La maniere de bien traduire d'une langue en autre d'Estienne Dolet

Estienne Dolet né en 1509 d'une famille de haut rang, mort en 1546, était un humaniste français au caractère turbulent. Écrivain, poète, il fut aussi imprimeur. Il obtint de François Ier en 1535 le privilège pour dix ans d'imprimer tout ouvrage en latin, grec, italien ou français, de sa plume ou sous sa supervision. Il édita Galien, Rabelais et Marot. Accusé d'avoir professé le matérialisme et l'athéisme, il fut torturé, étranglé et brûlé avec ses livres sur la Place Maubert à Paris.

Les propos qu'il tient sur la ponctuation dans sa Manière de bien traduire ont été repris textuellement par les grammairiens et théoriciens du langage de son temps dans leurs ouvrages (cf. [Sébillet], Art Poëtique François, 1556, p. 268 sq. ; Meigret, Traité touchant le commun usage de l'escriture francoise, 1545, p. 101 sq.)

Source du document : Gallica

Transcription de l'édition de Lyon, Estienne Dolet, 1540

1

LA MANIERE DE BIEN TRADUIRE D'UNE LANGUE EN UNE AUTRE.
D'ADVANTAGE
De la Punctuation de la Langue francoyse,
PLUS
Des Accents d'ycelle.
AUTHEUR
ESTIENNE DOLET,
Natif d'Orleans.
LYON,
ETIENNE DOLET.
1540.

3

Au lecteur.
Ly et puis juge : ne juge toutesfoys de-
vant que d'avoir veu mon Orateur Francoys
qui (possible est) te satisfera, quant aux
doubtes, ou tu pourras encourir lisant ce
livre.

5

ESTIENNE DOLET,
A MON SEIGNEUR DE LANGEI,
Humble salut et recongnoissance de sa liberalite envers luy.

JE n'ignore pas (seigneur par gloire im-
mortel) que plusieurs ne s'esbaissent gran-
dement de veoir sortir de moy en ce present
Œuvre : attendu que par le passé j'ay faict et fais
encores maintenant profesion totalle de la langue La-
tine. Mais à cecy je donne deux raisons : l'une, que
mon affection est telle envers lhonneur de mon païs
que je veux trouver tout moyen de l'illustrer. Et ne
le puis myeulx faire que de celebrer sa langue, comme
ont faict Grecs et Rommains la leur. L'autre raison
est, que non sans exemple de plusieurs je m'addonne
à ceste exercitation. Quant aux antiques tant Grecs
que Latins, ilz n'ont prins aultre instrument de leur

6

eloquence que la langue maternelle. De la Grecque
seront pour tesmoing Demosthene, Aristote, Platon,
Isocrate, Thucydide, Herodote, Homere. Et des La-
tins je produis Ciceron, Cæsar, Salluste, Virgile,
Ovide, lesquelz n'ont delaissé leur langue pour estre
renommez en une autre. Et ont mesprisé toute autre
sinon qu'aucuns des Latins ont apris la Grecque afin
de scavoir les arts et disciplines traictées par les au-
theurs d'icelle. Quant aux modernes, semblable chose
que moy a faict Leonard Aretin, Sannazare, Pe-
trarque, Bembe (ceux cy Italiens), et en France
Budée, Bouille, et maistre Jacques Sylvius. Donc-
ques non sans l'exemple de plusieurs excellents per-
sonnages j'entreprends ce labeur. Lequel, Seigneur
plein de bon jugement, tu recepvras non comme
parfaict en la demonstration de nostre langue, mais
seullement comme ung commencement d'ycelle. Car
je scay que quand on voulut reduire la langue Grec
que et Latine en art, cela ne fut basolu par un homme,
mais par plusieurs. Ce qui se faira pareillement en la
langue Francoyse, et peu à peu par le moyen et tra-
vail des gens doctes elle pourra estre reduicte en telle
parfection que les langues dessudictes. A ceste cause,

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Seigneur tout humain, je te requiers de prendre ce
mien labeur en gré : et s'il ne reforme totallement
nostre langue, pour le moins pense que c'est com-
mencement qui pourra parvenir a fin telle, que les
estrangiers ne nous appelleront plus Barbares. Te
soubvienne aussy en cest endroict, qu'il est bien
difficile qu'une chose soit inventée, et parfaicte tout
à un coup. Parquoy tu te doibs cententer de mon
invention, et en attendre ou par moy, ou par autres,
la perfection avec le temps. Joinct aussy qu'en choses
grandes et difficiles le vouloir doit estre assez. Je
laisse ce propos, et te veulx dire ce qui m'a esmeu de
te dedier ce livre. Certes l'opinion et estime grande
que j'ay de ton scavoir, eloquence et jugement en
tout esmerveillable, m'a induict à en faire autant ou
plus que l'humanité, et liberalité, de laquelle tu uses
de jour en jour, de plus en plus en mon endroict : et
ce sans aucun moen merite ; car de te faire aucun
service, meritant telle amour que me la portes et
monstres par effect, cela est hors totallement de mon
pouvoir. Toutesfoys pour suppliment du pouvoir la
voulunté te doibt satisfaire : laquelle est telle que,
sans exception d'aucun humain, je te revere comme

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un demi-dieu habitant en ces lieux terrestres, et estin-
cellant de tous costez par une lumiere de vertus à toy
seul octroyées par l'Omnipotent : Omnipotent envers
toy prodigue de ses graces, si jamais il en eslargist à
aucune sienne creature. Et qui est celuy qui puisse, à
mon dict, contredire s'il a congnoissance de tes faicts ?
Nul ne doubte de la bonté de ta nature. Chascun se
sent de ta munificence. Toutes nations estranges ne
preferent aucun à tou touchant l'art militaire et con-
duite de guerre. Quant à la politique et gouvernement
equitable d'un païs, le Piedmont en donnera tesmoi-
gnage : en laquelle province tu es à present gouver-
neur soubz l'autorité du Roy, qui t'a esleu à ceste
charge, comme personne idoine à tous faictz de
grand conseil et prudence. Croy (seigneur le premier
des humains) que je suis l'homme le moins admirant
les hommes sans raison, et cause vehemente : mais tes
vertus et perfections infinies m'ont ravy jusques à la
que sur tous je t'adore : et ceste affection, la poste-
rité l'ignorera si mes œuvres meritent immortalité de
nom. Icy feray fin de mon epistre, te priant de re-
chef avoir ce mien livre pour aggreable. De Lyon ce
dernier jour de may mil cinq cents quarante.

