Le point de vue du sieur de Grimarest

Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest (1659 - 23 août 1713), est est surtout connu comme l'auteur de la plus ancienne biographie de Molière, fruit d'une enquête approfondie auprès de ceux qui furent des proches de Molière.

Grimarest est sans doute moins connu comme amateur de la langue française, sinon grammairien. On lui doit toutefois trois ouvrages dans ce domaine :

Le Traité du récitatif est un ouvrage déroutant pour le lecteur moderne, où se mêlent toutes sortes de considérations liées à l'expression orale, de la plaidoierie au chant. C'est d'ans ce contexte d'expression orale et d'aide à la déclamation que s'insèrent ici des considérations sur la ponctuation.

L'impression de l'ouvrage est de piètre qualité, surtout dans le dernier tiers de l'ouvrage, où on devine le texte plus souvent qu'on ne le lit et où la mauvaise qualité d'impression rend particulièrement délicate l'identification des signes de ponctuation.

Transcription d'après le Traité du récitatif, Paris, Jacques le Fevre & Pierre Ribou, 1707, p. 44 à 73.

44

CHAPITRE III.
De la Ponctuation.

J'ENTREPRENS de traiter
ici d'une matiere qui n'in-
teresse guere les gens peu ver-
sés dans les lettres. Ignorant
l'usage dont elle est dans la
composition, dans la déclama-
tion, & dans la lecture, ils
s'embarassent fort peu de la
suivre, & de l'observer. Ils
la regardent comme le partage
des Sçavans ; c'est-à-dire, com-
me un objet inutile, & mépri-
sable. Cependant j'ose avan-
cer que cette petite science est
importante. De là quelquefois
dépend la clarté d'un acte ; l'é-
claircissement des faits ; l'expli-

45

cation des sciences, & des arts.
Et l'on sait que le defaut de
ponctuation a souvent causé des
équivoques, qui ont eu de tres-
mauvaises suites. Il y a plus de
difficulté que l'on ne pense à
bien ponctuer ; & quoique cette
connoissance ai paru jusqu'à
present arbitraire, à examiner
la différente ponctuation des
Auteurs, je voudrois pourtant
bien faire entendre qu'elle ne
devroit pas l'être : Et si je puis
y parvenir, ce sera une nou-
veauté dont jespere que le Pu-
blic connoisseur me tiendra
compte. Il n'est pas aisé sur
cette matiere d'entrer dans le
sentiment général ; les person-
nes qui ne composent point, &
qui n'écrivent que le courant
de leur commerce, ne se met-
tront peut-être pas en peine d'a-

46

profondir mes raisons. Les gens
de Palais, ou d'affaires qui ne
connoissent que la virgule pour
séparer leurs expressions dans
leurs écritures, negligeront seu-
rement mon travail : ainsi il
semble qu'il ne soit destiné que
pour les personnes de litérature.
C'est cependant à tout le monde
que je vais donner des regles ;
puisque tout le monde peut lire,
ou prononcer un discours : Et si
les pauses n'y sont exactement
observées, suivant la liaison que
les expressions doivent avoir en-
tre elles ; on ne se rendra point
intelligible à l'Auditeur. La -
Ponctuation est le fondement
de cette clarté : on ne doit donc
pas en ignorer les principes.
La Ponctuation est l'art de
marquer, par de petits carac-
teres, les endroits d'un dis-

47

cours où l'on doit faire des
pauses, & le sens que l'on doit
donner à l'expression.
Il y a quatre sortes de ces
caracteres, le Point (.) les
deux Points (:) le Point avec
la Virgule (;) & la Virgule (,).
Nous n'avons que quatre sor-
te de Points dans notre Ponc-
tuation ; le Point fermé (.)
le Point d'admiration (!) le
Point interrogant (?) & le
Point interronpu (….) les
deux Points ; le Point avec la
Virgule ; & la Virgule ne se
divisent pas.
Il seroit à souhaiter que l'on
eût encore admis dans notre
Langue des Points de comman-
dement ; d'ironie, de mépris ;
d'emportement ; d'amour, &
de haine ; de joie, & de dou-

