Meigret se référant à Dolet

Grammairien et réformateur de l'orthographe, Meigret est l'auteur des premiers grands traités de grammaire française. Son projet de simplification de l'orthographe n'a pu aboutir, faute de l'appui d'une autorité linguistique.

Son Traité touchant le commun usage de l'escriture francoise est l'un des premiers ouvrages qu'il consacra à la langue française. Il y intègre l'intégralité de La maniere de bien traduire de Dolet, en apportant, aux pages relatives à la ponctuation des corrections dont certaines touchent justement à la ponctuation elle-même.

Source du document : Gallica

Transcription d'après Loys Meigret, Traité touchant le commun usage de l'escripture francoise, Paris, Imprimerie Jeanne de Marnef

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LA PUNCTUATION
DE LA LANGUE
Françoyse.

102




Toutes
langues
n'ont
qu'une
punctua-
tion
Si toutes langues generalement ont
leurs differences en parler, & es-
scriture, toutesfois nonobstant cela
elles n'ont qu'une punctuation seu-
lement : & ne trouveras, qu'en icelle les Grecs,
Latns, Francoys, Italiens, ou Hespaignols
soient differents. Doncques je t'instruiray brief-
vement en cecy. Et pour t'y bien endoctriner
il est besoing de deux choses. L'une est, que
tu cognoisses les noms, & figures des poincts.
L'autre, que tu entendes les lieux, ou il les
fault mettre. Quant aux figures, elles sont
telles, qu'il s'ensuyt, ou en ceste sorte.
Les figu
res des
poincts.
i. ,
ii. :
iij. .
iiij. ?
v. !
vi. ( )

Les nms
d'iceulx.
i. Le poinct est appellé en Latin inci-
sum : & en Francoys (principalement en l'Im-
primerie) on l'appelle ung poinct à queue, ou
virgule: & se souloit marquer ainsi /.
ij. Le second est appellé en Grec comma : &

103

les Latins ne luy ont baillé aultre nom. Mais
il fault entendre, que toutes ces sortes de pun-
ctuer n'ont leur appellation, & nom à cause
de leur forme, & marque, ains pour leur ef-
fect, & propriété.
iij. Le tiers est dict par les Grecs colon. En
Latin on l'appelle punctum. Et en l'Imprime-
rie on l'appelle ung poinct, ou ung poinct rond.
Toutesfoys quant à l'efficace il n'y a pas grand
difference entre colon, & comma. Sinon que
l'ung (qui est comma) tient le sens en partis
suspens. Et l'aultre (qui est le colon) conclud
la sentence. Par ainsi on pourroit dire, que le
colon peult comprendre plusieurs comma : &
non pas le comma plusieurs colon.
 
Si en cest endroict quelcque maling detra-
cteur veult dire, que j'entends mal ce, que les
Grecs appellent comma, & colon : je luy res-
ponds, que combien que les Grecs ayent ap-
pellé comma, ce que j'appelle ung poinct à queue :
& que dudict comma je marque ung colon :
& que je constitue ung colon pour din de sen-
tence, certainement je n'erre en rien. Car les
Latins interpretent comma pour incisum : &
si les Grecs le prennent pour incision de locu
Preven-
tion con-
tre les
detra-
cteurs

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  tion, je le veulx prendre pour incision de sen-
tence, c'est à sçavoir pour sentence moyenne,
& suspendue : & le colon pour sentence fina-
le du periode. Je dy cecy, pour obvier aux mal
disants, & calumniateurs. Desquelz il est
au temps present si grand nombre, que si ung
homme d'esprit s'arrestoit à eulx, il ne com-
poseroit jamais rien. Mais mon naturel est tel,
que je n'ay aultre passetemps, que de telz fols.
iiij. Le quart est nomé par les Latins inter-

rogans : & par les Francoys interrogant.
v. Le quint differe peu du quart en figure :
toutesfoys il se peult appeller admiratif, &
non interrogant.
vi. Le sixiesme est appellé parenthese : & est
double, comme l'on peult veoir par ses deux
petis demys cercles.
La collo
cation
des
poincts.
Or puis que tu cognois leurs noms; & figu-
res, je te veulx maintenant monstrer familie-
rement, quelz lieux ilz doibvent avoir en no-
stre parler, & escripture. Et te prie y vouloir
entendre : car une punctuation bien gardée, &
observée sert d'une exposition en tout oeuvre.
Premierement il te fault entendre, que tout
argument, & discours de propos, soit oratoi-