9

ESTIENNE DOLET
Au Peuple Francoys,
Humble salut et accroissement d'honneur et puyssance.

DEPUIS six ans (ô peuple Françoys) desrob-
bant quelques heures de mon estude prin-
cipalle (qui est en la lecture de la langue
Latine et Grecque), te voulant aussy illustrer par tous
moyens, j'ay composé en nostre langage un œuvre in-
titulé l'Orateur Francoys, duquel œuvre les traictez
sont telz :

La Grammaire,
L'Orthographe,
Les Accentz,
La Ponctuation,

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La Pronunciation,
L'Origine d'aucunes Dictions,
La Maniere de bien traduire d'une
langue en aultre,
L'Art Oratoire,
L'Art Poetique.
Mais pour ce que le dict Œuvre est de grand im-
portance, et qu'il y eschet un grand labeur, scavoir
et extresme jugement, j'en differeray la publication
(pour ne le precipiter) jusques à deux ou troys ans.
Ce pendant tu t'ayderas des instructions qui sont en ce
present livre. Lequel, si je congnois t'estre aggreable,
je seray plus enclon à te bien polir, et parfaire le d-
emeurant de mon entreprinse. Combien que j'en at-
tends plus tost contentement de la posterité que du
siecle present ; car le cours des choses humaines est
tel, que la vertu du vivant est tousjours enviée et
deprimée par detracteurs, qui se pensent advantager
en reputation,  s'ils mesprisent les labeurs d'autruy.
Mais l'homme de scavoir et de bon jugement ne doibt
regarder à telz resveurs, et plus tost s'en mocquer du
tout. Ainsi faisant, je poursuivray mon effort, et

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attendray legitime los de la posterité : non d'aucuns
vivantz par trop pleins d'ingratitude et mauvais vou-
loir. Contente toy pour ceste heure (ô peuple Fran-
coys) de ce petit œuvre : et prens pour pleige l'affec-
tion que je porte à ma renommée, que dedans quel-
que temps je te rendray parfaict l'œuvre dessusdict.
Et si aulcuns se delectent en tel labeur, cela n'est que
bon. Que pleust à Dieu, que pour un il y en eust
mille : car par telz efforts le plus parfaict sera cong-
neu, et en demeurera la gloire au bien entendant
la langue Latine et Francoyse. Pour le moins, de mon
costé, je tascheray de faire mon debvoir en si noble
et louable passe temps. Vray est que si j'estois envieux
du bien d'autruy, je me deporterois de ce mien la-
beur : pour ce que j'ay congneu telle ingratitude entre
les hommes de mon temps, que ceux qui ont le plus
prouffité sur mes œuvres sont les premiers qui tas-
chent de deprimer mon renom : mais pour leur mes-
chante nature, je ne laisseray de produyre par œu-
vres le don de grace que le Createur m'a faict tant
en la congnoissance de la langue Latine que de ma
maternelle Fancoyse. Et ce tout à l'hoonneur et gloire
de luy (luy seul autheur de tout bien) et à l'utilité

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de la chose publique, laquelle je prefere aux mal-
dicts de tous mes envieux et detracteurs, qui à la fin
se trouveront trompez en moy, car leur meschant
langage ne me sert que d'un esguillon à la vertu :
tout au rebours de ce qu'ilz vouldroient de moy pro-
ceder. Mais je scay, comme il faut tromper telles
bestes chaussées, et en telle prudence consumeray le
demeurant de ma vie, taschant tousjours de perpe-
tuer mon nom par œuvres recommandables à la pos-
terité et aage futur : lequel se trouvant vuyde d'envie
en mon endroict, et muni de bon vouloir, ne se
monstrera ingrat ; mais, par une equité et raison,
louera ce qui est de louer. Ceste esperance m'as tous-
jours esmeu à escrire, et donné cueur de prendre les
labeurs que j'ay jusques icy prins en la vacation lit-
teraire. Car, au jugement des vivants, il y a bien peu
d'equité et racueil pour les doctes. Adieu, peuple le
plus triumphant du monde, soit en vertu, soit en
puissance. A Lyon, ce dernier jour de may, l'an de
grace mil cinq cents quarante.

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LA MANIERE
DE BIEN TRADUIRE
D'UNE LANGUE EN AUTRE.

LA maniere de bien traduire d'une langue
en autre, requiert principallement cinq
choses. En premier lieu, il fault que le
traducteur entende parfaictement le sens et matiere
de l'autheur qu'il traduict ; car par ceste intellignece
il ne sera jamais obscur en sa traduction : et si l'au-
theur lequel il traduict est aucunement scabreux, il
le pourra rendre facile et du tout intelligible. Et de
ce je te vois bailler exemple familierement. Dedans le
premier livre des questions Tusculanes de Ciceron, il
y a un tel passage latin : « Animum autem animam
et iam fere nostri declarant nominari : nam et agere

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animam, et efflare dicimus : et animosos, et bene
« animatos : et ex animi sententia. Ipse autem animus
« ab anima dictus est. »
Traduisant cest œuvre de Ciceron, j'ay parlé
comme il s'ensuyt. « Quant a la difference (dy je) de
ces dictions animus et anima, il ne s'y fault point
arrester : car les facons de parler Latines, qui sont
deduictes de ces deux mots, nous donnent à entendre
qu'ilz signifient presque une mesme chose. Et est cer-
tain que animus est dict de anima, et que anima est
l'organe de animus, comme si tu voulois dire la
vertu, et instrumens vitaulx estre origine de l'esperit :
et icelluy esperit estre un effect de ladicte vertu vi-
tale. Dy moy, toy qui entends Latin, estoit il possi-
ble de bien traduire ce passage sans une grande in-
telligence de ciceron ? Or saiche donques qu'il est
besoing et necessaire à tout traducteur d'entendre
parfaictement le sens de l'autheur, qu'il tourne d'une
langue en autre. Et sans cela, il ne peut traduire
seurement et fidelement.
La seconde chose qui est requise en traduction,
c'est que le traducteur ait parfaicte congnoissance de
la langue de l'autheur qu'il traduict : et soit pareille-