48

leur : la lecture en seroit beau-
coup plus aisée, & l'on don-
neroit à sa prononciation le sens
qu'un[1] Auteur auroit mis dans
son ouvrage : Au lieu qu'incer-
tain de ce qui va suivre, un
Lecteur manque souvent le ton
nécessaire à l'expression. Je ne
suis pas d'un assez grand poids
pour innover dans cette ren-
contre ; je ne remporterois de
mon atention que le ridicule,
que ceux qui hazardent des
nouveautez ; ne sauroient se
sauver, quelques utiles qu'elles
soient. Je m'en tiens donc à ce
qui est fait : bienheureux en-
core, si je puis parvenir à faire
connoître l'usage que l'on doit
faire de la Ponctuation qui est
établie.
Le Point fermé est celui qui
marque un sens complet, &
[1] Premier u inversé.

49

que la période est achevée, sans
désigner le mouvement, ny le
sens des expression qui la com-
posent, comme on peut le re-
marquer par l'exemple suivant.
Je me contois trop tôt au rang des malheureux,
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.
Après avoir lu ces deux vers, je
n'ai plus rien à souhaiter pour les
comprendre ; le sens en est parfait.
Mais ce qu'il y a d'incom-
mode pour un Lecteur, c'est
que la stérilité de notre Ponc-
tuation nous oblige de nous
servir de ce même Point fermé
dans toutes les passions, dans
toutes les figures, excepté
dans l'admiration, & dans l'in-
terrogation. Et lorsque les pre-
miers termes d'une période ne
désignent pas le sens d'un Au-
teur, celui qui lit, ne pouvant

50

à l'abord le développer par la
Ponctuation, est toujours incer-
tain, lorsqu'il prononce un ou-
vrage pour la premiere fois :
Ainsi je doute qu'à la premiere
lecture, il donnât aux vers
suivans le ton, qu'ils doivent
avoir ; les deux premiers ne le
fesant pas connoître par leurs
termes. C'est Cleopatre empoi-
sonnée qui commande à sa Con-
fidente dans Rodogune.
Si tu veux m'obliger par un dernier service,
Après les vains efforts de mes inimitiés,
Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs piés.
Un Lecteur epu sensible à
l'expression ne s'apercevra pas
aussi de l'ironie qui est renfer-
mée dans les vers que Nico-
mede dit au sujet de son frere.
Puisqu'il peut la servir à me faire descendre,
Il a plus de vertu que n'en eut Alexandre :

51

Et je dois lui ceder, pour le mettre en mon rang,
Le bien de mes Aïeux, & le prix de mon sang.
Et ainsi de tous les autres
mouvemens que l'expression
doit faire sentir ; & qui écha-
peront infailliblement au Lec-
teur, si par une expérience & une
habitude assurées il ne s'est
aquis l'art de suivre le sens
d'un Auteur, sans y être con-
duit par la Ponctuation.
Le Point d'admiration est
celui qui avertit dans la lec-
ture, qu'il faut admirer, s'éton-
ner, ou se plaindre. Ainsi les
paroles que Phinée dit à An-
dromede, après que Persée l'a
délivré du monstre, doivent
être terminées par ce Point.
On vous donne à Persée ; & vous y consentez !
Et toute votre foi demeure sans defense,
Alors que de mon bien on fait sa récompense !

52

Le Point interrogant marque
que l'on doit prononcer l'ex-
pression d'un ton supérieur ou
élevé : Ce qui est si vrai, que
c'est une impolitesse d'interro-
ger un grand Seigneur, sans
ajoûter un correctif à son ex-
pression. Voici un exemple du
Point interrogant dans un vers
qu'Agamemnon adresse à Achil-
le, qui ne veut point permet-
tre que l'on sacrifie Iphigenie.
Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?
Mais comme le Point d'ad-
miration, & le Point interro-
gant marquent non seulement
la pause qu'ils exigent ; mais
encore la passion ou la figure
exprimée par les termes, il
me paroît que la marque de
l'admiration, ou de l'interro-
gation devroit précéder la phra-

