Sébillet reprenant Dolet

Traducteur, essayiste et poète, Thomas Sébillet est connu pour son Art poetique francois , dans lequel Joachim du Bellay a puisé une partie de son inspiration pour rédiger sa Défense et illustration de la langue française.

Dans la version de 1556 de son Art poetique, Sébillet intègre l'intégralité des pages que Dolet consacre à la ponctuation dans La maniere de bien traduire . Il est intéressant de noter d'une part que le nom de Dolet n'est pas cité, d'autre part que le texte est légèrement adapté, notamment en ce qui concerne l'usage que Sébillet (ou son imprimeur) fait de la ponctuation.

Source du document : Gallica

Transcription d'après Thomas Sebillet, Art poetique franc̜ois. Pour l'instruction dés jeunes studieus, & encor peu avancéz en la pöesie franc̜oise…, Lyon, Thibauld Payan

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DE LA POIN-
CTUATION DE LA
LANGUE
FRAN-
COISE.
SI TOUTES langues ge
neralement ont leurs dif
ferences en parler, & es-
criture, toutesfois, & non
obstant cela, elles n'ont
qu'une poinctuation seu
lement : & ne trouveras, qu'en icelle les
Grecs, Latins, François, Italiens, ou Espa-
gnolz soient differens. Donc je t'instruirau
brievement en cecy. Et pour t'y bien endo
ctriner, il est besoing de deux choses : l'une
est que tu cognoisses les noms, & figures
des poincts : l'autre que tu entendes les
[l]ieux[1] ou il les fault mettre.
[1] La lettre en tête de ligne ne s'est pas imprimée.

268

Quant aux figures, elles sont tells qu'il
s'ensuit, ou en ceste sorte.
1 ,
2 :
3 .
4 ?
5 !
6 ( )
1     Le premier poinct est appellé en La-
tin incisum : & en Francois (principale-
ment en l'Imprimerie) on l'appelle un
poinct à queuë, ou virgule : & se souloit
marquer ainsi /
2     Le second est appellé en Grec comma :
& les Latins ne luy ont baillé autre nom.
Mais il fault entendre, que toutes ces sor-
tes de poinctuer n'ont leur appellation, &
non, à cause de leur forme, & marque, ains
pour leur effect, & proprieté.
3     Le tiers est dict par les Grecs colon, en
Latin on l'appelle punctum : & en l'Impri-
merie on l'appelle un poinct, ou un poinct
rond. Toutesfois quant à l'efficace il n'y a
pas grand' difference entre colon, & comma :
sinon que l'un (qui est comma) tient le sens
en partie suspens: & l'autre (qui est le colon)
conclud la sentence. Par ainsi on pourroit
dire que le colon peult comprendre plu-

269

sieurs comma, & non pas le comma plu-
sieurs colon.
Si en cest endroit quelque maling de-
tracteur veut dire, que j'enten mal ce que
les Grecs appellent comma, & colon : je luy
respon, que combien que les Grecs ayent
appellé comma, ce que j'appelle un poinct
à queuë, & que dudict comma je marque
un colon, & que je constitue un colon pour
fin de sentence, certainement je n'erre en
rien. Car les Latins interpretent comma
pour incisum : & si les Grecs le prennent
pour incision de locution, je le veux pren-
dre pour incision de sentence, c'est à sçavoir
pour sentence moyenne, & suspendue : & le
colon pour sentence finale de periode. Je dy
cecy, pour obvier aux maldisans, & calom-
niateurs : desquelz il est au temps present si
grand nombre, que si un homme d'esprit
s'arrestoit à eux, il ne composeroit jamais
rien : mais mon naturel est tel, que je n'ay
autre passetemps, que de telz folz.
4     Le quart est nommé par les Latins in-
terrogans : & par les François, interrogant.
5     Le quint differe peu du quart en figure :
toutes fois il se peut appeller admiratif, &
non interrogant.
6     Le sixieme est appellé parenthse : & est
double, comme lon peut voir par ses deux