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ment excellent en la langue en laquelle il se mect à
traduire. Par ainsi il ne violera, et n'amoindrira la
majesté de l'une et l'autre langue. Cuydes tu que si
un homme n'est parfaict en la langue Latine et Fran-
coyse, qu'il puisse bien traduire en Francoys quelque
oraison de Ciceron ? Entends qu chascune langue a
ses propriétés, translations en dictions, locutions,
subtilités et vehemences à elle particulieres. Les
quelles, si le traducteur ignore, il faict tort à l'autheur
qu'il traduict, et aussy à la langue en la quelle il le
tourne ; car il ne represente et n'exprime la dignité et
richesse de ces deux langues, des quelles il prend le
maniement.
Le tiers poinct est qu'en traduisant il ne se fault
pas asservir jusques à la que l'on rende mot pour
mot. Et si aucun le faict, cela luy procede de pau-
vreté et deffault d'esprit. Car, s'il a les qualitez
dessusdictes (les quelles il est besoing estre en un bon
traducteur), sans avoir esgard à l'ordre des mots, il
s'arrestera aux sentences, et faira en sorte que l'in-
tention de l'autheur sera epxrimée, gardant curieuse-
ment la proprieté de l'une et l'autre langue. Et par
ainsi, c'est superstition trop grande (diray je besterie

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ou ignorance ?) de commencer sa traduction au com-
mencement de la clausule. Mais si, l'ordre des mots
perverti, tu exprimes l'intention de celuy que tu tra-
duis, aucun ne t'el peult reprendre. Je ne veulx
taire icy la follie d'aucuns traducteurs, lesquelz, au
lieu de liberté, se soubmettent à servitude. C'est assca-
voir qu'ils sont si sotz, qu'ilz s'efforcent de rendre
ligne pour ligne ou vers pour vers, par laquelle
erreur ilz depravent souvent le sens de l'autheur qu'ilz
traduisent, et n'expriment la grace et perfection de
l'une et l'autre langue. Tu te garderas diligemment de
ce vice, qui ne demonstre autre chose que l'ingnorance
du traducteur.
La  quatriesme reigle que je veulx bailler en cest
endroict, est plus a observer en langues non reduictes
en art, qu'en autres. J'appelle langues non reduictes
encores en art certain et repceu : comme est la Fran-
coyse, l'italienne, l'Hespaignole, celle d'Allemaigne,
d'Angleterre, et autres vulgaires. S'il advient donc-
ques que tu traduises quelque livre Latin en icelles,
mesmement en la Francoyse, il te fault garder d'usur-
per mots trop approchans du Latin, et peu usitez par
le passé : mais contente toy du commun, sans innover

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aucunes dictions follement, et par curiosité reprehen-
sible. Ce que si aucuns font, ne les ensuy en cela :
car leur arrogance ne vault rien, et n'est tollerable
entre les gens scavans. Pour cela n'entends pas que je
die que le traducteur s'abstienne totallement de mots
qui sont hors de l'usaige commun : car on scait bien que
la langue Gracques ou Latine est trop plus riche en
dictions, que la Francoyse qui nous contrainct souvent
d'user de mots peu frequentés. Mais cela se doibt faire
a lestresme necessité. Je scay bien en oultre qu'aul-
cuns pourroient dire que la plus part des dictions de la
langue Francoyse est derivée de la Latine, et que noz
predecesseurs ont heu l'autorité de les mettre en
usaige, les modernes et posterieures en peuvent autant
faire. Tout cela se peult debattre entre babillarts :
mais le meilleur est de suyvre le commun langage. En
mon Orateur Francoys je traicteray ce poinct plus am-
plement, et avec plus grand' demonstration.
Venons maintenant à la cinquiesme reigle que doibt
observer un bon traducteur. La quelle est de si grand'
vertu, que sans elle toute composition est lourde et
mal plaisante. Mais qu'est ce qu'elle contient ? rien
autre chose que l'observation des nombres oratoires :

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c'est asscavoir une liaison et assemblement des dic-
tions avec telle doulceur, que non seulement l'ame s'en
contente, mais aussi les oreilles en sont toutes ravies,
et ne se faschent jamais d'une telle harmonie de lan-
gage : d'yceulx nombres oratoires je parle plus copieu-
sement en mon orateur : par quoy n'en feray icy plus
long discours. Et de rechef advertiray le traducteur
d'y prendre garde : car sans l'observation des nombres,
on ne peult estre esmerveillable en quelque composi-
tion que ce soit : et sans yceulx les sentences ne peu-
vent estre graves et avoir leur poids requis et legi-
time. Car penses tu que ce soit assés d'avoir la diction
propre et elegante sans une bonne copulation des
mots ? Je t'advise que c'est autant que d'un monceau
de diverses pierres precieuses mal ordonnées : les-
quelles ne peuvent avoir leur lustre, à cause d'une
collocation impertinente. Ou c'est aultant que de di-
vers instruments musicaulx mal conduicts par les
joueurs ignorantz de l'art peu congnoissantz les tons
et mesures de la musique. En somme, c'est peu de la
splendeur des motz, si l'ordre et collocation d'yceulx
n'est telle qu'il appartient. En cela sur tous  fut jadis
estimé isocrate, orateur grec : et pareillement Demos-

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tene. Entre les latins, Marc Tulle ciceron a esté grand
observateur des nombres. Mais ne pense pas que cela
se doibve plus observer par les orateurs que par les
historiographes. Et qu'ainsi soit, tu ne trouveras
Caesar et Salluste moins nombreux que ciceron. Con-
clusion quant à ce propos, sans grande observation
des nombres un autheur n'est rien : et avec yceulx il
ne peult faillir à avoir bruict en eloquence, si pareil-
lement il est propre en diction, et grave en sentences :
et en arguments subtil. Qui sont les poincts d'un ora-
teur parfaict, et vrayment comblé de toute gloire d'e-
loquence.
FIN

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LA PUNCTUATION
DE
LA LANGUE FRANCOYSE.