53

se : parce que la période pou-
vant être longue, & le Lecteur
n'étant point averti qu'elle roûle
toute sur l'interogation, par
exemple, il pourroit changer de
ton : ce qui seroit un défaut
dans la prononciation, comme
on le voit dans les vers sui-
vans.
Quoi ? je verrai, Seigneur, qu'on borne vos Etats ;
Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras ;
Que de vous menacer on a même l'audace,
Et je ne rendrai pas menace pour menace ;
Et je remercîrai qui me dit hautement,
Qu'il ne m'est pas permis de vaincre impunément ?
Ainsi je ne sais s'il ne seroit
pas avantageux pour le Lecteur,
que la marque de l'admiration,
ou de l'interrogation précédât
la phrase, plûtôt que de la fer-
mer ; parce qu'il faut une gran-
de habitude dans la lecture, pour

54

prendre sans guide le ton qui
convient à ces deux figures, en
prononçant les termes qui les
expriment : Il faut bien souvent
le deviner. De là vient que les
plus habiles Lecteurs ont bien
de la peine, à la premiere lec-
ture, à prendre le sens d'un
ouvrage.
Il y a bien des Auteurs qui,
comme Mr Racine, n'admettent
pas les deux Points ; les uns les
confondent avec le Point ; les
autres s'en servent indifférem-
ment, au lieu du Point avec
la Virgule : mais je trouve que
les uns & les autres n'ont
point de principe pour établir
leur sentiment : Car ceux qui
confondent les deux Points
avec le Point, ne pren-
nent pas garde que celui-cy
termine absolument le sens, &
qu'ainsi en s'y arrêtant trop,

55

on détache des choses qui ont
une liaison, & une conséquen-
ce nécessaires. Et je crois que
si Mr Racine a employé souvent
le Point pour les deux Points,
ce n'a été que pour suspendre
la déclamation de son Acteur,
qui se presse toujours assez. On
verra peut-être par la suite, que
ceux qui emploient indifférem-
ment le Point avec la Virgule,
& les deux Points, n'ont pas
plus de raison que les autres.
Les deux Points sont donc
une marque, qui avertit le
Lecteur que ce qui suit a une
liaison nécessaire de sens, ou de
conséquence, avec le sentiment,
où la proposition que la période
exprime ; mais bien que ce qui
est détaché par cette ponctua-
tion, pût être suprimé sans al-
térer le sens de l'Auteur ; nean-

56

moins il doit être prononcé de
maniére, que l'Auditeur con-
noisse que c'est une dépendance
du même sentiment, ou de la
même proposition, comme on
peut le remarquer dans les vers
suivans, où Phedre fait con-
noître à sa Confidente la dou-
loureuse & triste situation où
elle se trouve.
N'allons pas plus avant : Demeurons, chere Oenone :
Je ne me soutiens plus : Ma force m'abandonne :
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi :
Et mes genoux tremblans se dérobent sous moi :
Helas !
Il n'y a personne qui ne sente
que toutes ces expressions a-
partiennent au même sentiment,
qui est envelopé par l'interjec-
tion : mais que l'on pourroit en
suprimer quelqu'une sans gâter
le sens de l'Auteur. Il est vrai
qu'au lieu de ces deux Points

57

Mr Racine n'y en a mis qu'un ;
mais il me semble que c'est
trop détacher la suite du dis-
cours ; sur tout lorsque les der-
niers termes rangent sous le
même sentiment toutes les
expressions qui ont précédé. En
voici un exemple sensible. C'est
Eriphile qui parle dans Iphige-
nie, & qui après avoir décou-
vert tous les mouvemens diffé-
rens que son amour lui fesoit
observer, fait des reflexions sur
ce qu'elle a aperceu.
J'ai des yeux : leur bonheur n'est pas encore tranquil[le,][2]
On trompe Iphigenie : On se cache d'Achille :
Agamemnon gemit : Ne desespérons point.
Constamment toutes ces ex-
pressions ont une relation ab-
solue avec la derniere ; & les
détacher par des points, c'est
ôter au Lecteur la connoissance
[2] Impression altérée.

