La ponctuation pour les dames selon Barthelemi de Grenoble

Transcription d'après la Grammaire des dames, ou nouveau traité d'orthographe françoise, Pont-de-Vaux, J. P. Moiroud, 1797.

164


RÈGLES DE LA PONCTUATION.

M. DOMERGUE est, de tous les Grammairiens, celui
qui a mis le plus de clarté dans cette matière :
nous nous en tiendrons à son sentiment sur les
règles de la Ponctuation.

LE sens de la phrase est-il un peu suspendu ?
mettez une virgule (,) : L'est-il un peu plus ?
mettez le point et virgule (;) : La suspension
a-t-elle encore un degré ? mettez les deux
points (:) : Enfin le sens est-il complet ? mettez
un point (.). Telle est la règle générale de la
ponctuation.
Mais comme elle ne suffiroit pas pour la con-
noître et la savoir parfaitement, je vais donner
les divisions de cette règle, pour conduire les
personnes qui se donneront la peine de les voir,
à une connoissance parfaite de la ponctuation.
Avant de faire connoître les différentes règles
de la ponctuation, il faut savoir ce qu'on entend
par complément d'un mot, correspondant d'un
verbe, et incident d'une phrase.
J'appelle complément d'un mot, la suite né-
cessaire de ce mot.

165

Le correspondant d'un verbe, est un mot
avec lequel le verbe s'accorde. Nous l'avons
déjà dit page (140),
L'Incident est un mot, ou un assemblage
de mots, dont la phrase grammaticale peut
absolument se passer.
PREMIÈRE RÈGLE.
Entre un mot et son complément, entre le
correspondant et le verbe, point de virgule :
— Exemple de ces deux cas.
Suis-tu le vol audacieux
Du chantre des vainqueurs d'Elide ?
Ta Muse fougueuse et rapide
S'élance-t-elle dans les cieux !
Le sens pour être complet exige quelque chose
après, suis-tu, après vol audacieux, après
vainqueurs.
SECONDE RÈGLE, SERVANT D'EXCEPTION À
LA PRÉCÉDENTE.
Si le mot et son complément, si le corres-
pondant et le verbe, sont séparés par un inci-
dent, les mots qui l'expriment doivent être
precédés et suivis d'une virgule.

166

Exemple du premier cas : —  M. de Voltaire
dit des suicides.
Ils n'ont pû supporter, foibles et furieux,
Le fardeau de la vie, imposé par les dieux.
L'on voit qu'il faut séparer par deux virgules
les deux incidens qui se trouvent dans le premier
et le second vers, le premier, qui est foibles et
furieux ; le second, imposé par les dieux.
EXEMPLE DU SECOND CAS :
Quels peuples oseront, dans les champs de l'histoire,
Disputer aux François la palme de la gloire ?
Le vertueux Mably, quand il peint Phocion,
Pense comme Socrate, écrit comme Platon.
L'harmonieux Verrot, toujours noble et rapide,
Fait revivre Népos, Salluste et Thucidide.
Le véhément raynal, quelquefois trop hardi,
Profond comme Tacite, est plus brillant que lui.
Hénault, ont le crayon plein de force et de grâce,
Dans un champ limité semble agrandir l'espace !
Ton rapide burin, quand tu traces les faits,
En les accumulant, ne les confond jamais.
Il faut observer que les incidens doivent tou-
jours être clos par deux virgules, quelque place
qu'ils occupent ; à moins que la règle des repos,
ou quelqu'autre règle essentielle ne prescrive,
avant ou après, une autre ponctuation.
Exemple. — Le curé, dans Mélanie, dit, en

167

parlant du sentiment de l'église sur la profession
religieuse.
Mais, elle veut toujours qu'on soit libre en son choix.
Elle veut, quand du cloître on embrasse les lois,
Que le Ciel, le salut, soient nos motifs augustes.
Mais, d'une foible enfant se rendre l'oppresseur !
Lui commander des vœux, qui lui sont en horreur,
Que l'avarice attend, et que la crainte souille ;
Offrir son ame à Dieu, pour ravir sa dépouille ;
Faire, entre deux enfants qu'on a reçu des cieux,
De l'amour, de la haine, un partage odieux !
Grand Dieu ! que, de l'orgueil, cet horrible édifice
S'écroule et disparoisse aux yeux de ta justice.
Dans cet exemple on voit des incidens sans
virgule, toujours, en son choix, aux yeux de ta
justice.
TROISIÈME RÈGLE.
Il faut employer la virgule quand on veut
marquer les détails, et distinguer les sens
partiels, lorsque les poumons n'exigent que de
foibles pauses.
EXEMPLE DU PREMIER CAS.
Ecoutons l'inimitable M. de Buffon dans sa
description du chat, elle servira de règle sûre
et invariable.
« Cet animal naturellement sauvage est adroit,