SI toutes les langues generalement ont leurs
differences en parler et escripture, toutes-
foys non obstant cela elles n'ont qu'une
punctuation seulement : et ne trouveras qu'en ycelle
les Grecs, Latins, Francoys, Italien ou Hespaignolz
soient differents. Doncques je t'instruiray breifvement
en cecy. Et pour t'y bien endoctriner il est besoing
de deux choses. L'une est que tu congnoisses les noms
et figures des points : l'autre que tu entendes les lieux
ou il les fault mettre.
Quand aux figures elles sont telles qu'il s'ensuit, ou
en ceste sorte :

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1. , 4. ?
2. : 5. !
3. . 6. ( )
1. Le premier poinct est appellé en latin incisum :
et en Francoys (principalement en l'imprimerie) on
l'appelle un point à queue, ou virgule : et se souloit
marquer ainsi /.
2. Le second est appellé en grec Comma : et les
Latins luy ont baillé autre nom. Mais il fault entendre
que toutes ces sortes de punctuer n'ont leur appella-
tion et nom à cause de leur forme, et marque, ains
pour leur effect et proprieté.
3. Le tiers est dict par les Grecs Colon. En latin on
l'appelle punctum : et en l'imprimerie on l'appelle un
poinct, ou un poinct rond. Toutesfoys quant à l'effi-
cace il n'y a pas grand' difference entre Colon et
Comma. Si non que l'un (qui est Comma) tient le sens
en partie suspens : et l'autre (qui est le Colon) conclud
la sentence. Par ainsi on pourroit dire que le Colon
peult comprendre plusieurs Comma, et non pas le
Comma plusieurs Colon.
Si en cest endroict quelque maling detracteur veult

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dire que j'entends mal ce que les Grecs appellent Comma
et Colon : je luy responds que combien que les Grecs
ayent appellé Comma ce que j'appelle poinct à queue,
et que dudict Comma je marque ung Colon : et que je
constitue ung Colon pour fin de sentence, certaine-
ment je n'erre en rien. Car les Latins interpretent
Comma par Incisum : et si les Grecs le prennent pour
incision de locution, je le veulx prendre pour inci-
sion de sentence, c'est asscavoir pour sentence moyenne
et suspendue : et le Colon pour sentence finale du pe-
riode. Je dy cecy pour obvier aux maldisants et ca-
lumniateurs. Desquelz il est au temps present si grand
nombre, que si ung homme d'esprit s'arrestoit à eulx,
il ne composeroit jamais rien. Mais mon naturel est
tel que je n'ay aultre passetemps que de telz folz.
4. Le quart est nommé par les Latins interrogans,
et par les Francoys Interrogant.
5. Le quint differe peu du quart en figure : tou-
tesfoys il se peult appeler Admiratif, et non Inter-
rogant.
6. Le sixiesme est appellé parenthese : et est dou-
ble, comme lon peult voir par ses deux petits demys
cercles.

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Or puisque tu congnois leurs noms et figures, je te
veulx maintenant monstrer familierement quelz lieux
ils doibvent avoir en nostre parler et escripture : et
te prie y vouloir entendre : car la punctuation bien
gardée et observée sert d'une exposition en tout oeuvre.
Premierement il te fault entendre que tout argu-
ment et discours de propos, soit oratoire ou poetique,
est deduict par periodes.
Periode est une diction Grecque que les Latins ap-
pellent clausula, ou comprehensio verborum : c'est à
dire une Clausule, ou une Comprehension de parolles.
Ce Periode (ou autrement Clausule) est distingué, et
divisé par les poincts dessus dicts. Et communement
ne doibt avoir que deux ou trois membres : car si par
sa longueur il excede l'haleine de l'homme il est vi-
tieux. Si tu en veulx avoir exemple, je te voys forger
ung propos ou il y aura trois periodes : dedans les-
quelz tous les poincts que je t'ay proposez seront con-
tenus, et puis je te declareray par le menu l'ordre et
la cause d'ung chascun. Or mon propos sera tel.
L'empereur cognoissant que paix valloit mieulx
que guerre, a faict appoinctement avec le roi : et pour

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plus confirmer ceste amytié, allant en Flandre il a
passé (chose non esperée) par le royaulme de France,
ou il a esté repceu en grand honneur, et extresme
joye du peuple. Car qui ne se rejouyroit d'ung tel ac-
cord ? Qui ne loueroit Dieu de veoir guerre assopie,
et paix regner entre les chrestiens ? O que longtemps
avons desiré ce bien ! o que bien heureux soient qui
ont traicté cest accord ! que mauldicts soient qui tas-
cheront de le rompre !
Au premier Periode (qui commence l'Empereur
congnoissant) je te veux monstrer l'usage du Poinct à
queue, du Comma, de la Parenthese et du Poinct
final, aultrement dict Poinct rond. Le Poinct à queue
ne sert d'aultre chose que de distinguer les dictions
et locutions l'une de l'autre. Et ce ou en adjectifs,
substantifs, verbes ou adverbes simples. Ou avec ad-
jectifs joincts aux substantifs expressement. Ou avec
adjectifs gouvernans ung substantif. Ou avec verbes
regissans cas, ce que nous appellons locutions. Exem-
ple de l'adjectif simple. Il est bon, beau, advenant,
jeune et riche. Ne vois-tu pas que ce Poinct distingue
ces dictions bon, beau, advenant, jeune et riche ?
Exemple du substantif simple. Il est plein de grand'

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bonté, beaulté, adresse, jeunesse et richesse. Exemple
du verbe simple. Il ne fault rien que manger, boire et 
dormir. Exemple de l'adverbe. Il a faict cela prudem-
ment, courageusement et heureusement. Exemple de
l'adjectif joinct au substantif. Il est de grand courage,
de prudence singuliere et execution extresme. Exemple
de l'adjectif gouvernant ung substantif. Il a tousjours
vescu bien servant Dieu, secourant ses prochains et
n'offensant personne. Exemple du verbe regissant cas.
C'est chose louable de bien servir Dieu, secourir ses
prochains et n'offenser personne.
Voila des exemples pour te montrer clairement
l'usage de ce poinct à queue. Il a pareillement tel
usage en la langue Latine. Devant que de venir aux
aultres poincts, je te veulx advertir que le poinct à
queue se met devant ce mot ou, semblablement de-
vant ce mot Et. Exemple de ce mot Ou. Sot, Ou sage
qu'il soit, il me plaict. Exemple de ce mot Et. Sans
scavoir, et bonne vie l'homme n'est poinct à priser.
Or, entends maintenant que ce mot Ou, aussi ce mot
Et, sont aulcunes fois doublés : et lors au premier
membre il n'y eschet aulcun poinct à queue. Exemple
de Ou. Soit Ou par mer, Ou par terre, le roy est le