58

du sentiment qu'elles renferment.
Celui qui lit n'a point de dif-
ficulté dans ces ocasions, quand
la relation de ce qui suit, avec
ce qui précede, est marquée
par des conjonctions. On le
remarque aisément dans les vers
suivans, où Agripine dans Bri-
tannicus parle de Néron.
Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste :
Il commence, il est vrai, par où finit Auguste :
Mais crain, que l'avenir détruisant le passé,
Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé,
Un Point devant, Mais, arrê-
teroit trop le Lecteur, qui par
la pause que ce Point éxigeroit,
détacheroit l'atention de l'Au-
diteur. C'est même pour cet-
te raison, que celui qui recite
avec art, prononce la conjonc-
tion avant que de faire sa pau-

59

se, pourtenir celui qui écou-
te plus atentif : Ce que je fe-
rai remarquer davantage dans
la suite.
Il est vrai que l'on peut met-
tre un point devant les con-
jonctions ; mais c'est lorsque le
sens qui précede n'a aucune
liaison avec ce qui suit. On le
voit par ces vers.
Que ne devrai-je point à cette ardeur extréme ?
Mais on vient : C'est la Raine elle-même.
Il n'y a nulle liaison entre le
sens du premier vers, & celui
du second. Il n'en est pas de
même dans les deux suivans, où
Agamemnon parle à Achille.
Mon cœur pour la sauver vous ouvroit une voie :
Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie.
Il seroit ennuyant d'examiner
l'emploi des deux Points devant

60

les autres conjonctions ; il n'en
résulteroit rien de plus que ce
que j'ai dit. Je puis donc con-
clure que les deux Points sont
employés devant une expres-
sion, qui bien qu'elle pût être
séparée de la phrase principale,
y a cependant un raport si
conséquent, que si elle étoit
employée seule, elle ne pour-
roit former un sens parfait
suivant le même sentiment.
Le Point avec la Virgule, que
l'on apelle, comma, est en
usage pour faire des pauses
entre les expressions qui sont
rangées sous le même régime ;
quoiqu'elles presentent des
idées différentes, mais néces-
saires pour exprimer parfaite-
ment le sens d'un Auteur ; de
sorte qu'elles ne pourroient en
être séparées, sans l'altérer,

61

comme on le peut voir par ces
vers de Mr des Preaux.
Un jeune homme toujours bouillant dans ses caprices,
Est promt à recevoir l'impression des vices ;
Est vain dans ses discours ; volage en ses desirs ;
Rétif à la censure ; & fou dans les plaisirs.
Ce qui doit faire connoître
que le repos du Point avec la
Virgule est moindre que celui
des deux Points : puisque tou-
tes les idées, dont un Auteur
fait un tout, ne doivent point
être éloignées ; afin de le pre-
senter ensemble à l'Auditeur,
sans lui donner le tems de le
perdre. Ainsi comme les con-
jonctions servent aussi à join-
dre ces expressions inséparables,
il s'ensuit qu'elles peuvent être
précédées du Point avec la
Virgule ; comme on le remar-
que dans cet exemple, où

62

Phinée répond à son Confident,
qui lui a dit que Persée étoit
fils de Jupiter.
Je sais que Danaë fut son indigne mere ;
L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultere ;
Mais le pur sang des Rois, n'est pas moins précieux ;
Ny moins chéri du Ciel, que les crimes des Dieux.
Si les deux derniers vers
étoient séparés des deux pre-
miers, ny les uns ny les autres
ne formeroient point un sens
parfait, selon l'intention du
Poëte : ainsi il y a entre eux
une conséquence nécessaire, qui
rend l'expression assujettie à
un seu larangement : Ce qui fait
que suivant mon principe, on
ne peut mettre deux Points
aux endroits où j'ai marqué le
Point avec la Virgule.
Enfin la Virgule, la plus pe-
tite pause que l'on peut faire

63

en prononçant un discours, est
une marque que l'on emploie
à séparer les termes, ou les ex-
pressions, qui presentent des
idées différentes sous le régime
d'un même nom, d'un même
verbe, d'une même préposition.
En voici un exemple pris dans
l'Art Poëtique.
Faites choix d'un Censeur solide, & salutaire,
Que la raison conduise, & le savoir éclaire,
Et dont le crayon seur d'abord aille chercher
L'endroit que l'on sent foible, & qu'on se veut cacher.
On voit que toutes ces expres-
sions ont une seule relation, con-
tenue sous le même régime. On
se sert de la Virgule non seule-
ment, pour assembler plusieurs
atributs sous un même sujet,
plusieurs actions sous un même
agent, & plusieurs termes sous
une même préposition ; mais
encore à détacher du discours