270

  petts demis cercles. ( )
  Or puisque tu cognois leurs noms & fi-
gures, je te veux maintenant monstrer fa-
milierement, quelz lieux ils doivent avoir
en nostre parler, & escriture : & je prie y
vouloir entendre : car une poinctuation
bien gardee, & observee, sert d'une expo-
sition en tout oeuvre.
  Premierement il te faut entendre, que
tout argument, & discours de propos, soit
oratoire, ou poëtique, est deduict par pe-
riodes.
Periode. Periode est une diction Grecque, que les
Latins appellent clausula, ou comprehensio
verborum
 : c'est à dire, une clausule, ou une
comprehension de paroles. Cette periode
(ou autrement clausule) est distinguee, &
divisee par les poincts dessusdicts, & com-
muneme(n)t ne doit avoir que deux, ou trois
membres, car si par sa longueur elle excede
l'alaine de l'homme, elle est vicieuse. Si tu
en veuxavoir exemple, je te va forger un
propos, ou il y aura troisperiodes : dedans
lesquelles tous les poincts, que je t'ay pro
posez, seront contenus : & puis je te decclare
ray par le menu l'ordre, & la cause d'un cha
cun. Or mon propos est tel :
L'empreur cognoissant que paix va-
loit mieux que guerre, a faict acppoincte-

271

ment avec le Roy : &é pour plus confermer
ceste amitié, allant en Flandres il a passé
(chose non esperee) par le Royaume de
France : ou il a esté receu en grand honneur,
& extreme joye du peuple. Car qui ne se
resjouyroit d'un tel accord ? qui ne loueroit
Dieu de voir guerre assopie, & paix regner
entre les Chrestiens ? O' que long temps
avons desiré ce bien ! ô que bien eureux
soient ceux, qui ont traicté cest accord ! que
maudicts soient qui tacheront de le rompre!
 
Au premier periode, qui se commence
(l'Empereur cognoissant) je te veux mon-
strer l'usage d poinct à queuë, du comma,
de la parenthese, & du poinct final, autre-
ment dict point rond. Le poinct à queuë
ne sert d'autre chose, que de distinguer les
dictions, & locutions l'une de l'autre : & ce
ou en adjectifs, substantifz, verbes, ou ad-
verbes simples, ou avec adjectifs joincts
aux substantifs expressément : ou avec adje
ctifs gouvernans un substantif : ou avec ver
bes regissans cas : ce que nous appellons lo
cutions. Exemple de l'adjectif simple, Il est
bon, beau, advenant, jeune, & riche. Ne
vois tu pas, que ce poinct .,. distingue ces
dictions bon, beau, advenant, jeune, & ri-
che ? Exemple du substantif simple, Il est
plein de grand' bonté, beauté, adresse, jeu-




Poinct à
queuë

272

  nesse, & richesse. Exemple du verbe simple,
Il ne fait rien que manger, boire, & dor-
mir. Exemple de l'averbe, Il a fait cela pru-
demment, courageusement, & eureusement.
Exemple de l'adjectif joinct au substantif,
Il est de grand courage, de prudence singu
liere, & execution extreme. Exemple de l'ad-
jectif gouvernant un substantif, Il a tous-
jours vescu bien servant Dieu, secourant ses
prochains, & n'offensant personne. Exem-
ple du verbe regissant cas, C'est chose loua
ble de bien servir Dieu, secourir ses pro-
chains, & n'offenser personne.





Ou,
Et.
Voila des exemples, pour te monstrer
clairement l'usage de ce poinct à queue. Il
a pareillement tel usage en la langue La-
tine. Devant que venir aux autres poincts,
je te veux avertir, que le poinct a queuë se
met devant ce mot, ou : semblablement de-
vant ce mot, &. Exemple de ce mot, ou,
Sot, ou sage qu'il soit, il meplait. Exemple
de ce mot, &, Sans sçavoir, & bonne vie,
l'homme n'est point à priser. Or enten
maintenant, que ce mot, ou, aussi ce mot, &,
sont aucunesfois doubles : & lors au pre-
mier membre il n'y eschet aucun poinct à
queuë. Exemple de, ou. Soit ou par mer
ou par terre, le Roy est le plus puissant.
Exemple de, &. Il a tousjours esté constant