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plus puissant. Exemple de Et. Il a tousjours esté cons-
tant et en bonne fortune, et en mauvaise.
Je viens maintenant à parler du Comma : lequel se
mect en sentence suspendue, et non du tout finie. Et
aulcunesfois il n'y en a qu'un en une sentence : aul-
cunesfois deux, ou trois. Exemple. Il est bon de n'of-
fenser personne : car il n'est nul petit ennemy : et
chascun tasche de se venger, quand il est offensé.
Quant à la Parenthese, c'est une interposition qui
a son sens parfaict : et pour son intervention ou de-
traction, elle ne rend la Clausule plus parfaicte ou
imparfaicte. Exemple. Allant en Flandre il a passé
(chose non esperée) par le royaulme de France. Oste
la Parenthese, le sens sera aussy parfaict que sy elle y
estoit. Ce qui est facile à congnoistre. Entends aussy
que la Parenthese peult avoir lieu partout le discours
du periode : sinon au commencement et à la fin.
D'advantage il est à noter que devant, ou apres la
parenthese il n'y eschet aulcun poinct à queue ou
final. Et dedens y en eschet aussi peu : si ce n'est un
interrogant ou un admiratif. Exemple du premier.
Si je puys jamais avoir puissance, je me vengeray
d'un si vilain tour (en doibs je faire moins ?) et luy

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donneray à entendre qu'il me souvient d'une injure
dix ans apres qu'elle m'est faicte. Exemple du second.
Estant le plus fort en toutes choses il fut vaincu (quel
hazard de guerre !) et tost apres fut victeur seulement
par prudence.
Sans aulcune vigueur de Parenthese on trouve
quelquesfois un demy cercle en ceste sorte ) ou ainsi ],
et cela se faict quand nous exposons quelque mot, ou
quant nous glosons quelque sentence d'aulcun au-
theur Grec, Latin, Francoys ou de toute aultre langue.
On trouve aussi ces demys cercles aucunesfois dou-
blés : et ce sans force de Parenthese. Ils se doublent
doncq' ainsi [ ] ou 6 9. Et lors en iceulx est comprinse
quelque addition, ou exposition notée sur la matiere,
que traicte l'autheur par nous interpreté. Mais le tout
(comme j'ay dict) se faict sans efficace de Parenthese.
Lisant les bons autheurs, et bien imprimés, tu pourras
congnoistre ma traditive estre vraye.
Quant au Poinct final aultrement dict Poinct rond,
il se mect tousjours à la fin de la sentence, et jamais
n'est en aultre lieu. Et apres luy on commence vou-
lontiers par une grande lettre.
Au demeurant : il n'y a que deux poincts : c'est

29

l'interrogant et admiratif : et l'un et l'aultre est final
en sens : et en peult avoir plusieurs en une periode.
L'interrogant se faict par interrogation pleine addressée
à un ou plusieurs tacitement. Exemple : Qui ne se res-
jouiroit d'un tel accord ? Qui ne loueroit Dieu de voir
guerre assopie et paix regner entre les chrestiens ?
L'admiratif n'a si grand'vehemence : et eschet en
admiration procedante de joye ou detestation de vice
et meschanceté faicte. Il convient aussi en expression
de soubhait et desir. Brief : il peult estre partout où il
y a interjection. Exemple. O que longtemps avons de-
siré ce bien ! O que bien heureux soient qui ont traicté
cet accord ! Que mauldicts soient qui tascheront de le
rompre ! A tant te suffira de ce que j'ay dict des figures
et collocation de la punctuation. Je scay bien que plu-
sieurs Grammairiens latins en ont baillé d'avantage :
mais tu ne te doibs amuser à leurs resveries. Et si tu
entends et observes bien les reigles precedentes, tu
ne fauldras à doctement punctuer.

31

LES ACCENTS
DE
LA LANGUE FRANCOYSE.

LEs gens doctes ont de coustume de faire
servir les accents en deux sortes. L'une est
en pronunciation et expression de voix,
expression dicte Quantité de voyelle. L'aultre en im-
position de marcque sur qeulque diction. Du premier
usage nous ne parlerons icy aulcunement : car il n'en
est poinct de besoing. Et d'advantage il a moins de
lieu en la langue Francoyse qu'en toutes aultres : veu
que ses mesures sont fondéessur syllabes et non sur
voyelles : ce qui est tout au rebours en la langue
Grecque et Latine.
Quant à l'imposition de marcque (qui est le se-
cond membre de l'accent), j'en diray en ce Traicté ce

32

qu'il en fault dire briefvement et privement, sans
aulcune ostentation de scavoir et sans fricassée de
grec et Latin. j'appelle fricassée une mixtion superflue
de ces deux langues, qui se faict par sottelets glorieux
et non par gens resolus et pleins de bon jugement.
Venons à la matiere.
En la langue Francoyse sur toutes lettres, il y en a
deux qui recoipvent plus accent que les aultres. C'est
asscavoir a et e. De ces deux nous parlerons par
ordre.
La lettre dicte a se trouve en troys sortes commu-
nement en nostre langue francoyse. Aulcunes foys elle
est un article du datif, car le datif Latin est exposé
en Francoys par ledict article. Exemple : Dedi Petro,
quod ad me scripseras : J'ay baillé à Pierre ce que
tu m'avois escript.
Aulcunes foys est proposition servant à l'accusatif
cas, et vault autant comme ad en latin. Exemple :
Rex ad imperatorem scripsit, tutam ei viam in Flan-
driam par Galliam patere : le Roy a escript à l'Em-
pereur que le passage luy estoit seur par France pour
aller en Flandre.
Aulcunes foys aussi ceste particule a signifie autant

33

en Francoys que habet en latin. Exemple : Habet
omnia quae in oratore perfecto esse possunt : Il a
toutes choses qui peuvent estre en un orateur parfaict.
Autre exemple : Occidit illum nefarie : Il l'a tué mes-
chamment. Telle est la langue Francoyse en aulcunes
locutions, ou pour un mot Latin il y en a deux Fran-
coys, comme : Respondt, il a respondu : Canauit,
il a chanté : Scripsit, il a escript : Fuit, il a esté. En
ces locutions, ce mot a est prins diversement, car il
est de signification possessive, active ou temporelle.
Exemple de la possessive : Multas divitias habet, il a
plusieursrichesses. Exemple de l'active : Cantauit, il
a chanté. Exemple de la temporelle : Fuit, il a esté.
Quant à la duplication des mots pour un seul Latin,
cela se faict seulement en la signification active et
temporelle de ceste diction a. exemple : Cantarunt,
ilz ont chanté : Fuerunt, ilz ont esté. Et par cela tu
peux congnoistre que la langue Latine comprent plus
que la francoyse : ce qu'il n'advient pas en toutes
choses.
Note doncques que, quand a est article ou pre-
position, il le fault signer d'un accent grave en ceste
sorte, à. Et ainsi signent les Latins leurs prepositions,

