, tu pourras
congnoistre ma traditive estre vraye.
Quant au Poinct final aultrement dict Poinct rond,
il se mect tousjours à la fin de la sentence, et jamais
n'est en aultre lieu. Et apres luy on commence vou-
lontiers par une grande lettre.
Au demeurant : il n'y a que deux poincts : c'est

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l'interrogant et admiratif : et l'un et l'aultre est final
en sens : et en peult avoir plusieurs en une periode.
L'interrogant se faict par interrogation pleine addressée
à un ou plusieurs tacitement. Exemple : Qui ne se res-
jouiroit d'un tel accord ? Qui ne loueroit Dieu de voir
guerre assopie et paix regner entre les chrestiens ?
L'admiratif n'a si grand'vehemence : et eschet en
admiration procedante de joye ou detestation de vice
et meschanceté faicte. Il convient aussi en expression
de soubhait et desir. Brief : il peult estre partout où il
y a interjection. Exemple. O que longtemps avons de-
siré ce bien ! O que bien heureux soient qui ont traicté
cet accord ! Que mauldicts soient qui tascheront de le
rompre ! A tant te suffira de ce que j'ay dict des figures
et collocation de la punctuation. Je scay bien que plu-
sieurs Grammairiens latins en ont baillé d'avantage :
mais tu ne te doibs amuser à leurs resveries. Et si tu
entends et observes bien les reigles precedentes, tu
ne fauldras à doctement punctuer.