273

& en bonne fortune, & en mauvaise.  
Je veux maintenant parler du comma,
lequel se met en sentence suspendue, &
non du tout finie : & aucunesfois il n'y en
a qu'un en une sentence, aucunesfois deux
ou trois. Exemple, Il est bon de n'offenser
personne : car il n'est nul petit ennemy : &
chacun tache de se venger, quand il est
offensé.
Comma.
Quant à la parenthese, c'est une interpo
sition, qui a son sens parfaict : & pour son
intervention, ou detraction elle ne rend la
clausule plus parfaicte, ou imparfaicte.
Exemple, Allant en Flandres, il a passé
(chose non esperee) par le Royaume de
France. Oste la parenthse, le sens sera aussi
parfaict, que si elle y estoit: ce qui est faci-
le à cognoistre. Enten aussi, que la pren-
these peut avoir lieu par tout le discours
de la periode : sinon au commencement,
& à la fin. D'avantage il est à noter, que
devant, ou apres la parenthese, il n'y eschet
aucun poinct à queuë, ou final. Et dedans
y en eschet aussi peu : si ce n'est un interro-
gant, ou un admiratif. Exemple du pre-
mier, Si je peux kamais avoir puissance, je
me vangeray d'un si vilain tour (en doy je
faire moins ?) & luy donneray à entendre,
qu'il me souvient d'une injure dix ans apres
()
Paren-
these.

274

  qu'elle m'est faicte. Exemple du second,
Estant le plus fort en toutes choses, il fu
vaincu (quel hazart de guerre !) & tost
apres[2] fut vainqueur, seulement par prudence.
  Sans aucune vigueur de parenthese on
trouve quelque fois un demy cercle en ce-
ste sorte ) ou ainsi ] & cela se[3] faict, quand
nous exposons quelque mot, ou quand nous
glosons quelque sentence d'aucun Auteur
Grec, Latin, François, ou de toute autre
langue.
  On trouve aussi ces demis cercles aucu-
nesfois doublez : & ce sans force de paren-
these. Ilz se doublent donc ainsi [ ] ou
ainsi { }. Et lors en iceux est comprinse
quelque addition, ou exposition nostre, sur
la matiere que traicte l'Auteur par nous
interpreté. Mais le tout (comme j'ay dict)
se fait sans efficace de parenthese. Lisant
les bons Auteurs, & bien imprimez, tu pour
ras cognoistre ma traditive estre vraye.
Poinct
final.
Quant au poinct final, autrement dict
point rond, il se met tousjours à la fin de
la sentence, & jamais n'est en autre lieu : &
apres luy on commence voluntiers par une
grand lettre.
Interro-
gant.
Au demeureant, il n'y a que deux poincts :
c'est l'interrogant, & l'admiratif : & l'un, &
l'autre est final en sens : & peut avoir plu-
[2] apces.
[3] sa.

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sieurs en une periode.  
L'interrogant se fait par interrogation
pleine, adressée à un, ou à plusieurs, tacite-
ment, ou expressément. Exemple, Qui ne
se resjouyroit d'un tel accord ? qui ne loue
roit Dieu de voir guerre assopie, & pais re
gner entre les Chrestiens ?
 
L'admiratif n'a si grad vehemence: &
eschet en admiration procedante de joye,
ou detestation de vice, & meschaceté fai
cte : il convient aussi en expression de sou-
hait, & desir. Brief, il peut estre par tout, ou
il y a interjection. Exemple. O' que long
temps avons desiré ce bien ! ô que bien eu-
reux soient, qui ont traicté cest accord ! que
maudicts soient, qui tacheront de le rompre !
A tant te suffira de ce que j'ay dict des figu
res, & collocations de la poinctuation. Je
sçay bien que plusieurs Grammairiens Latins
en ont baillé d'avantage : mais tu ne
te dois amuser à leurs resveries.
Et si tu entens, & observes bien
les reigles precedentes, tu
ne faudras à docte-
ment poin-
ctuer.
!
La collo-
cation de
l'admira-
tif