168

» souple, curieux de la propreté, méfiant,
» indocile, volontaire, moins ami de l'homme
» que familier par intérêt et par habitude ;
» ingrat, méchant par caractère, insensible aux
» caresses, irrité des mauvais traitemens, dan-
» gereux dens sa colère, c'est le symbole de
» l'hypocrisie et de la trahison. »
EXEMPLE DU SECOND CAS.
Dans ce quatrain, pour le portrait de Mlle.
L***, de Gen***, les sens partiels sont très-
bien désignés.
Vous avez tout reçu, sans en être plus fière,
Beautés, grâces, raison ; il ne vous manque rien :
Qui connoît votre esprit, vous admire et s'éclaire ;
Qui connoît votre cœur, ne peut garder le sien.
M. L'ABBÉ ***.
QUATRIÈME RÈGLE
Lorsque et, ni, ou, unissent des mots qui
exigent une succession prompte, il ne faut point
de virgule.
« L'exercice et la frugalité fortifient le tem-
pérament. »
« Je ne veux plus vous voir ni vous entendre. »
Mais si ces mêmes conjonctions unissent des

169

mots qui permettent une pause avant elles, il
faut indiquer cette pause par une virgule, ou
par un point et virgule, suivant le degré de
suspension.
Exemple : « L'exercice que l'on prend à la
chasse, et la frugalité que l'on observe dans
les repas, fortifient le tempérament. » « Je
ne veux plus vous voir dans l'état vous êtes,
ni
vous parler des risques que vous courez. »
CINQUIÈME RÈGLE.
Il est des morceaux de sentiment ou de force
qu'on veut faire remarquer. La voix les désigne
par des pauses plus ou moins grandes, et l'écri-
ture par les signes suivans (..(…(….)
Le père de famille libre des inquiétudes où
l'avoit plongé son fils, termine ainsi l'excellenet
pièce de ce nom, « Qu'il est cruel… Qu'il est
doux d'être père ! »
Les autres signes orthographiques sont dési-
gnés dans cette épitre à une jeune provençale.
Vous voulez dans la solitude
Vous ensevelir pour toujours,
Et gémir sur tant de beaux jours
Que vous a dérobés l'étude !
Insensée… Eh, quoi ! pensez-vous
Que ce monde vain et jaloux

170

Soit verre seul aréopage ?...
Et cette si bonne maman
Dont les caresses ont souvent
Fait renaître votre courage …
Et ce papa si glorieux
De sentir qu'au gré de ses vœux
Prospère son plus bel ouvrage/
Et cet essaim de vrais amis….
Comptez-vous pour rien leur suffrage !
Si dans la phrase on interroge, on met un
point d'interrogation (?) ; si on s'écrie, on
admire, on met un point d'exclamation ou
d'admiration (!).
EXEMPLE DE CES DEUX POINTS.
Dans Xercès, Dairus dit à Artaxerce, son
frère.
Les dieux te puniront un jour de mes malheurs.
Tu détournes les yeux ! je vois couler tes pleurs !
Hélas ! et que me sert que ton cœur s'attendrisse,
Tandis que ta fureur me condamne au supplice !
Quel opprobre, grands dieux ! et quelle indignité !
Au supplice ! Qui ! moi ? l'avois-je mérité ?
De tant de noms fameux, en ce moment funeste,
Le nom de parricide est le seul qui me reste !
Je me sens, à ce nom, agité de fureur :
Ah ! cruel, s'il se peut, épargne-m'en l'horreur.
Et dans la scène cinquième de Catilina,
Tullie déplore ainsi ses smalheurs.
Espoir des malheureux, Dieux ! soyez mon recours.
Hélas ! c'est de vous seuls que j'attends du secours.

171

A quels excès de maux me voilà parvenue !
On me fuit ! on se tait : ô soupçon qui me tue !
Que je pains les malheurs de ce fatal décret
Que mon père a paru m'accorder à regret !
Loin d'oser sur ce choix lui faire violence,
Ne devois-je pas mieux pénétrer son silence ?
J'entends avec fureur nommer Catilina ;
On dit qu'il se retranche au palais de Scylla,
Tandis qu'en d'autres lieux il auroit dû paroître :
Est-ce là, s'il m'aimoit, que l'ingrat devroit être ?
Peut-il m'abandonner en cette extrémité ?
Quel usage fait-il de sa fidélité ?
Aucun de ses amis n'accourt pour ma défense ;
Et tous, jusqu'à Probus, évitent ma présence.
D'un funeste décret n'aurois-je armé sa main,
Que pour voir immoler jusqu'au dernier Romain ?
Cruel Catilina, sois perfide ou fidelle,
Que tu coûte de pleurs à ma douleur mortelle !
Que dis-je ? et Manlius qu'il a sacrifié,
Ne l'a-t-il pas déjà plus que justifié ?
ne l'aimerai-je donc que pour lui faire outrage ?
Dieux, éloignez de moi cet horrible nuage !
On vient : c'est lui. Je sens redoubler mon effroi.