34

c'est asscavoir a et è. Mais quand a represente ce
verbe Latin habet, il n'a point d'accent. Lors aulcuns
l'escrivent avec une aspiration ha, ce qui me semble
superflu : toutesfoys je remects cela à la fantasie d'un
chascun. Note aussi que, quand il est de signification
active ou temporelle (comme j'ay demonstré), il ne
recoipt point d'accent.
La lettre appellée e a double son et prolation en
Francoys : la premiere est dicte masculine et l'autre
feminine. La masculine est nommée ainsi, pour ce
que é, masculin, a le son plus viril, plus robuste
et plus fort sonnant. Davantage il porte sur soy une
virgule un peu inclinée à main dextre, comme est
l'accent appelé des Latins aigu, ainsi é. exemple : Il
est homme de grand' bonté, privaulté et familiarité ;
plus, il dist tousjours verité. Autre exemple : Apres
qu'il eut bien mangé, bancqueté et chanté, il voulut
estre emporté de là, et puis fut couché en ung bon
lict : mais le lendemain matin, apres estre desyvré, il
se trouva bien estonné, et fut frotté et gallé de
mesmes par ung tas de rustres qui ne l'aymoient
gueres. Voilà deux exemples de la terminaison mas-
culine.

35

Maintenant il te fault noter diligemment deux
choses. C'est que ceste lettre é estant masculine, ja-
mais ne vient en collision ; c'est-à-dire qu'estant de-
vant ung mot commençant par voyelle, elle ne se
perd point. Exemple : Il a esté homme de bien toute
sa vie, et n'a merité un tel outrage.
En apres, il fault entendre que ceste lettre é est
aussi bien masculine au plurier nombre qu'au sin-
gulier, et ce tant en noms qu'en verbes. Exemple des
noms : Les iniquités et meschancetés, desquelles il
estoit remply, l'ont conduit à ce malheur. Autre
exemple : Toutes voluptés contraires à vertu ne sont
louables.
Je te veulx avertir en cest endroict d'une mienne
opinion : Qui est que le é, masculin en noms de
plurier nombre, ne doibt recepvoir un z, mais ine s,
et doibt estre marqué de son accent tout ainsi qu'au
singulier nombre. Tu escriras donq' voluptés, digni
tés, iniquités, verités ; et non pas voluptéz, dignitéz,
iniquitéz, veritéz ; ou sans e marqué avec son accent
aigu, tu n'escripras voluptez, dignitez, iniquitez,
veritez. Car z est le signe de é, masculin au plurier nom-

36

bre des verbes de seconde personne, et ce sans aucun
accent marqué dessus. Exemple : Si vous aymez vertu,
jamais vous ne vous adonnerez à vice, et vous esbat-
trez tousjours à quelque exercice honneste. Autre
exemple : Si vous estiez telz que vous dictes, vous ne
deschasseriez ainsi les vertueux. Sur ce propos, je
sçay bien que plusieurs non bien congnoissants la
virilité du son de le é, masculin, trouveront estrange
que je repudie le z en ces motz voluptés, dignités et
autres semblables. Mais, s'ilz le trouvent estrange, il
leur procedera d'ignorance et maulvaise coustume
d'escripre, la quelle il convient reformer peu à peu.
Oultre ce qui est dict, saiche que e, de pronun-
ciation masculine, ne se mect seulement en fin de
diction, mais aussi devant la fin. Exemple : Journée,
renommée, meslée, assemblée, diffamée, affolée, et
autres motz qui se forment du masculin et feminin :
comme est de despité, despitée : de courrouce, cour-
roucée : de suborné, subornée, et semblbles dictions
tant au singulier nombre qu'au plurier. Exemple du
plurier : Contrées, journées, assemblées, menées.
L'autre pronunciation de ceste lettre e est feminine,
c'est a dire de peu de son et sans vehemence.

37

Estant feminine elle ne recoipt aucun accent. Exem-
ple : Elle est notable femme de bonne vie, de bonne
rencontre, et autant prudente et sage que femme qui
se trouve en ceste contrée.
Note aussi que, quand ceste lettre e est feminine,
elle est de si peu de force que tousjours elle est man-
gée, s'il s'ensuict apres elle ung mot commencant par
voyelle. De là ont leur orgine les figures appellées
Synalephe et Apostrophe : entre lesquelles figures il y a
aulcune difference, comme nous demonstrerons
maintenant.
La figure que nous appellons Synalephe ou colli-
sion, oste et menge la voyelle en proferant seulement
et non en escripvant, car ladicte voyelle se doibt
escripre. Exemple en prose : J'ay esperance en luy, et
me fie en la grande amour et largesse extresme, de
laquelle il use envers tous gens scavants. En cest
exemple, la derniere lettre d'esperance, fie, grande,
largesse, laquelle, use, se perd en proferant, à cause
des aultres mots ensuivants qui commencent pareille-
ment par voyelle. Mais non obstant la collision, il
fault escrire tout au long tant en prose qu'en vers.

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Exemple en rhythme. Tu est tant belle et de grace tant bonne,
Qu'à te servir tout gentil cueur s'addonne.
Necessairement en ce mot belle, le dernier e est
mangé, ou autrement le vers seroit trop long. Et
les Faictistes, qui composent rhythmes en langage vul-
gaire, appellent cela couppe feminine, c'est à dire
abolition de l'e feminin, qui rencontre une aultre
voyelle, par laquelle il est aboli apres la quatriesme
syllabe du vers. De cecy je parleray plus amplement
en l'art poétique.
Ce dict e féminin est aucunes foys autrement mangé
par apostrophe. Or l'apostrophe oste du tout la voyelle
finale de ce qui precede la voyelle du mot ensuyvant,
et faict qu'elle ne s'escript, ne profere aucunement,
et suffist que seulement on la marque en dessus par
son petit poinct. Devant que de t'en bailler exemple,
je t'advertis qu'apostrophe eschet principalement sur
ces monosyllabes, ce, se, si, te, me, que, ne, je, re,
le, la, de. Et combien que lesFrancoys n'ayent de
coustume de signer ledict apostrophe, si en usent ilz