64

les propositions incidentes, &
les parenthses. Ces deux vers
de Cassiope dans Andromede
le font voir clairement.
Et pour punir sa mere, ils n'ont, ces cruels Dieux,
Ny monstres dans la mer, ny foudre dans les Cieux,
L'exactitude, & la justesse
de la Ponctuation sont si néces-
saires dans un ouvrage, que
ces beaux  vers, que pronon-
ce Thésée dans Œdipe, ont
presque toujours été mal reci-
tés, ou déclamés ; parce
qu'ils ont été mal ponctués dès
les commencemens : & il a fal-
lu avoir recours à la reflexion
pour développer le sens de l'Au-
teur. Ils me serviront d'un
exemple général pour toute la
Ponctuation.
Quoi ! la nécessité des vertus, & des vices
D'un Astre impérieux doit suivre les caprices ;

65

Et l'homme sur soi même a si peu de crédit,
Qu'il devient scélérat, quand Delphes l'a prédit ?
L'ame est donc toute esclave : une loi souveraine
Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne :
Et nous ne recevons ny crainte, ny desir
De cette liberté qui n'a rien à choisir,
Atachés sans relâche à cet ordre sublime,
Vertueux sans mérite, & vicieux sans crime :
Qu'on massacre les Rois, qu'on brise les Autels,
C'est la faute des Dieux, & non pas des Mortels.
De toute la vertu, sur la terre épandue,
Tout le prix à ces Dieux, toute la gloire est due :
Ils agissent en nous, quand nous pensons agir :
Alors qu'on délibere, on ne fait quobeïr ;
Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,
Que suivant que d'enhaut leur bras la précipite,
D'un tel aveuglement daignez me dispenser :
Le Ciel, juste à punir, juste a récompenser,
Pour rendre aux actions leur peine & leur salaire,
Doit nous offrir son aide, & puis nous laissez faire.
N'enfonçons toutefois ny votre œil, ny le mien
Dans ce profond abîme, où nous ne voyons rien :
Delphes a pu vous faire une fausse réponse ;
L'argent put inspirer la voix qui les prononce ;
Cet organe des Dieux put se laisser gagner
A ceux que ma naissance éloignoit de regner ;

66

Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples,
Qu'il est, ainsi qu'ailleurs, des méchans d(an)s les temples.
Quelques fois au lieu de la
Virgule, on emploie ces mar-
ques ( ) pour fermer une pa-
renthse, sur tout quand elle
est un peu longue ; & alors le
Lecteur, quand il la pronon-
ce, doit mettre sa voix sur un
ton plus bas ou plus haut que
ce qui précede, ou ce qui suit,
selon le sens qu'elle renferme.
Il y en a une dans les vers sui-
vans, où Nicolmede parle de
son frere Atale, où l'on doit
baisser sa voix.
Si j'avois jusqu'ici vécu, comme ce frere,
Avec une vertu qui fût imaginaire ;
(Car je l'apelle ainsi quand elle est sans effets,
Et l'admiration de tant d'hommes parfaits,
Dont il a vu dans Rome éclater le mérite,
N'est pas grande vertu, si l'on ne les imite :

67

Si javois donc vécu dans ce même repos
Qu'il a vécu dans Rome auprès de ses Héros,
&c.
Il n'y a pas beaucoup d'é-
claircissement à donner sur le
Point interrompu : C'est celui
qui nous sert à couper le sens
d'une expression, par une nou-
velle qui a un sens différent,
comme on le remarque dans ces
vers d'Andromaque, où Her-
mione parle de Pirrhus à sa
Confidente.
      Hé bien, chere Cléone,
Conçois-tu les transports de l'heureuse hermione ?
Sais-tu quel est pirrhus ? T'es-tu fait raconter
Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
Intrépide, & par tout suivi de la victoire ;
Charmant, ffidele enfin, rien ne manque à sa gloire,
Songe, …
      Dissimulez : votre Rivale en pleurs
Vient à vos piés, sans doute, aporter ses douleurs ;
Cet exemple fait connoître