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re, ou poetique, est deduict par periodes.  
Periode est une diction Grecque, que les La-
tins appellent clausula, ou compraehensio ver-
borum : c'est à dire une clausule, ou une compre-
hension de parolles. Ce periode (ou aultrement
clausule) est distingué, & divisé par les poincts
dessusducts. Et communement ne doibt avoir
que deux, ou trois membres : car si par sa lon-
gueur il excede l'alaine de l'homme, il est vici-
eux. Si tu en veulx avoir exemple, je te voys
forfer ung propos, ou il y aura troys periodes :
dedans lesquelz touts les poincts, que je t'ay
proposés, seront contenus : & puis je te declai-
reray par le menu l'ordre, & la cause d'ung
chascun. Or mon propos sera tel. L'empereur
cognoissant, que paix valloit mieulx, que guer-
re, a faict appoinctement avec le Roy : & pour
plus confirmer ceste amytie, allant en Flandre
il a passé (chose non esperée) par le Royaulme
de France : ou il a esté repceu en grand hon-
neur, & extreme joye du peuple. Car qui ne se
resjouyroit d'ung tel accord ? qui ne loueroit
Dieu de veoir guerre assopie, & paix regner
entre les Chrestiens ? ò que long temps avons
desiré ce bien ! ò que bien heureux soient, qui
Qu'est
ce que
periode.










Exemple
d'ung pe
riode par
faict

106

  ont traicté cest accord ! que mauldicts soient,
qui tascheront de le rompre !

L'usage,
& collo-
cation de
l'incisum,
dict en
Françoys
poinct à
queue,
ou vir-
gule.
Au premier periode (qui se commence l'Em-
pereur cognoissant) je te veulx monstrer l'usage
du poinct à queue, du comma, de la parenthese,
& du poinct final, aultrement dict poinct
rond. Le poinct à queue ne sert d'aultre chose,
que de distinguer les dictons, & locutions l'u-
ne de l'aultre. Et ce ou en adjectifs, substantifs,
verbes, ou adverbes simples. Ou avec adjectifs
joincts aux substantitfs expressement. Ou avec
adjectifs gouvernants ung substantif. Ou avec
verbes regissants cas : ce que nous appellon
locutions. Exemple de l'adjectif simple. Il est
bon, beau, advenant, jeune, & riche. Ne vois
tu pas que ce poinct distingue ces dictions bon,
beau, advenant, jeune, & riche ? Exemple du
substantif simple. Il est plein de grand' bon-
té, beaulté, addresse, jeunesse, & richesse. Ex-
emple du verbe simple. Il ne faict rien, que
manger, boire, & dormir. Exemple de l'ad-
verbe. Il a faict cela prudem'ment, coura-
geusement, & heureusement. Exemple de l'ad-
jectif joinct au substantif. Il est de grand cou-
rage, de prudence singuliere, & execution ex-

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treme. Exemple de l'adjectif gouvernant ung
substantif. Il a tousjours vescu bien servant
Dieu, secourant ses prochains, & n'offensant
personne. Exemple du verbe régissant cas. C'est
chose louable de bien servir Dieu, secourir ses
prochains, & n'offenser personne.
 
Voilà des exemples, pour te monstrer clai-
rement l'usage de ce poinct à queue. Il a pa-
reillement tel usage en la langue Latine. De-
vant que de venir aux aultres poincts, je te
veulx advertir, que le poinct à queue se mect
devant ce mot, ou : semblablement devant ce
mot, &. Exemple de ce mot, ou. Sot, ou sage
qu'il soit, il me plaist. Exemple de ce mot, &.
Sans sçavoir, & bonne vie l'homme n'est poinct
à priser. Or entends maintenant, que ce mot,
ou, aussi ce mot, &, sont aulcunesfoys dou-
blés : & lors au premier membre il n'y eschet
aulcun poinct à queue. Exemple de, ou. Soit ou
par mer, ou par terre, le Roy est le plus puis-
sant. Exemple de, &. Il a tousjours este con-
stant & en bonne fortune, & en maulvaise.