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naturellement : principalement aux monosyllabes des-
ssusdicts, quand le mot ensuyvant se commence sem-
blablement par voyelle.
Et si d'advanture il se commence par h, cela n'em-
pesche point quelquefois l'apostrophe ; car nous disons
et escripvons sans vice, l'honneur, l'homme, l'humi-
lité ; et non le honneur, le homme, la humilité. Au
contraire, nous disons sans apostrophe le haren,
la harendiere, la haulteur, le houzeau, la housse, la
hacquebute, le hacquebutier, la haquenée, le hazard,
le hallecret, la hallebarde. Et si ces mots se proferent
sans grande aspiration, la faulte est anorme. De la
quelle faulte sont pleins les Auvergnats, les Prou-
vencaulx, les Gascons, et toutes les provinces de
la Langue d'Oc : car pour le haren, ilz disent l'aren :
pour la harendiere, l'arendiere : pour la haulteur,
l'aulteur : pour le houzeau, l'ouzeau : pour la housse,
l'ousse : pour la honte, l'onte : pour la hacquebute,
l'acquebute : pour la hacquenée, l'acquenée : pour le
hazard, l'azard : pour le hallecret, l'allecret : pour la
hallebarde, l'allebarde. Et non seulement (qui pis est)
font ces faulte au singulier nombres de telles dic-
tions, mais aussi au plurier. Car pour des harens,

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ilz disent des arens : pour les hacquenées, les acque-
nées : pour mez houzeaux, mes ouzeaux : pour il me
fault, ou je me vois houzer, il me fault ouser. Or,
je laisse le vice de ces nations et reviens à ma ma-
tiere.
Exemple de ce : C'est grand follie de prendre pied
à ces paroles. Sans apostrophe, il fauldroit dire : Ce
est grand follie. Entends toutesfoys que souvent ce
mot c'est n'a point d'apostrophe, comme quand nous
parlons ainsi : Cest œuvre est digne de louenge : Cest
homme n'est pas en son bon sens : Cest Allemand est
trop glorieux.
Exemple de se : S'adventurant de passer la riviere
à pied, il s'est noyé : pour se adventurant, et pour il
se est noyé. Note icy que non seulement cette diction
se
recoipt apostrophe, mais aussi ces mots la recoip-
vent, c'est asscavoir, son, mon, ton. Et par cela nous
disons : M'amye pour mon amye, et m'amour pour
mon amour, et t'amour pour ton amour, et s'amour
pour son amour. Et usons de tel parler tant en prose
qu'en rhythme, mais plus souvent en rhythme. Et
aussi m'amye et m'amour sont dictions plus usitées
que les deux autres.

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Exemple de si : S'il estoit possible, je vouldrois
bien faire cela. Pour si il estoit possible : Toutesfoys
tu ne verras gueres qu'il recoipve apostrophe avec
autre mot que ce mot il. Exemple de toutes autres
voyelles. De la voyelle a : Si audace estoire prisée,
chascun seroit audacieux. De la voyelle e : Si elo-
quence est en luy grande, ce n'est de merveille ; car
il a un esperit merveilleux, et puis il estudie conti-
nuellement en Ciceron. De la voyelle : Si ignorance
vient à regner, tout est perdu. De la voyelle o : Si
orgueil est en un homme, je ne le puis frequenter.
De la voyelle : Si un homme diligent peult par-
venir à richesses, j'espere quelque jour estre riche.
En tous ces exemples, je confesse que l'apostrophe y
peult escheoir : mais avec apostrophe le parler sera
plus rude que sans apostrophe : ce que peult facile-
ment juger un homme d'oreilles delicates, j'excepte
tousjours les licences poetiques et les laisse en leur
entier. Car un poete pourra dire (à cause de sa ry
thme) s'audace, s'éloquence, s'ignorance, s'orgueil,
s'un homme.
D'advantage il te convient scavoir que ceste parti-
cule si est aulcunes foys conditionnale ou demonstra-

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tive ; et lors elle peult recepvoir apostrophe, comme
tu as veu aux exemples precedents. Aulcunes foys
elle se mect pour tant ou tant fort ; et los elle ne
repçoit aulcune apostrophe. Exemple : Il est si ambi-
tieux, si envieux, si injurieux, si oultrageux, que
personne ne le peult comporter. Autre exemple : Ce
lieu est si umbrageux que le fruict n'y peult meurir :
c'est-à-dire, tant ambitieux, tant envieux, tant in-
jurieux, tant oultrageux, tant umbrageux. Alors garde
toy de l'apostrophe, car il n'y auroit rien si aspre
en prolation que dire s'ambitieux, s'envieux, s'inju-
rieulx, s'oultrageux, s'umbrageux.
Tel est l'usage de ceste particule ni, car elle ne
recoipt pas bonnement apostrophe, si elle se ren-
contre devant un mot commencant par voyelle. Exem-
ple : je ne veis jamais ni Amboise, ni Envers, ni
Italie, ni Orleans, ni umbrage en ce champ. En toutes
ces locutions, l'apostrophe seroit indecente et lourde.
Exemple de te : Je serois marri de t'avoir offensé ; il
t'eust bien recomponsé si tu eusses faict cela ; il t'in-
terrogue ; il t'oultrage ; il t'use ta robbe : pour de te
avoir : il te est ; il te interrogue ; il te oultrage ;
il te use.

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Exemple de me : Il m'assault ; il m'entend bien ;
il m'irrite ; il m'oultrage ; il m'use tous mes habille-
ments : pour il me assault, il me entend bien, il me
irrite, il me oultrage, il me use.
Exemple de que : C'est bonne chose qu'argent en
necessité ; Qu'est ce que richesse sans santé ? Il fault
qu'il s'y trouve ; O qu'Orgueil est desplaisant à Dieu ;
Il n'est scavoir qu'usage ne surmonte : pour que ar-
gent, que il se y trouve, que orgueil, que usage.
Exemple de ne : je n'ay que ce vice ; Il n'est rien
si sot ; Il n'ignore cela ; Cela norne point le parler ; Je
n'use jamais de parfums : pour je ne ay ; il ne est ; il
ne ignore ; cela ne orne ; je ne use. Exemple de je :
J'ay tousjours peur des calumniateurs ; J'entends bien
que tu demandes ; J'interpreteray ce livre de Ciceron ;
Je te donneray à entendre comme j'ouys cela de luy ;
J'use souvent de telles figures : pour je ay, je entends
bien, je interpreteray, je ouys, je use. Exemple
de re : Il faut r'assembler ces pieces ; Je te r'envoye
ton serviteur ; Il seroit bon de r'imprimer ses œuvres ;
Il fault r'ouvrir ce coffre ; Il seroit bon de r'umbrager
ce ply ; pour reassembler, reenvoye, reimprimer, re-
ouvrir, reumbrager, et note que re signifie de rechef.