68

que le discours peut être in
terrompu par la personne qui
parle, ou par celle à qui l'on
parle. Au premier as, c'est la
reflexion qui fait que l'on s'in-
terrompt ; ainsi ce point de-
mande un petit silence, & un
ton de voix différent. Au se-
cond cas, c'est une raison subi-
te qui engage celui qui écoute
à interrompre celui qui lui
parle ; c'est pourquoi il doit
lui couper la parole sans pause.
Je ne présume pas avoir heu-
reusement éclairci toutes les
difficultez de la Ponctuation ;
ny qu'on reçoive généralement
les préceptes que j'en ai don-
nés : Chaque Auteur a sa ma-
niere de ponctuer, & quelque
irréguliere qu'elle soit bien sou-
vent, il croit cependant enten-
dre parfaitement la ponctua-

69

tion. D'ailleurs il en aban-
donne souvent le soin à des
Correcteurs, qui ponctuent
presque tous sans reflexion, ou
sans connoissance. Neanmoins
il est de conséquence de ne
point confondre le Point avec
les deux Pointes ; ceux-cy avec
le Point & la Virgule, joints
ensemble ; & de n'employer des
Virgules qu'aux endroits qui en
éxigent. Cette confusion est
préjudiciable à un ouvrage ; &
a souvent fait naître des dis-
putes entre les Savans, à l'oca-
sion des livres anciens, que des
Copistes ignorans ont altérés,
avant que l'Impression fût en
usage.
Je répete donc à mon Lec-
teur, que quand il est obligé
de lire, ou de reciter un ou-
vrage, il doit scrupuleusement

70

s'assujettir à la Ponctuation ; en
établissant pour principes, que
le Point marque la plus longue
pause : que les deux Points de-
mandent un moindre repos :
que le Point avec la Virgule
veut plus de silence, que la
Virgule, dont la pause est pres-
que imperceptible. Si un Lec-
teur s'arrête aux endroits où
il n'y a aucunes de ces mar-
ques, à moins que ce ne soit
une transition, il ne se fait
point entendre ; & ne peut
donner à l'ouvrage d'un Au-
teur l'esprit, ou l'action qu'il
y a voulu mettre.
Il y a des Auteurs qui ne met-
tent de distinction dans la ponc-
tuation que par raport au plus, ou
au moins de liaison, qu'ils veu-
lent donner aux expressions qui
composent leurs ouvrages : Et

71

par là ils prescrivent au Lecteur
la maniere de les faire enten-
dre dans la lecture : Ainsi à la
place des deux Points ils sub-
stituent souvent le Point avec
la Virgule : où au lieu de cet-
te derniere ponctuation ils em-
ploient la Virgule. Mais il faut
être très-assuré dans cette
petite science, pour placer à
propos les pauses du discours ;
de maniere que celui qui le
prononce puisse lui donner l'es-
prit, ou l'action que l'Auteur
a eu intention de lui donner,
par ses expressions.
C'étoit une nécessité, qu'a-
vant que d'entrer dans le sujet
qui m'a déterminé à écrire, je
préparasse mon Lecteur sur les
trois connoissances dont il a
indispensablement besoin pour
reciter, déclamer, & chanter :

72

c'est à dire sur les Accens,
qui déterminent le son, &
la longueur d'une[3] bonne partie
de nos silabes ; sur la Quantité,
qui est la mesure de la pro-
nonciation de ces silabes, sur
la Ponctuation, qui regle les
silences nécessaires pour déta-
cher les expressions, qui for-
ment un discours ; de maniere
que l'Auditeur puisse plus ai-
sement entendre le sens qu'elles
rendent : & pour donner à ce-
lui qui prononce le tems de
reprendre son haleine à des
endroits où le sens de l'Auteur
ne soit point interrompu.
Peut-être que j'aurois deu
traitter encore de la Pronon-
ciation de toutes nos silabes,
comme d'une matiere nécessai-
re au dessein que je me suis
proposé ; mais ce sujet a été si
[3] d une.

73

savament examiné par l'Au-
teur du traité de la Gram-
maire, que je n'ai pas cru de-
voir le toucher après lui. Ainsi
je passe au sujet de mon tra-
vail ; c'est de conduire une per-
sonne qui recite, ou lit un ou-
vrage ; qui prononce une ha-
rangue, ou un autre discours
oratoire ; qui défend une Par-
tie devant des Juges ; qui décla-
me une Piece touchante ; &
enfin qui chante des paroles
mises en Musique.