Ou.
Et.
Je viens maintenant à parler du comma : le-
quel se mect en sentence suspendue, & non du
tout finie. Et aulcunesfois il n'y en a qu'ung en
La coll
cation du
comma.

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  une sentence : aulcunesfoys deux, ou trois. Ex-
emple. Il est bon de n'offenser personne : car il
n'est nul petit ennemy : & chascun tasche de
se venger, quand il est offensé.
( )
La collo
cation de
la paren-
these





Devant,
ou apres
la paren-
these il
n'y es-
chet aul-
cun point.
Quant à la parenthese, c'est une interposi-
tion, qui a son sens parfaict : & pour son inter-
vention, ou detraction elle ne rend la clausule
plus parfaicte, ou imparfaicte. Exemple. Al-
lant en Flandre il a passé (chose non esperée)
par le Royaulme de France. Oste la prenthe-
se, le ses sera aussi parfaict, que sy[1] elle y e-
stoit. Ce qui est facile à cognoistre. Entends
aussi, que la prenthese peult avoir lieur par
tout le discours du periode : sinon au commen-
cement, & à la fin. D'advantage il est à noter,
que devant, ou apres la prenthse il n'y eschet
aulcun poinct à queue, ou final. Et dedans y en
eschet aussi peu : si ce n'est une interroguant,
ou ung admiratif. Exemple du premier. Si je
puis jamais avoir puissance, je me vengeray
d'ung si villain tourt (en doibs je faire moins ?)
& luy donneray à entendre, qu'il me souvient
d'une injure dix ans apres, qu'elle m'est fai-
cte. Exemple du second. Estant le plus fort en
toutes choses il fut vaincu (quel hazart de
[1] s'y.

109

guerre !) & tost apres fut victeur seulement
par prudence.
 
Sans aulcune vigueur de parenthese on trou-
ve quelcque foys ung demy cercle en ceste sor-
te ) & cela se faict, quand nous exposons quelc-
que mot, ou quand nous glosons quelcque sen-
tence d'aulcun Autheur Grec, Latin, Fran-
coys, ou de toute aultre langue.
 
On trouve aussi ces demys cercles aulcunes-
foys doubles : & ce sans force de parenthese.
Ilz se doublent doncq' ainsi ( ). Et lors en i-
ceulx est comprinse quelque addition, ou expo-
sition nostre sur la matiere, que traicte l'Au-
theur par nous interpreté. Mais le tout (com-
me j'ay dict) se faict sans efficace de paren-
thse. Lisant les bons Autheus, & bien im-
primés tu pourras cognoistre ma traditive e-
stre vraye.
 
Quant au poinct final, aultrement dict poinct
rond, il se mect tousjours à la fin de la senten-
ce, & jamais n'est en aultre lieu. Et apres luy
on commence voluntiers par une grand lettre.
La collo
cation du
poinct fi
nal.
Au demourant  : il n'y a que deux poincts.
C'est l'interrogant, & l'admiratif : & l'ung
& l'aultre est final en sens : & en peult avoir
La collo
cation de
l'interro-
gant

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  plusieurs en ung periode.
  L'interroguant se faict par interrogation plei-
ne, addressée à ung, ou à plusieurs, tacitement,
ou expressement. Exemple. Qui ne se resjouy-
roit d'un tel accord ? qui ne loueroit Dieu de
veoir guerre assopie, & paix regner entre les
Chrestiens ?
La collo
cation de
l'admi-
ratif.
L'admiratif n'a si grand' vehemence : &
eschet en admiration procedente de joye, ou
detestation de vice, & meschanceté faicte.
Il convient aussi en expression de soubhait,
& desir. Brief : il peult estre par tout, ou il y a
interjection. Exemple. O que long temps avons
desiré ce bien ! ò que bien heureux soient, qui
ont traicté cest accord ! que mauldicts soient,
qui tascheront de le rompre !
  Atant te suffira de ce, que j'ay dict des fi-
gures, & collocations de la punctuation. Je
sçay bien que plusieurs Grammairiens Latins
en ont baille d'avantage : mais tu ne te doibs
amuser à leurs resveries. Et si tu entends, &
observes bien les reigles precedentes, tu ne
fauldras à doctement punctuer.