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Exemple de le : L'avoir n'est rien en un homme,
s'il n'a vertu ; L'entendement trop soubdain ne faict
pas grand fruict ; L'interpreteur de cecy ment ; L'or-
gueil de luy me desplaist ; L'usage de tel art est faulx :
pour le avoir, le entendement, le interpreteur, le
orgueil, le ysage.
Exemple de la : L'amour est bonne quand elle est
fondée en vertu ; L'enfance de luy a esté terrible ;
L'interpretation de ce lieu est difficile : L'oultrecuidance
est grande ; L'usance est telle : pour la amour, la en-
fance, la interpretation, la oultrecuidance, la usance.
Exemple de ce mot de : C'est grand charge d'avoir
tant d'enfants ; par faulte d'entendre le Grec, il a
failli ; Cela part d'invention bien subtile ; Ceste res-
ponce est pleine d'orgueil et oultrage ; par faulte
d'user de bon regime, il est retombé en fievre : pour
de avoir, de entendre, de invention, de orgueil, de
user.
Je ne parleray plus de l'Apostrophe, et viendray
maintenant à declarer que signifie un petit Poinct
semblable à celuy de l'Apostrophe. Ce petit Poinct est
signe d'une figue nommée des Grecs et Latins apo-
cope
, et ainsi la nomment aussi les Francoys par faulte

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d'aultre terme à eulx propre. Ceste figure oste la
voyelle ou syllage de la fin d'un mot pour la necessité
du vers, ou affin que le mot soit plus rond et mieulx
sonnant. Exemple : Pri', suppli', com', hom', quel',
el', tel', recommand', encor', avec' : pour prie,
supplie, comme, homme, quelle elle, telle, recom-
mande, encores, avecques. En prose, L'exemple peult
estre grand' chose ; Quelle qu'el' soit : pour grande
chose ; quelle qu'elle soit. Car ainsi la prolation est
plus douce et plus ronde.
Au demeurant, il fault entendre que les Francoys
usent, oultre ce que dessus, de deux sortes de charac-
teres, lesquelz sont de telle figure :
^ ¨
Tous deux se signent sur voyelles, mais au reste
ilz sont bien differentz. Le premier est signe de con-
junction ; le second de division. Le premier r'assem-
ble, r'unit, et conjoinct les parties divisées, et ce
en troys facons. La premiere, quand par une figure
fort usitée nommée syncope, concision ou couppure
(car ainsi se peult dire en Francoys), un mot est

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syncope, c'st à dire divisé et diminué au milieu, puis
les deux parties sont rejoinctes ensemble, la division
et reunion d'icelles est signifiée par ledict charactere.
Exemple : L'ai^rra, pai^ra, vrai^ment, hardi^ment,
don^ra : pour laissera, paiera, vraiement, hardie-
ment, donnera. Et ainsi font souvent les Latins,
comme l'on veoit aux bonnes impressions, esquelles
on treuve diu^um, duûm, virûm : pour diuorum,
duorum, virorum. La seconde facon de cest figure
est quand deulx mots (desquelz l'un est detronqué)
sont rassemblés en un. exemple : Av^ous, pour avez
vous ; qu'av^ous, pour qu'avez vous : m'av^ous,
pour m'avez-vous : n^avous, pour n'avez vous :
n^avons, pour nous ne avons. Tel est le commun
usage de la langue Francoyse. La tierce facon de ceste
figure est quand deux voyelles sont r'accoursies et
proferées en une : ce qui se faict souvent en rhythme
principalement.
Exemple : Pensées, ou les deux e^e se passent pour
un proferé par traict de temps assés longuet, quasi
comme si l'on disoit pensés. Et note que cecy est gene-
ral en toutes dictions feminines, qui sont formées des
dictions masculines, ausquelles la derniere voyelle est

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masculine : et ce seulement au plurier nombre. Et si
tu signes ceste figure sur les deux e^e, il n'y fault
poinct d'accent aigu sur le penultime e. Exemple :
courroucé, courroucée, courrouce^es : irrité, irritée,
irrite^es : suborné, subornée, suborne^es. En telle
sorte doibt on escripre en rythme ; mais en prose
avec un accent aigu sur le e penultime : ainsi cour-
roucées, irritées, subornées. Par ceste figure aussi on
dict aise^ment, nomme^ment, a^age ou e^age, en
faisant de deux syllabes une par synerese et r'accour-
sissement.
Le second charactere dessus mentionné, qui est ¨,
noté sur les voyelles, est celuy par lequel on faict au
contraire de l'aultre duquel sortons de parler. Car il
signifie division et separation, et que d'une syllabe
en sont faictes deux. Exemple : païs, poëte : pour
pa^is, po^été.
Ce sont les perceptions que tu garderas, quant
aux accents de lalangue Francoyse. Lesquelz aussi
observeront tous diligents imprimeurs : car telles
choses enrichissent fort l'impression, et demonstrent
que ne faisons rien par ignorance.
Quant à l'accent enclitique, il n'est point recep-

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vable en la langue Francoyse, combien qu'aulcuns
soient d'autre opinion. Lesquelz disent qu'il eschet en
ces dictions : je, tu, vous, nous, on, lon. La forme
de cest accent est telle ‘ : par ainsi ilz vouldroient
estre escript en la sorte qui ensuit. M'atendrai'je
à vous ? feras'tu cela ? quant aurons'nous paix ? dict'
on tel cas de moy ? voirra'lon jamais ces meschantz
punitz ? De rechef, je t'advise ue cela est superflu en
la langue Francoyse et toutes autres ; car tels pronoms
demeurent en leur vigueur, encores qu'ilz soient post-
posés à leurs verbes. Et qui plus est, l'accent encliti-
que ne convient qu'en dictions indeclinables, comme
sont en Latin, Ne, ve, que, nam. Qu'ainsi soit,
on n'escript point en Latin en ceste forme : « Feram'
ego id iniuriae ? eris' tu semper tam nullius consilii ?
auersabimini' vos semper à vobis pauperes ? » Tiens
doncques pour seur que tel accent n'est propre aulcu-
nement à nostre langue : qui sera fin de ce petit
Œuvre.